‹ Le Maroc d'aujourd'huiChapitre 10 sur 58 · LE G 0 U N D A F I · texte numérisé non relu

LE G 0 U N D A F I

l’Àdrar-n-Deren. Mais les goûts d’indépendance n’en subsistent pas moins chez elles, favorisés par l’abri naturel des grandes montagnes L’impôt est à peine payé, le contingent irrégulièrement fourni. Le principal avantage du makhzen est d’entretenir des rapports à peu près normaux avec des caïds dont il a confirmé la nomination. Néanmoins, on se délie les uns des autres : le gouvernement marocain redoute les idées de révolte des tribus ; les tribus soupçonnent les mauvais tours du gouvernement, et l’on se fréquente le moins possible.

Au reste, le régime politique et social, usité chez les Chleuhs, n’est point fait pour adoucir les caractères. Au lieu de la féodalité militaire et religieuse, qui superpose aux pays arabes un groupe restreint de grands seigneurs très puissants, caïds, chorfa ou marabouts, le système des pays berbères paraît être une république fédérative, dans laquelle familles et fractions sont dominées par une véritable oligarchie. Les cheikhs, élus par leurs kabyles respectives, constituent la Djemaâ, qui contrôlera le caïd. Ces fonctions sont presque toujours héréditaires et le makhzen ne recouvre le plus souvent de son investiture qu’un caïd impuissant, prisonnier d’une djemaâ, munie de tous les pouvoirs, dont les décisions sont influencées par le jeu de deux ou plusieurs partis ou soffs. Dans cette organisation primitive, s’agitent les vendettas entre fractions, les querelles de soifs, les disputes entre voisins pour la propriété du sol ou l’usage des eaux d’irrigation, toutes choses qui mettent promptement les armes à la main des intéressés, sans que la djemaà puisse apaiser à temps les courages émus. On conçoit qu’un pareil

régime développe une humanité plus âpre et plus fruste. La sécurité relative des principaux chefs arabes de la plaine les dispose au raffinement et à la douceur de vivre, dans des kasbahs ou des zaouïas peuplées de domesticité et de clientèle. L’incertitude du lendemain oblige les grands propriétaires berbères de la montagne à hérisser leur vie dans des agadirs sombres et sourcilleux, où la vie est terne et inquiète, entourée d’hommes armés, de cultivateurs corvéables, de juifs asservis et de nègres esclaves.

Le Goundafi remplit dans le massifdu grand Atlas un rôle géographique analogue à celui du val d’Arran dans les Pyrénées. Appartenant par sa position au versant méridional de la chaîne, il donne naissance à l’oued Nefis, qui en traverse l’arête principale dans une gorge profonde, pour rejoindre la plaine de Marrakech et le système fluvial du versant Nord. Le Goundafi forme donc une région complètement fermée par un enchevêtrement de montagnes qui tombent à pic sur la rivière. Les hauteurs sont recouvertes de forêts parfois clairsemées de thuyas et de lentisques, où vit le mouflon. Au fond de la vallée principale et de ses affluents latéraux, l’eau a été soigneusement dérivée dans des canaux d’irrigation, qui longent les deux rives du Nefis, en y développant, partout où l’on a pu aménager quelque espace, soit en terrain plat, soit en terrasse, des vergers d’oliviers, d’amandiers, de grenadiers, de figuiers et de noyers; la vigne est fréquente, ainsi que les peupliers : dans le lit même de la rivière poussent les lauriers-roses et les tamarins. A mi-côte, sur les pentes, des sentiers creusés dans la roche

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vive, ou soutenus par des ouvrages en pierre sècn"1, assurent les communications entre les villages.

D’Amsmizà l’entrée de la gorge du Goundafi, nous avons mis cinq pénibles heures pour longer les premiers contreforts de l’Atlas, montant et descendant de ravin en ravin, de village en village, d’olivette en olivette. L’accès de la gorge est difficile. Les beaux chemins de l’intérieur n’ont point étépoussés jusqu’à la plaine, de peur d’attirer les intrus, et nos mulets, peu habitués à la montagne, s’abattent ou dérangent leurs charges sur les escarpements rocheux. La marche est lente et très dure, si bien que, surpris par la nuit, il nous faut camper en pleine forêt. Après quatre heures de route dans le Goundafi, nous atteignons Agadir el-Bour. résidence du cheikh Ilammada. Celui-ci est en relations d’amitié avec Si Mohammed Barrada, qiri a annoncé notre venue et veut bien nous accompagner jusque-là.

Le cheikh Hammada est un des principaux personnages du Goundafi, le chef de l’un des deux soffs, qui se partagent la tribu. C’est donc un homme considérable : son soif dispose de 5.Ü0U fusils, et la situation de sa kasbah lui permet de commander les communications de Marrakech avec le Haut-Sous, ou celles du caïd el-Goundafi avec la plaine. Tant d’avantages le placent très haut dans l’oligarchie berbère et lui permettent de traiter son caïd à peu près d’égal à égal. C’est un vieillard vêtu des blanches drapeiies arabes, très arabisé de culture et plus affiné de manières que les gens de sa race. Sous un caroubier à l’entrée de son village, il attend notre caravane, et nous prodigue formules et gestes de bienvenue.

Forteresse et exploitation agricole, l’une protégeant l’autre; voilà le double caractère d’Agadir el- Bour qui se retrouve, du reste, dans toutes les grandes installations berbères; et le cheikh Hammada apparaît beaucoup plutôt comme un riche propriétaire obligé de recourir à la force pour protéger son domaine, que comme un grand seigneur recherchant l’appareil de la force pour augmenter sa puissance.

Sur un rocher, surplombant la rive droite du Aefis, se dresse la maison forte du cheikh Hammada ; elle n’a ni tours ni créneaux, mais forme un grand bloc de constructions élevées, où court un motif décoratif évidé dans la terre. Les appartements de la famille s’ouvrent sur une cour intérieure, que peuplent, pendant tout le jour, les parents, les clients ou les serviteurs du cheikh ; aticun luxe de bâtiment ni d aménagement; c’estla rusticitéde la montagne. Au tond, les cuisines et une superposition de portes basses, donnant accès à autant de véritables chenils, logement des nègres esclaves, employés à la domesticité ou aux cultures. Au pied même de la kasbah, une enceinte rectangulaire, dans laquelle on pénètre par une seule porte, renferme un mellah : deux étages d’habitations basses y abritent une population israélite très dense, réduite, chez les Berbères, à un réel état de servage, vis-à-vis du maître qui la protège. Ces juifs s’emploient aux petits métiers et au petit commerce. Dans un coin, un rabbin dessert une synagogue rudimentaire et une vague école talmudique. Au-dessus du mellah, s’étagent les maisons des paysans chleuhs. Le village est complété par la mosquée, l’école coranique, le fondak et l’aire pour

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les travaux agricoles. Tous les passants, gens du Sous, en vêtements bleus, ou âniers conduisant à la plaine les produits de la haute vallée, bénéficient de l’hospitalité du cheikh. L’espace avoisinant le village est consacré aux ruches d’abeilles et aux vergers. Le paysage est délicieux : l’automne a déjà jauni les feuilles des amandiers, des figuiers et des grenadiers ; seul l’olivier garde intact son feuillage grisâtre ; les orangers sont couverts de fruits, et, au fond d’une prairie, deux dattiers dressent, sur le fond pelé de la montagne, leurs panaches isolés.

Gomme tous les grands propriétaires du pays, le cheikh Ilammada vend directement aux négociants de Marrakech les produits de ses terres. Les petits cultivateurs les apportent au marché le plus proche et les livrent aux courtiers. Ce sont des amandes, noix, figues et olives, de l’huile, du miel et de la cire. Ces denrées diverses* apportées à Marrakech dans leur souk spécial, y doivent acquitter un droit de 10 p. 100 à la charge du vendeur. C’est un moyen détourné, employé par le makhzen en vue de récupérer l’impôt, que négligent souvent de lui verser les tribus de l’Atlas.

A six heures d’Agadir el-Bour, en remontant la gorge du Nefis, la rivière tourne brusquement à l’Ouest, reçoit de l’Est un gros affluent, et le Goundafi s’achève dans l’épanouissement d’une vallée allongée. Les habitations et les cultures se multiplient. Au bout d’une heure, nous apercevons, du haut d’une colline, la masse noire de la kasbah du caïd el-Goundafi, dont les murs tombent droitsur le Nelis. C’est le plus bel endroit de la vallée. Au fond, l’eau

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a développé une abondante verdure; dans tous les sens, les montagnes s’étagent jusqu’à 3.000 mètres, dominées, aux deux extrémités, par des sommets neigeux. L’altitude dépasse 1.100 mètres.

Nous voici arrivés à la demeure du caïd el-Goundafi, qui est, près le caïd el-Glaoui, le plus puissant seigneur de l’Atlas... Son père réussit plusieurs fois à tenir tête dans ses montagnes au sultan Moulay el Hassan, et il se serait même permis d’entretenir une fanfare dans sa kasbah, ce qui est, paraît-il, au Maroc, un des privilèges de la souveraineté. Le fils, le caïd actuel. Si Taïeb ben Mohammed, a été moins heureux. Il s’est laissé attirer par les artifices du makhzen, et voici quatre ans qu’on le retient à la cour, loin de sa tribu, libre en apparence, mais prisonnier de fait. En son absence, le Goundafi est administré par deux khalifas, frère et fils du caïd : le premier réside dans le Gourgouri, à l’entrée de la vallée; le second dans la kasbah familiale. Ce dernier est dans tout le pays l’objet de bruits fâcheux : on le dit dur et cruel, sa kasbah n’est point hospitalière, le passage entre le Haut-Sous et la plaine rendue difficile par ses exigences. Pour s’imposer aux sofls de la tribu, il se serait entouré d’une sorte de garde racolée en dehors de la vallée et ferait méthodiquement piller les petits cultivateurs par ses mercenaires.

De fait, l’aspect de la kasbah est rude. Elle est isolée en rase campagne, à pic sur le Nefis, entourée seulement de taudis surbaissés où logent les esclaves nègres. Pas de juifs, et, par conséquent, point de mellah. Les couloirs des portes sont noirs et profonds, les cours étroites, les bâtiments élevés et leurs fenêtres barrées de grilles. La maison n’est pas

accueillante. Le caïd el-mia doit longtemps parlementer avant de nous faire admettre. La foule habituelle des kasbahs nous regarde avec curiosité et les enfants s’enfuient effrayés au moindre mouvement de notre part.

Il est évident que la présence d’Européens est rare au fond duGoundafi, et, à en juger par l’expérience, elle n’y est aucunement souhaitée. Le khalifa, notre hôte, ne s’est point laissé voir; son caïd el-méchouar, nous a conduits en un logis écarté; devant la porte se vautraient, sur un tas d’ordures, deux sangliers domestiques. Peu àpeu sont apportés des nattes et des tapis, des flambeaux et même un dîner convenable. Le lendemain de bonne heure, nous sommes retournés à Agadir el-Bour, par le môme chemin que nous ■étions venus la veille.

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