‹ Le Maroc d'aujourd'hui, d'hier et de demain;Chapitre 13 sur 71 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

TAFILET ET FIGUTG,

En dehors des villes dont nous venons de donner la description sommaire, nous devons parler ici des deux centres de population qui sont chacune plutôt un groupe de bourgades qu'une ville dans le vrai sens du mot^ mais qui cepeniiant pur leur importance politique , religieuse, commerciale et militaire demandent une description à part-

Nous avons nommé Tafilet et Figuig",

L'on a vu déjà à propos de riiydrograpbie du Maroc que le massif de TAiatchine donnait naissance à deux importantes rivières : TOued Zis et rOued Ghir, qui Tune et Tautre, après un cours considérable, perdent leurs eaux dans les sables du désert.

L'Oued Zis traverse l'ancien royaume de Tafdet, l'Oued Ghir passe près de Toasis de Figuig, deux petits empires à peu près indépendants que le voisinage de la frontière algérienne rend spécialement intéressanls pour les r'rançais^

La vallée de TOued Zis, par sa situation au

Porte (Tuii batar au Maro^^

centre de Tempire chérifien et çàr sa directioa nord-sud est la voie directe du Maroc vers le centre de l'Afrique; elle a été de tout temps la route naturelle pour aller à ïimbouctou. D'après Gerhard Rohlfs qui a visité TOued Zis â diverses reprises, ses rives, sur le bord desquelles s'élèvent de nombreux villages ou Ksour, ne forment qu'un long jardin où la végétation la plus échevelée prodigue partcfut ses enchantements les plus merveilleux. Les forêts de palmiers constituent la richesse de cette série d'oasis qui se prolongent jusqu'au désert en prenant par groupes de Ksour des dénominations différentes : Mdagrah, Ertibéj et enfui Tufilet ou Tafilala qui donne son nom à Tensemble de toutes ces petites féodalités.

Diaprés Rohlfs, îe groupement de ïafilet même^ serait le centre de population le plus considérable de tout le Sahara, puisqu'il comprendrait 150 villages et compterait 100,000 habitants.

La superficie du véritable Tafilet comprend un rectangle de 30 kilomètres de côté environ sur 60j soit 1,800 kilomèti^es carrés. Abouam^ sa capitale est le marche le plus considérable de tout le Sahara marocain, et fou peut sV approvisionner des marchandises les plus diverses, soit du pays, soit européennes. Les monnaies qui ont cours à Abouam sont le douro d'Espagne et la

TAFILET ET FiGUift.

pièce (le cinq francs de France; on y compte par livre française d'un demi-kîlogramme.

Cliaque ruelle a ses marchands. Ici sont les drapierSj les merciers; plus loin les débitants d'huile j de beurre^ de savon; ailleurs, les armuriers, les taille urSj les selliers et les cordonniers rpii fii:ent pendant des siècles la gloire de Tafilet, On prétendait même jadis que. dans l'oasis, les nobles seuls avaient le droit de se livrer au métier de la cordonnerie, tant celte profession était en honneur (1).

L'industrie des cuirs est encore une des principales de Taliiet et les peaux préparées dans la vallée de TOucd Zis conservent en Afrique une réputation méritée : on les tanne, avec Técorce d'un arbre particulier à la région saharienne qui leur donne la souplesse qui les distingue.

La ville d'Abouam s'élève a l'ombre d'un fortin ^ el-Rinam, où réside le gouverneur représentant Tautorité de l'empereur, maiSj ce personnage, encore que le Gbérif ait soin de toujours le choisir dans sa famille n'a sur les Tafilétains qu'une autorité des^plus précaires. Il serait mal venu à s'immiscer dans radministration ou la justice intérieure des Ksour.

Le territoire de Figuig s'étend sur une surface approximative de 900 kilomètres carrés, à Tex-

(1) Haffenel tlans Redus.

34 LE MABOC.

tréniité do Djel)el-Ahmourj eiiti'e notre frontière Ouesl-Algérienne et le royaume de Tafilet, environ par le 3^2^ degré de latitude nortL

Il ïorme un carré d'environ 30 kilomètres de coté au centre duquel s'élève une o^sis, principale capitale et à la fois réduit le plus important de cet îlot fertile émergeant du désert.

Placé sous la suzeraineté nominative de l'empereur du MaroCj il constitue, en réalité, une petite république autonome dans laquelle chaque villafï^e s'administre comme il Fentend, au moyen de magistrats spéciaux constitués en municipalité ou diémaâh. En ce sens^ Figuig est un État bien réellement indépendant, et janKÙs, même quand DOS colonnes sont entrées sur le territoire marocain à la pom^suite des pillards ou des rebelles, elles n'ont foulé ce sol qui conserve dans tout Tonest une réputation de virginité glorieuse.

Qu'on ajoute à cela qu'au point de vue de la fécondité et de ta prospérité, la nature a traité Figuig eu mère complaisante.

Abrité des vents ^ par une couronne de montagnes élevées, aiTosé par des sources et des rivières permanentes, ombragé par de nombreux palmiei^, habité par une population active et guerrière j industrieuse et intelligente, ce territoire est certainement un des mieux partagés de la zone étendue et mal définie qui va de la liéditeiTanée au grand Sahara africain.

TAFILET ET FlfJUlf;

Deux chaînes de montagnes principales légèrement inclinées du sud-ouest au nord-est, mettent Fi^aiig à Tabri ries vents Ju nord et des simouns étonlïauts du rléserL

C'est au nord le Djebel Grouz, f]ui se prolonge vers Test par le Djebel ben Saied et le Djohel el Haïmer septentrional ; an su(î ce senties montagnes de Méliaïî, avec les croupes moins cicvccs de Kbenig, Djebel Tayljîaj Djeijel Mezzouyha, Djebel Sîdi Youssefj et une colline ;i peine sensible j le Djebel el Ilaïmer mérîdionaL

A r ouest, des rameaux reliant entre eux les Djebel Grouz et Mcliaz, ferment ce quadrîlatere, dont la quatrième lace est eonsLiluèe vers Torient par le Djebel Tatlinni, leDjermani et le Djebel Foughani,

Ajoutons qu'au nord de la yrnnde i>asis, Tllaïmer septentrional projette vers Test uneyériede petites élévations rougeâtres qui ont contraint l'Oued-el-Arrlja, dont nous parlerons tout à l'heure^ à décj ire sa ^i^aude courl)e vers le nord.

C'est dans ce cadre de roc lies ^ parfois boisées, parfois nues et pelées, dont Pent^emlde ne manque pas de grandeur, qu'apparaît la vaste forêt de palmiers, le ghaba de Figuig, avec ses villages, ses murailles, ses tours blancbes, ses mosquées et ses minarets, d'un aspect réellement merveilleuXj sur le fond vert des orges et des dattiers.

La grande oasis a la forme générale d'un trian-

â6' LE MAROC.

f gle isocèle dont la base serait orientée exacte-

ment du nord-ûuest au sud-estj le sommet s'appuyant au nord -est : les deux villages ou ksour (1) qui forment cette base sont en allant du nord au sudj El-Abid et Zenaga.

Six autres ksour occupent le côté nord du

j triangle, et c'est, en les comptant de Touest à

j Test: El-Oudagbeir, Ouled-Sleunan , El-Maïz-

Foughanij El-Maiz-Tablani, El-Hamman-Tabtani et El'Hamman-Fougbani.

On ne rencontre aucun ksar sur le côté sud du triangle.

C'est l'ensemble de ces huit villages qui forme

' rétat figuiguien, mais il s'en faut que cbacun de

ces centres populeux ait la même étendue, la même population , une influence identique^ une

i égale richesse,

Zenaga, le ksar méridional, çst à la vérité la capitale de Figuig.

Plus populeux à lui seul, que tous les autres ksour ensemble, il a longtemps rivalisé pour

• riniluence suprême avec El-Oudagheir, qui, en

fin de compte, a dû passer au second rang. Apres Zenaga et Oudagheir, viennent à peu prés sur la même ligne, Ouled-Sleiman, les deux Maïz et les deux Ilamman, Enfin, à la dernière place

( i ) Ksour est le pluriel de ksar ; c'est donc à tort que certains auteurs l'écrivent avec un 5.

TAriLET ET FÎGÏ.'irT,

arrive El-AIû(L à moitié absorbé rîéjà par Zenaga, et qui le sera bientôt dans sa totalité, si un nouvel état de choses ne ramène pas les Zenaguiens à une connaissance plus exacte d'un autre droit que celui de la force.

Zenaga comprend environ 6,000 habitants et 2,000 fusils ; Tensemble des constructions que comprend le ksar, forme denx pâtés principaux à cheval sur TOued Kljeni{]i\ et dont le plus petit est habité parles Beni-Dliavit, Oïi y compte une mosquée, comme d'ailleurs daîis tous les autres ksour, et ses maisons de pisé, bâties avec une certaine élégance, offrent lldêe d'une aisance qu'on cliercheraiten vain dans les autres villages du sud-oranais.. Une muraille crénelée d'environ 3 mètres de hauteur sur 75 cen Limé très d'épaisseur défend rentrée du ksar au nord.

Trois routes principales partent de Zenaga :

l'une qui conduit à El*Abid, Tautre qui mène à Oudagheir, avec lufurcation sur Ouled-Sleiman, une troisième qui longe, le ksar au sud et débouche dans la plaine ou Bagdad^ qui sépare Toasis des Djebel Taghia et Mezï^ougha au midi,

La plus grande partie ries jardins de la grande oasis appartient à Zenaga, qui possède en outre la majorité des petites oasis dont la circonférence entoure la grande comme une vaste couronne.

Cependant Zenaga est le seul ksar qui n*ait point de source dans T intérieur de sou enceinte.

et pour remédier à cet état de choses les Zenaguiens ont su accaparer à leur profit uuo source qui jaillit sur le territoire d'El-Oudagheir,

On sait quelle est, au désert, l'importance de Teau.

Sous la zone torride, où les vents brûlants venant de Véquateur ajoutent aux ardeurs du soleil leur influence desséchante et mortelle, la privation d'eau est une malédiction; c'est la ruine d'un pays et l'anéantissement d'une race. Au contraire, avec Teau en abondance, avec des irrigations nombreuses, c'est une végétation plantureuse et luxuriante, c'est la prospérité, la richesse, c'est la vie.

Entre El-Oudagbeir et Zenaga, dans la plaine à peu près plane qui constitue le sol de la grande oasis, se dresse un mamelon isolé d'environ 40 mètres d'élévation : Aïn-Zhader, au nord duquel court un ruisseau dont la possession fut cause d'une longue lutte entre les deux ksour,

M. le capitaine de Castries, qui a vécu un certain temps dans le sud-oranais et qui est entré à Figuig, ce qui n'est pas donné à beaucoup plus de monde que d'aller jadis à Corinthe, a raconté sur les luttes d'El-Oudagheir et de Zenaga, Fanecdote suivante qui est un trait de mœurs arabes pris sur le viL

<( En 1877, rapporte-t-il, les deux oasis rivales ^ à la suite d*un acconimodenient, procédèrent à

TAt'ïLET ET KIGUIti*

une répartiÈion des eaux qui ramena un peu de paix à Figuîg; mais, quelque temps après, les Zenagiens tentèrent de capter Aïn-Zaddert (la source) à leur profit en creusant un canal souterrain. Leui's entreprises furent déjouées par les Oudagheir qui^ pour en prévenir le retour, isolèrent la source au moyen d'un fossé transversal creusé en aval. Les Zenaga dont les palmiers se desséchaient, ne se découragèrent pas; ils reprirent leur ancienne mine, la tirent descendre dans le fossé de Oudagheir et ramenèrent jusqu'à proximité de la source. Le lendemain une explosion formidable ébranla l'oasis, tuant tout ce qui était à proximité, et les eaux de Zaddert s'élancèrent dans la tranchée fumante des Zenaga.

« Les Oudagheir remis de leur stupeur counirent aux armes, mais les Zenaga vainqueurs, restèrent les maîtres de Zaddert. Ils y firent construire un bordj (fort) où depuis, ils entretiennent en permanence quarante fantassins armés de fusils et do tremblons. î>

Le ksar d' Oudagheir, le second en importance après Zénaga^ compte à peu près 3,0CK) habitants et mettrait facilement GOO fusils en ligne Les habitants sont descen^Ianls du prophète et ont offert l'hospitalité à plusieurs marabouts, entre autres à celui de Kesgaz et à celui des Ouled- Sidi-Ahd-el-Ouahfi ; la mosquée d'El-Oudagheir, fréquentée par de nombreux thalebs (religieux),

passe pour donner un enseignement plus orthodoxe que celui des autres ksour.

A Touest de Zenaf^^a et de Kl-Oudagheir campe, sous des tentes, unepopulalion particulière appelée Guithane ou Gitane ^ ramassis de pauvres diables qui forment une caste inférieure. Ces guitlianes demeurent d'ailleurs de fort peu recommandables personnages. Ce sont, en général, d'anciens pillards, auxquels tes hasards do la guerre et de la razzia n'ont pas été proli tables, et qui, après avoir longtemps vécu de maraude se sont retirés âe la lutte mendiant leur vie, et rendant ça et là de petits services à ceux qui veulent bien les faire vivre. On les emploie aux travaux les plus durs du sol, aux irrigations, à la récolte de l'alfa et du vin de palme.

Les autres ksour de la grande oasis n'ont rien de particulier; leur population est d'environ 1,600 liabitants. Au nord, une muraille en moins bon état que celle des Zenaga, renforcée d'abris et de tours plus pittoresques que solides, garnie du côté extérieur d'un talus avec fossé, et en arrière d'une banquette d'infanterie, couvre Ouled-Sleiman et les deux Maïz, On viendrait à bout en quatre coups de canon de ces maçonneries rudimentaires, mais Tartillerie demeurerait plus longtemps impuissante devant ces troncs serrés de palmiers qui constituent la véritable enceinte fortifiée de Figuig.

TAFILET ET F [13 Cl G.

Dans Viiitérieur même de Toasis, renchevêtrement des constructions et des clôtures pi'ésentei-ait également un obstacte de premier ordre ;

Guithune de Fi^ii^.

d'ailleurs j jusqu^icî^ aucun Arabe ni Européen n'a songé à Tenlever de vive force.

Outre la source d'Aïn-Zaddertet celles qui jaillissent à Tintérieur des différents ksour, le territoire de Figuig est arrosé par une rivière principale, rOued Ardja, dans laquelle se jettent divers

4S LE MAltOC.

cours eVeau dont trois ont une certaine importance : le Cheïgneth ou ruisseau d'Abid, TOued Djenninah et l'Oued Hassi.

L'Oued Ardja prend sa source en Algérie, dans le Djebel Kursch à hauteur environ du chott Tlgri, et coule du nord-est au sud-ouest jusqu'à sa rencontre avec les argiles rouges du Djebel Haimner septentrional, qui le contraignent â revenir brusquement vers le nord-est. Il forme vers rOrient, une boucle, fertilisant sur son passage la grande plaine entre les hauteurs du nord des deux Maïz et le Djermani, redescend vers le sud à hauteur de Toasis de Bcl-Abbe/ah, passe dans le défilé formé par le Djebel Taghîa à Mezïouglia, el s'enfonce vers le sud, en reprenant sa direction primitive nord -est-sud-ouest, L'Oued Ardja a produit de nombreuses oasis dont un petit nombre (celles du nord) appartient aux Ouda^heirs; celles du sud sont la propriété des Zenagas,

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