‹ Le MarocChapitre 50 sur 57 · G. JONNART · texte numérisé non relu

G. JONNART

nous maintenir dans une situation expectante; trop tôt, parce que nous n'avions pas encore affermi et consolidé les résultats obtenus par les dernières campagnes.

Dès la déclaration de guerre, le résident général envoya en France le maximum de forces à la défense nationale, le sort du Maroc devant se régler sur le continent européen. Néanmoins, il se refusa à évacuer les marches et les postes avancés, et le maintien intégral de l'occupation lui parut avec raison le seul moyen d'éviter une insurrection générale. Les événements lui ont pleinement donné raison. Le 13 novembre 1914, un sérieux accident de guerre se produisit à El-IIerri, à 15 kilomètres au Sud de Khenifra; le colonel Laverdure, ayant voulu surprendre les campements de Moha-ou-Hammou, fut assailli par de très nombreux contingents et subit des pertes cruelles : 33 officiers et 600 hommes tués. Une action rapide du général Henrys rétablit le prestige de nos armes, un instant compromis. Non seulement notre occupation a été maintenue dans les limites déjà acquises, mais elle a été consolidée et élargie, parce que le fait seul d'arrêter notre progression eût été l'aveu d'une situation critique. Dans le couloir de Taza, à la frontière espagnole, sur le front berbère, nous avons fait depuis le début de la guerre européenne, malgré la réduction des effectifs, de remarquables progrès. Dans l'ensemble, le Maroc, où notre occupation si récente pouvait faire craindre les pires événements, est demeuré tranquille; l'insurrection générale escomptée et préparée par nos adversaires européens ne s'est pas produite. Le Maroc est un élément important de la guerre mondiale. En le maintenant, le général Lyautey, quelque héroïque abnégation qu'il lui ait fallu pour demeurer à son poste au lieu de participer à la guerre européenne, a rendu à notre pays un immense service, que lui seul pouvait rendre.

Dans un laps de temps très court, nous avons occcupé au Maroc toutes lesplaines, tous les avant-monts. Nous avons

sensiblement débordé au delà de l'ancien pays makhzen soumis aux sultans, et la zone colonisable est protégée par une série de marches-frontières contre les incursions des montagnards. La jonction du Maroc et de l'Algérie marque une des plus importantes étapes de l'œuvre de pacification, en même temps que l'occupation du pays zaïan constitue une première emprise sur le pays berbère et prépare la pacification définitive de l'empire chérifien. Il ne reste à soumettre que les parties les plus élevées du Moyen-Atlas et du Haut-Atlas, régions peu peuplées et qu'on ne saurait en aucune façon comparer à la Kabylie. Nous serons forcément amenés à faire sentir notre action dans ces massifs montagneux, dont nous tenons déjà les abords, et qui sont le nœud de la pacification marocaine comme ils sont le nœud orographique du pays. Des opérations convergentes de Meknès et de Bou-Denib nous conduiront à Kasba-el-Makhzen et aux sources de la Moulouya, d'où nous enserrerons les Berbères du Moyen-Atlas. Dans le même ordre d'idées, nos forces de Mauritanie et du Sud orano-marocain devront envelopper l'Atlas par le Sud et couper la retraite aux pillards; la jonction de l'Afrique occidentale française et du Maroc est une nécessité d'ordre politique et stratégique, comme la jonction de l'Algérie et du Maroc. On a parfois prétendu qu'au Maroc il suffisait de tenir les plaines sans s'occuper des montagnes : mais ce qui était possible au Makhzen avec les procédés makhzen ne l'est pas aux Européens. En fin de compte, selon le mot de Bugeaud, il faut être maître partout sous peine de n'être en sécurité nulle part.

Les résultats obtenus confirment d'une manière éclatante l'excellence de la méthode de pénétration du général Lyautey. Les progrès rapides de notre œuvre marocaine sont dus en grande partie à la souplesse avec laquelle il a su combiner l'action militaire et l'action politique. Notre armée a accompli au Maroc une

A. Bernard. 24

tâche variée à l'infini, puisque à elle seule, en dehors des villes de la côte et de leur banlieue, elle représente toutes les formes de l'activité et de la civilisation française. Forte de la double expérience algérienne et tunisienne, comptant dans ses rangs nombre d'hommes qui connaissent les musulmans, leurs traditions, leurs mœurs et leurs langues, consciente de la grandeur de l'œuvre historique qu'elle va parachever sur la terre d'Afrique, elle est animée de l'ardente volonté de surpasser ce que d'autres générations de soldats ont jadis su faire ailleurs. « La France tout entière, sans distinction de partis, peut et doit lui exprimer sa reconnaissance et sa joie pour le grand exemple d'énergie méthodique, de tranquille courage, de maîtrise des hommes et des choses qu'elle donne au monde1. »

L'œuvre civile a marché de pair avec l'œuvre militaire, et la France s'est acquittée de la triple mission de réorganisation administrative, judiciaire et financière dont elle avait assumé la responsabilité devant l'Europe dans des conditions de rapidité et de sûreté d'exécution que nul ne pouvait espérer dans l'état d'anarchie séculaire où nous avons trouvé l'empire chérifien.

Nous nous efforçons de pratiquer au Maroc le système du protectorat, de faire fonctionner sous notre contrôle l'administration indigène. Mais il faut avouer que, dans la pratique, la réalisation de ce programme est étrangement difficile. Le Makhzen, qui n'a jamais été bien fort, était réduit à néant lorsque nous sommes intervenus. Le sultan, pontife de l'islam, semble perdre toute raison d'être s'il n'aide pas les tribus à chasser les chrétiens de la terre d'Islam. Tous les gens du Makhzen, depuis le

i. Messimy.

plus petit jusqu'au plus grand, sont nos pires ennemis, puisqu'ils vivent des pilleries et des malversations que nous ne pouvons tolérer et que nous devons empêcher si nous voulons que notre action soit bienfaisante aux fellahs et au Maroc tout entier. La tâche est autrement difficile au Maroc qu'en Tunisie. Jadis, en Tunisie, la France a trouvé un effort sérieux pour réaliser une administration acceptable : c'était la législation de Kheireddine; sans doute, le pouvoir central avait été trop faible pour en imposer le respect, et cette législation était restée lettre morte jusqu'au jour où le protectorat français prit en main la réorganisation du pays; mais il trouva dans ce travail une aide véritable et n'eut besoin que de remettre en vigueur un grand nombre de dispositions judicieusement conçues. La Tunisie beylicale a d'ailleurs été de tout temps le plus paisible et le moins désordonné des États barbaresques. Au Maroc, notre protectorat ne trouvait rien : l'anarchie, les abus, l'incohérence régnaient de haut en bas. Dans le Houz et le Haut-Atlas, il est possible dans une certaine mesure de s'appuyer sur les grands caïds, le Glaoui, le Goundafi, le Mtougui, auxquels le pays est habitué à obéir, en leur donnant satisfaction sur les points acceptables et en rendant leurs intérêts solidaires des nôtres. Mais les grands chefs ont toujours eu pour principale préoccupation de « faire suer le burnous ». En les laissant piller librement, nous manquerions aux plus essentiels de nos devoirs envers les musulmans. « Il faut assurer aux indigènes la paix et la justice. Le gouvernement des grandes familles, à qui l'on suppose plus d'influence qu'elles n'en ont réellement, est complètement impuissant à les réaliser *.» Enfin, en pays berbère, dansl'ancien blad-siba qui occupe au moins les deux tiers du Maroc, le Makhzen chérifien est sans influence et son interposi-

Page 1