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CHAPITRE I

Les populations indigènes de l'Afrique du Nord sont ordinairement désignées sous le nom de Berbères ; c'est le vocable qu'emploient les étrangers depuis la plus haute

1. On trouvera un court, mais excellent résumé de l'histoire du Maroc par Edmond Doutté, dans la Revue générale des Sciences du 28 février 1903, t. XIV, p. 190-208. Nous lui avons emprunté, parfois textuellement, une partie de l'exposé qui suit. — Voir aussi l'article Maroc de la Grande encyclopédie (par H.-M.-P. de La Martinière). — L'abbé Godard, Description et Histoire du Maroc, 2 vol. in-8°, Paris, 1860. — E. Mercier, Histoire de l'Afrique septentrionale, 3 vol. in-8°, Paris, 1888-1891. — Fr. M.-P.-Gastellanos, Historia de Marruecos, 3e édition, in-8°, Tanger, 1898. — Budgett Meakin, The Moorish Empire, in-8°, Londres, 1899. — M. Gaudefroy-Demombvnes et L. Mercier, Manuel d'arabe marocain, avec introduction historique et géographique, in-8°, Paris, 1913.

2. Sur les Berbères, bibliographie par Masqueray, dans l'Histoire générale de Lavisse et Rambaud, t. IV, p. 822; — par R. Basset et G. Yver, dans l'Encyclopédie de VIslam, article Berbères. — H. Schirmer, De no mine et génère populorum qui Berberi vulyo dicuntur, in-8°, Paris, 1892. — Quedenfeldt, Einteilung und Verbreitung der Berberbevôlkerung in Marokko, Zeitschr. fur Ethnologie, t. XX et XXI, 1888, trad. fr. par le Capitaine Simon dans la Revue africaine, 1902 à 1904. — René Basset, Etude sur les dialectes berbères, in-8°, Paris, 1894. — Sur le préhistorique, Pallary, Instructions sur les recherches préhistoriques dans le Nord-Ouest de l'Afrique, in-4°, Alger, 1900. — G.-B.-M. Flamand, Hadjcrat Mektoubat (Soc. d' Anthropologie de Lyon, 1901).

antiquité. On a voulu voir dans ce nom une sorte d'onomatopée s'appliquant au peuple dont on ne comprend pas la langue. Le Barbaroï des Grecs, le Barbari des Latins auraient eu ce sens. C'est également l'idée de Khaldoun, le grand historien des Berbères. Il raconte que, lorsque les conquérants arabes pénétrèrent dans l'Afrique du Nord, ils s'écrièrent : Ma berberatkom? Qu'est-ce donc que votre jargon? Que bredouillez-vous? Une autre explication voit dans ce nom celui du grand groupe des Beraber, puissante confédération qui habite l'Atlas marocain, nom qui aurait été peu à peu étendu à toute la race. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas ce nom que ces indigènes se donnent à eux-mêmes, ils s'appellent Imaziren, et leur langue se nomme le tamazirt. C'est un mot très ancien, qu'on retrouve dans les écrivains grecs et latins sous la forme Mazigues ou Amazigues. Quant au terme de Kabyle (kabila, les ligues, les tribus), c'est un terme très vague, comme le mot Maure, qu'on trouve déjà dans les auteurs anciens pour désigner les Berbères; ni l'un ni l'autre de ces vocables n'ont une signification bien précise.

La prédominance de la religion musulmane et de la langue arabe qui lui sert de véhicule avait fait croire aux Européens, en particulier à l'époque de la conquête de l'Algérie, que l'Afrique du Nord était exclusivement peuplée d'Arabes; mais un examen même superficiel suffît pour se convaincre que beaucoup de populations indigènes ne parlent pas l'arabe et le comprennent à peine. Isolées dans les massifs montagneux ou dans les oasis, c'est-à-dire dans les régions les moins accessibles, elles se dérobaient à l'observation scientifique des Européens pour les mêmes causes qui les avaient soustraites à la domination politique des Arabes. Cependant, de tout temps, les voyageurs instruits des choses de l'Afrique du Nord ont connu les populations berbères et les dialectes berbères apparentés les uns aux autres. Il a été

finalement reconnu que l'Afrique du Nord est véritablement une Berbérie, où la mince couche arabe repose sur un substratum autochtone à peine modifié et facile à retrouver. Cette vérité est particulièrement évidente au Maroc; là, les populations franchement berbères, plus ou moins analogues aux indigènes de la Kabylie du Djurjura, qui, en Algérie, paraissaient tout à fait exceptionnelles, forment l'immense majorité des habitants et occupent la presque totalité du pays.

Les origines berbères sont obscures, et il est bien difficile de déterminer à quelles souches doivent être rattachés les habitants de l'Afrique du Nord. Les documents précis sur l'anthropologie ne sont pas très nombreux et les résulials qu'ils donnent ne sont guère concluants. D'après Sergi, les Berbères pris en bloc se rattacheraient à une race qu'il appelle chamitique, qui occuperait tout le Nord de l'Afrique aussi bien à l'Ouest qu'à l'Est, qui serait représentée par des groupes importants au cœur du continent noir et se serait répandue d'autre part dans tout le centre de l'Europe. Les mensurations anthropologiques donnent l'impression qu'on n'a pas affaire à une race homogène, tant s'en faut, et décèlent des mélanges de toutes sortes.

Les crânes berbères diffèrent des crânes arabes beaucoup moins qu'on ne pourrait s'y attendre; le crâne et la face sont un peu plus larges chez le Berbère, le crâne un peu plus court, mais l'indice céphalique ne varie que d'un centième (73,91 au lieu de 72,07); le front est plus droit chez le Berbère, plus développé en haut, plus resserré en bas et en avant, le nez moins long, la cavité oculaire ordinairement basse et large, les mâchoires fortes et l'ossature générale de la tête plus puissante. En somme, le Berbère est dolichocéphale comme l'Arabe, mais un peu moins; il a la face presque quadrangulaire, le nez droit ou concave, avec une sorte d'enfoncement transversal sur le front. Mais il faut ajouter tout de

suite qu'il y a un grand nombre de transitions entre le type berbère et le type arabe, et que, parmi ceux mêmes que l'on qualifie de Berbères, il existe plusieurs types très tranchés et très différents les uns des autres, dont la classification est malheureusement bien délicate.

Le type qui paraît le plus répandu, celui dont se rapprochent plus ou moins les deux tiers des habitants de l'Afrique du Nord, est un type au crâne allongé, aux cheveux et aux yeux noirs, de taille moyenne, qui est également le type dominant dans l'Europe méridionale, en Espagne, en Italie, dans le Sud-Ouest de la France. C'est sans doute là une de grandes races qui ont peuplé l'Europe, celle que certains anthropologistes appellent la race méditerranéenne ou race ibéro-ligure.

Un autre type très différent de celui-là offre une remarquable ressemblance avec les Egyptiens tels qu'ils sont figurés sur les monuments antiques, tels que sont encore les fellahs de nos jours. C'est un type grand et élancé, le nez busqué, les attaches fines, le torse conique. Tels sont les Chleuh du Sous et du Dra. Si large qu'on fasse la part du milieu géographique et du mélange de sang noir, très sensible chez les populations des régions méridionales de la Berbérie, il y a certainement d'autres différences qui ne permettent pas de confondre un Rifain et un Chleuh. Les Chleuh semblent être frères ou tout au moins cousins des Sémites et beaucoup de leurs traits dénotent une origine orientale.

Enfin on ne peut manquer d'être frappé de la présence, dans beaucoup de régions de l'Afrique du Nord, d'un type de blonds très accusé, aux yeux bleus, mélangé aux populations brunes et qui appartient évidemment à une race fort différente. Les dolichocéphales de grande taille se rencontrent dans les massifs montagneux, en particulier dans le Rif marocain. Ces dolicho-blonds rappellent les Germains et les Normands, et semblent appartenir à la souche indo-germanique, improprement appelée aryenne.

D'autres types, plus ou moins bien définis dans l'état actuel des observations, se rencontrent à chaque instant. Tissot et Quedenfeldt se sont efforcés de distinguer ces types au Maroc, mais, à ce qu'il semble, avec plus d'audace que de succès. Un fait demeure établi : la race berbère n'est pas une; elle se compose d'éléments divers, elle est mixte et mêlée dès l'origine. Ainsi s'expliquent peut-être en partie les contradictions entre les divers auteurs qui n'ont connu ou étudié qu'un rameau de cette race. L'Afrique du Nord, vaste carrefour, a reçu sans cesse, depuis les temps les plus anciens, des fugitifs et des conquérants de toutes provenances. Elle a été un réceptacle ouvert à toutes les races de l'Asie et de l'Europe. Le Maroc a reçu des habitants par l'Algérie; il en a même reçu par le Sahara. Il serait vain de vouloir admettre une seule de ces provenances en négligeant les autres. Les divers types de bruns ou de blonds que nous rencontrons aujourd'hui existaient déjà dans l'antiquité et n'ont été que faiblement modifiés par les invasions historiques, même par l'invasion arabe. La race aujourd'hui éteinte des indigènes des Canaries, qui étaient de souche berbère et que leur situation insulaire a dû mieux protéger contre les mélanges extérieurs, présentait des blonds et des bruns. De vagues indices nous permettent d'ailleurs de suivre à travers l'histoire les souches diverses de la race berbère. Les anciens distinguaient les Gétules et les Libyens et, parmi ces derniers, les Libyens blonds, ce qui suffît à montrer combien il est déraisonnable de faire remonter ces populations blondes à l'invasion vandale. Khaldoun classe les tribus berbères en deux catégories, suivant qu'elles descendent de Botr ou de Branès, et aujourd'hui encore, les indigènes se différencient suivant qu'ils sont ou non de souche zenata. Les Berbères sont une famille linguistique, non une famille ethnique. Saint Augustin, Berbère par sa mère, avait très bien aperçu qu'il y avait chez eux plu-

A. Bernard. 5

sieurs races, réunies par l'unité de langage : Plurimas gentes in una lingua novimus.

11 existe une langue berbère, ou du moins des dialectes berbères, apparentés les uns aux autres, et parlés depuis l'Atlantique jusqu'à l'Egypte. Ces dialectes forment une série d'îlots, répandus depuis les Trarzas des bords du Sénégal jusqu'à l'oasis de Syouah dans le désert libyque, qui se sont conservés dans les régions garanties par les montagnes ou par le désert, dans les oasis du Sahara et dans les massifs montagneux du Maroc. L'étude du vocabulaire et de la syntaxe berbères, entreprise par les savants algériens, n'est pas achevée. Le berbère est, d'après Renan, une langue chamitique; il est parent du copte, qui lui-même ressemble à l'ancien égyptien, des dialectes non-sémitiques de l'Abyssinie et de la Nubie, du haoussa. Cependant les ressemblances sont grandes entre les dialectes berbères et les langues sémitiques, comme s'il y avait deux branches séparées d'un même tronc à une époque très ancienne et allant en divergeant. Le berbère paraît correspondre à une couche antéhistorique du sémitisme; aussi a-t-on proposé pour ces langues le nom de protosémitiques. La langue punique paraît en outre avoir exercé beaucoup d'influence sur le berbère. Peut-être, dit Renan, la facilité avec laquelle l'arabe prit possession de ces contrées, et la disparition complète du latin tenaient-elles à la présence de cette première couche sémitique. D'ailleurs, le vocabulaire berbère, reflet de l'histoire de ce peuple, charrie des alluvions de toutes sortes, égyptiennes, phéniciennes, arabes.

La langue est un fait précis et observable : aussi pouvons-nous dire qui parle berbère, qui parle arabe; nous pouvons distinguer les berbérophones et les arabophones; mais cela ne nous permet nullement de conclure qui est Berbère, qui est Arabe. C'est de la langue qu'il faut entendre le mot de Khaldoun : « Les Berbères sont un

vrai peuple comme tant d'autres en ce monde. » Visiblement, de nombreuses populations berbères ont oublié leur langue pour parler l'arabe. Le fait se produit encore sous nos yeux. De même, les affinités sémitiques du berbère ne nous permettent pas de conclure à l'origine sémitique de tous les individus qui le parleut. L'unité linguistique recouvre la pluralité ethnique.

Il y a peu de chose à tirer des textes anciens, qui manquent de précision. Les passages célèbres et tant de fois commentés d'Hérodote, de Salluste, de Procope, de Khaldoun, qui font allusion à des origines orientales, ont été l'objet d'interprétations contradictoires. Les traditions des Arabes sur leurs migrations antéislamiques en Berbérie, qui n'ont par elles-mêmes aucune valeur, répondent à un fait réel, aux profondes racines qu'ont les populations sémitiques dans l'Afrique du Nord. Peutêtre ces traditions se rapportent-elles à la dernière invasion préhistorique, superposée à des populations plus anciennes. La pluralité d'origine des Berbères est, en tout cas, un des faits les plus clairs qu'on puisse déduire des textes anciens.

La fragilité des arguments d'ordre philologique sur les origines des indigènes de l'Afrique du Nord, l'incertitude des récits historiques ont conduit les savants à chercher des données plus précises dans l'étude des documents archéologiques les plus anciens, tels que les ateliers de silex taillés,, les gravures rupestres et les monuments mégalithiques. Mais, ici encore, comme on va le voir, les résultats fournis sont contradictoires. L'hypothèse d'une immigration venue d'Europe et celle d'une invasion par l'Orient peuvent être soutenues avec une égale vraisemblance. Elles sont sans doute vraies toutes les deux, si, comme tout porte à le croire, les races qui s agitent dans l'Afrique septentrionale sont nombreuses et d'origines variées.

Dans l'Afrique du Nord comme en Europe, l'homme a certainement été contemporain des grands mammifères quaternaires aujourd'hui disparus. Il se servait alors d'armes en pierre, taillées par simple percussion, répondant aux mômes types généraux que leurs similaires d'Europe. De divers côtés, on a trouvé des haches grossières en silex, en quartzite, parfois en calcaire, du type de Saint-Acheul ou du type moustérien. On a également rencontré des instruments plus perfectionnés : couteaux, scies, grattoirs, pointes de flèches, en silex taillé encore, mais parfois d'un très beau travail. Ces pointes de flèches ne sont point rares dans le Tell, mais on les trouve surtout à profusion au voisinage du Sahara. Il y en a de véritables ateliers, généralement voisins d'anciennes daïas aujourd'hui desséchées, ou de sources depuis longtemps taries, qui ne se reconnaissent plus que par les dépôts travertineux témoins de leur ancienne activité. Le préhistorique du Maroc ne semble pas différer sensiblement de celui de l'Algérie et de la Tunisie, mais les recherches sont encore trop peu avancées pour qu'on en puisse rien dire de raisonnable.

Il existe au Maroc, comme dans le reste de l'Afrique du Nord, un grand nombre de grottes, des abris sous roche, qui ont servi de refuge à l'homme préhistorique. De Foucauld a signalé, dans le Moyen-Atlas notamment, entre Fez et la Kasba des Beni-Mellal, de nombreuses cavernes creusées dans des rochers à pic et dont le voyageur aperçoit l'ouverture à une grande hauteur. La plupart d'entre elles sont placées en des points inaccessibles; il y en a de deux sortes : les unes s'ouvrent sans ordre à la surface du rocher, l'œil ne distingue que plusieurs trous sombres, percés au hasard et isolés de leurs voisins; les autres, au contraire, sont creusées sur

un même alignement. En avant des ouvertures, on voit, le long de la muraille, une galerie taillée dans le roc, qui met en communication l'entrée des cavernes. Cette galerie est fréquemment garnie à l'extérieur d'un parapet en maçonnerie. Quand des crevasses se présentent et coupent la voie, les bords en sont reliés par des petits ponts voûtés en pierre. Souvent, des rangs semblables sont étages par deux ou trois sur une même paroi rocheuse. Ces grottes sont remarquables par leur profondeur et leur hauteur, mais presque toutes sont inabordables; aussi les légendes les plus fantaisistes ont-elles cours à leur sujet. On les attribue à des chrétiens des anciens temps, que les musulmans chassèrent des villes quand ils conquirent le pays. Ces grottes offrent des analogies frappantes avec celles de l'archipel canarien, notamment avec les grottes de TénérifTe que les Espagnols désignent sous le nom de Cuevas de los Reyes et qui ont servi de sépultures.

Les grottes du Maroc peuvent avoir été habitées à des époques fort différentes et même l'être encore aujourd'hui. Harris a signalé des troglodytes, les Aït-Ifri (les gens des cavernes), qui vivent dans les grottes de l'Oued Dadès. Tant que les grottes n'auront pas été fouillées, on ne peut donc rien préciser à leur sujet.

On rencontre dans l'Afrique du Nord un type particulier et assez répandu de gravures rupestres. Le rabbin Mardochée les a signalées dans le Sous et l'explorateur Lenz les a revues après lui. Douls en a trouvé près du cap Juby; c'est surtout, semble-t-il, au voisinage du Sahara qu'on les rencontre; on en connaît au Fezzan, au Tibesti, dans la Haute-Egypte, dans la vallée du Sinaï. Ces dessins primitifs sont très nombreux dans le Sud- Oranais, où ils ont été étudiés avec beaucoup de soin par M. Flamand. Les mêmes rochers portent en général deux séries de figures : la première série, beaucoup plus ancienne que la seconde* *e caractérise par la continuité

du trait, par un cachet artistique que ne présentent point les dessins de la seconde série. Dans la série ancienne, on voit représentés des chasseurs ayant déjà le chien pour auxiliaire, coiffés de plumes d'autruche, armés d'arcs et de casse-têtes, à peu près comme les Peaux- Rouges d'Amérique, et accompagnés de figures d'animaux très divers, parfois d'un dessin remarquable, d'ailleurs difficilement reconnaissables : un éléphant à front très bombé et à oreilles courtes, des bœufs à cornes dirigées en avant, des bubales, des lions, des panthères, des autruches, moins sûrement la girafe, l'hippopotame, le rhinocéros. Il est bien difficile de se prononcer sur l'ancienneté et sur la chronologie des gravures rupestres. A la base des rochers qui les portent, on trouve des ateliers de silex, des flèches grossières et des haches. En faveur de la très haute antiquité de ces gravures, on peut invoquer le fait qu'elles ont été tracées avec des instruments en pierre et non avec des outils métalliques; les armes qu'on y voit figurer et qui paraissent bien aussi en pierre; le costume primitif que portent certains personnages : pagnes, coiffures de plumes; enfin et surtout les espèces animales, aujourd'hui éteintes, qui y sont représentées. Quelques-uns de ces arguments ne sont pas irréfutables. L'usage des outils et des armes en pierre s'est maintenu très longtemps dans certaines parties de l'Afrique septentrionale, surtout à l'intérieur des terres, et les silex taillés que l'on recueille dans les steppes et au Nord du Sahara se trouvent en général à fleur de terre et sans patine, ce qui est une présomption en faveur de leur modernité relative. Un des traits les plus frappants de la Berbérie à toutes les époques est la coexistence sur son sol de civilisations très différentes et inégalement avancées; il faut y voir une conséquence du conservatisme des Berbères, ce conservatisme dérivant lui-même de la pauvreté et de l'isolement de certaines régions. Quant

à la coiffure à plumes d'autruche, elle a été portée pendant longtemps par les Libyens. Aussi le principal argument sur lequel s'appuie M. Flamand pour dater les plus anciennes gravures rupestres est la figuration sur ces gravures du Bubalus antiquus, très reconnaissable à ses grandes cornes de trois mètres d'envergure. Cette espèce est aujourd'hui éteinte, non seulement en Berbérie, mais en Afrique. M. Flamand en conclut que les plus anciennes gravures rupestres datent anthropologiquement de la période néolithique, géologiquement du pléistocène récent.

Les monuments en pierres brutes ou sommairement équarries, assemblées sans ciment, sont nombreux au Maroc comme dans le reste de l'Afrique du Nord. Ils ont en commun l'utilisation de matériaux volumineux qui leur a valu le nom de mégalithes, et la destination des chambres ainsi construites à grand renfort de bras pour servir de tombeaux. Les indigènes les désignent d'une façon générale sous le nom de Kbour-ed-Djouhalay tombes des païens. Isolés ou réunis en vastes nécropoles, ces monuments couronnent d'ordinaire des hauteurs rocheuses ou sont accrochés à leur flanc. Deux rites funéraires peuvent être constatés dans ceux qui semblent les plus anciens : tantôt les corps ont été débarrassés de leur chair par une exposition en plein air ou un séjour plus ou moins long dans une sépulture provisoire, et on a enfoui pêle-mêle dans la tombe définitive des ossements appartenant à plusieurs individus. Tantôt les morts ont été ensevelis dans une attitude repliée, les genoux touchant le menton, position qui rappelle celle du fœtus dans le corps de la mère ; des textes d'Hérodote et de Diodore de Sicile font allusion à ce mode d'ensevelissement chez les Libyens.

Certains des monuments mégalithiques sont probablement très anciens, d'autres ont été bâtis après l'ère chrétienne. En général, il est impossible de les dater.

Les éléments de certitude et même de probabilité chronologique manquent le plus souvent. Ce qu'on peut affirmer dès à présent, c'est que l'usage de construire des monuments mégalithiques s'est maintenu dans l'Afrique du Nord bien plus longtemps qu'ailleurs. A cet égard comme à tant d'autres, beaucoup de Berbères ont gardé avec une fidélité obstinée les coutumes de leurs ancêtres.

Les monuments mégalithiques du Maroc n'ont pas été l'objet d'études suivies ni de fouilles systématiques. Des dolmens ont été rencontrés dans le Rarb, principalement au Nord de l'Oued Loukkos; d'autres ont été signalés dans les Beni-Mtir, sur le versant Nord du Haut- Atlas; chez les Beni-Snassen, près de la frontière algérienne. Les tumulus sont également fréquents au Maroc; ïissot en a signalé un bon nombre; leur périphérie est souvent marquée par un cromlech ou cercle de grosses pierres. Le cromlech se rencontre aussi quelquefois seul, par exemple entre Meknès et Fez. L'ensemble des monuments mégalithiques le plus intéressant du Maroc, et aussi le plus connu, est celui de Mzoura. Il est situé à une heure de marche environ de Sidi-el- Yamani, point où se rejoignent les routes d'El-Ksar et de Larache à Tanger. Là s'élève un large tumulus de 6 à 7 mètres de hauteur, entouré à sa base d'un cercle de grosses pierres. Ces pierres ont en moyenne un mètre de hauteur ; l'une d'elles est haute de 6 mètres et constitue un véritable menhir, qui se voit de fort loin dans la campagne; les indigènes l'appellent El-Outed, c'est-àdire le piquet. Autour de ce tumulus se trouvent de nombreux vestiges de monuments mégalithiques.

Un trait assez remarquable de distribution géographique, c'est que les ateliers de silex et les monuments dits mégalithiques semblent s'exclure. D'une manière générale, et sans donner à cette formule une valeur trop absolue, les mégalithes, ceux du moins qui peuvent

prétendre à une ancienneté relative, sont surtout abondants sur les bords de la Méditerranée et dans le Tell; les ateliers de silex, de même que les gravures rupestres, dans les steppes et dans le Sahara septentrional.

Peut-être l'étude approfondie des sépultures et des restes qu'elles contiennent, jointe à celle des ateliers et des instruments en pierre, apportera-t-elle des éclaircissements au difficile problème des origines berbères, mais jusqu'ici nous ne savons ni quelles populations habitaient les cavernes, ni quels artistes ont gravé les dessins du Sous et de l'Oued Noun, ni quelles races ont élevé les monuments mégalithiques. Le docteur Weisgerber pense qu'à l'époque de la pierre polie, les peuplades ont du cheminer du Sud au Nord, reculant peu à peu devant la sécheresse croissante du Sahara. Le docteur Hamy, se fondant sur la ressemblance des poteries préhistoriques avec celles que fabriquent aujourd'hui les Somalis, suppose que le Sahara a été peuplé par des Éthiopiens. D'autres anthropologistes ont cherché à prouver que, dans l'antiquité, la race nègre s'étendait non seulement sur tout le Sahara, mais aussi sur le Maroc; certains crânes extraits des grottes présenteraient des caractères négroïdes. Duveyrier, La Blanchère et d'autres attribuent aussi les gravures rupestres à une race noire, à laquelle ils ont donné le nom de garamantique, mais il faut avouer qu'ils n'ont produit aucun argument solide en faveur de leur hypothèse. Quelques auteurs ont signalé certaines ressemblances des gravures rupestres avec celles que l'on rencontre à l'autre extrémité de l'Afrique, chez les Hottentots.

Quant aux monuments mégalithiques, les crânes qu'on y a trouvés sont nettement dolichocéphales, et de Quatrefages a cru y reconnaître la race de Cro-Magnon. Le général Faidherbe pensait que les dolmens avaient été construits par un peuple blond venu d'Europe par le détroit de Gibraltar. Ces blonds auraient peuplé les

Canaries et le Nord de l'Afrique et correspondraient aux Libyens blonds des Grecs. Mais il n'est nullement prouvé que le type dolménique ait été importé d'Europe en Afrique. M. Montelius a récemment soutenu le contraire; d'après ce savant, le type de sépulture des dolmens aurait pris naissance en Orient, où on le rencontre en Syrie et dans la vallée supérieure du Nil. De là, il se serait répandu sur la rive méridionale de la Méditerranée et ensuite dans l'Europe occidentale. De vagues indices tendraient donc à établir un lien entre les blonds et les dolmens, les nègres et les gravures rupestres, les Ethiopiens et les silex et poteries; mais le meilleur parti à prendre est de confesser notre ignorance. Les problèmes archéologiques, de même d'ailleurs que les problèmes linguistiques, doivent être distingués des problèmes ethnographiques, et la solution des uns n'avance guère celle des autres.

Si la préhistoire du Maroc demeure mystérieuse, les origines de l'histoire proprement dite ne sont pas beaucoup moins obscures.

La civilisation primitive de l'Afrique du Nord ne s'est pas développée spontanément, dans une contrée isolée du reste du monde. Par terre et par mer, par le Sahara, par la Tripolitaine, par la Sicile, par le détroit de Gibraltar, les indigènes ont été en relations avec d'autres peuples, bien avant la venue des Phéniciens sur leurs côtes.

Nous savons par diverses inscriptions hiéroglyphiques que les Pharaons furent en rapports fréquents avec les Libyens. Ceux-ci profitaient des périodes de faiblesse de la royauté pour se jeter sur la vallée du Nil et y fai»e des razzias; en d'autres temps, ils y servaient comme mercenaires. Au xive et au xme siècles avant J.-C, ils faillirent conquérir l'Egypte. L'empire des Pharaons attirait surtout ses voisins immédiats, qui s'initiaient dans une certaine mesure à sa civilisation; l'influence

de l'Egypte, passant de tribu en tribu, pénétra jusque dans la iBerbérie. L'alphabet libyque, dont les Touareg font encore usage aujourd'hui, ne dérive pas de l'alphabet phénicien; il est étroitement apparenté à des signes gravés sur des vases de la vallée du Nil, vieux peut-être de 6 000 ans. Certaines gravures rupestres présentent l'image d'un bouc dont la tête est surmontée d'une coiffure ayant la forme d'un disque solaire, flanqué de chaque côté d'un serpent urams : c'est à coup sûr une représentation du grand dieu de Thèbes d'Egypte, Ammon. Le peu que nous savons de la religion primitive des indigènes de la Berbérie, culte des animaux, culte de soleil et de la lune, atteste des influences égyptiennes.

Au cours du second millénaire avant l'ère chrétienne, divers États maritimes arrivèrent dans la Méditerranée à une grande puissance. Sur les côtes de la mer Egée étaient établis les Achéens, les Dardaniens, les Lyciens, les Tyrrhéniens. Entre cette mer et l'Afrique, les Cretois furent pendant un temps, sous le règne à demi légendaire de Minos, les maîtres de la Méditerranée orientale. Ces peuples de la mer, comme les appelaient les Pharaons, entretinrent des relations avec les Libyens; ils fondèrent peut-être quelques comptoirs sur leurs côtes. Vers 1350-1300, ils s'allièrent à eux pour envahir l'Egypte; ils contribuèrent sans doute au développement de la civilisation dans le Maghreb.

Ce fut soit aux peuples de la Méditerranée, soit aux Égyptiens, que les indigènes de l'Afrique du Nord durent les céréales et probablement aussi la connaissance des objets en métal. Ils les reçurent d'abord tout fabriqués, puis les fabriquèrent eux-mêmes. Sur le littoral, les progrès de la métallurgie firent tomber en décadence l'industrie de la pierre, mais celle-ci se maintint à l'intérieur des terres. Dans la partie septentrionale du Sahara, on continua à tailler pendant fort longtemps des armes et des outils en silex.

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