CHAPITRE VI
DU GLAOUI A MAZAGAN
Du Goundafî au Glaoui. — La haute vallée de l’oued Gheghaïa : Asni. — Tahaghnaout, les silos dumakbzen. — Les vergers d’Ourica. — La lune de Ramadan. — Le Tlèta d’Iminzet. — La haute vallée de l’oued Redat : le Glaoui. — Le Tighremt de Zarakten. — Le rôle des pains de sucre dans la vie marocaine. - De l’Atlas à la côte. — Zaouïa Sidi Reliai. — Rahamma et Doukkala. — Mazagan. — Le commerce du port et la colonie européenne.
Mazagan, le 12 décembre 1902.
Le 30 novembre, nous prenons congé de l’excellent cheikh Hammada. Si Omar et Si Mohammed Barrada nous ont quittés la veille pour retourner à Marrakech.
Quatre heures de roule d’Agadir el-Bour à Asni, en passant du Goundafî dans la haute vallée de l’oued Gheghaïa... Il nous faut lentement remonter, sur la rive droite du Nefis, le cours de son petit affluent, l’oued Ouirgan. Ce sont toujours les mêmes buissons de thuyas et de lenstiques, le même sol rougeâtre et raviné, les mêmes jardins d’oliviers, et les mêmes maisons en terre dans les creux irrigués. A mesure que le sentier gravit la montagne, les sommets neigeux se mettent à apparaître, et le col une fois
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atteint, se développe, très peu en contre-bas, la haute vallée de l'oued Gheghaïa, qu’enferme un vaste cirque, formé des cimes les plus élevées de l’Atlas...
As ni est un groupe de villages disséminés sur les pentes dénudées des montagnes. Lavallée s’y élargit pour faire place à une grande plantation d’oliviers. L’endroit est à près de 1.300 mètres d'altitude, et le panorama des hautes montagnes s’y développe avec la plus parfaite netteté. L’oued Gheghaïa sort d’une gorge boisée, formée de la réunion de deux torrents : l’Iminan, à l’Est, et l’Aït-Mizan, à l’Ouest; les pentes verdoyantes, profondément crevassées par ces cours d’eau, remontent vers un amphithéâtre de rochers, où s’accumulent les neiges. A l’extrémité orientale, le dôme duTizi Likoumt, dépasse 4.000 mètres et le demi-cercle se poursuit par une arête dentelée, qui s’achève en atteignant 4.500 mètres au Tizi-n-Tagherout.
Il faut près de quatre heures pour se rendre d’Asni à Tahaghnaout, à la sortie de la montagne. Le chemin se poursuit parmi les cultures ou dans le lit pierreux de la rivière; pendant des heures, notre caravane traverse des ajoncs et des lauriers-roses; elle piétine constamment dans l’eau rapide, rougie par les pluies de la veille. C’est ainsi qu’elle franchit une gorge interminable, séparant de la plaine la haute vallée de l’oued Ghegaïa.
Le village de Tahaghnaout se compose, comme Asni, de groupes de maisons, pittoresquement situées sur les hauteurs, des deux côtés de la rivière... Un carré fortifié y contient des silos appartenant au makhzen ; comme ici l’impôt se paie le plus souvent en nature, le gouvernement marocain a dû désigner
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un certain nombre de points pour recevoir et emmagasiner la part du Trésor; et le village de Tahaghnaout se trouve être la recette générale de la région. La tribu des Gheghaïa est une tribu modeste et sans conséquence; sa population est berbère, mais la langue et le costume arabes s’y accentuent à mesure que l’on descend des montagnes. Elle est si proche de Marrakech, qu’elle se trouve constamment sous les prises du makhzen; aussi la traite-t-on sans grands égards; et le caïdat en a été attribué au gouverneur de la kasbah de Marrakech.
Et maintenant, nous rentrons dans la plaine, longeant le pied de l’Atlas et décrivant un quart de cercle complet autour de Marrakech, qu’indique toujours à l’horizon le minaret de la Koutoubiya. Trois heures pour atteindre l’Ourica à travers des champs rocailleux, parsemés de baissons de jujubiers.
L’Ourica est la région privilégiée de la grande plaine; car c’est la seule où les montagnes les plus élevées de l’Atlas déversent immédiatement leurs eaux. L’oued Nelis est canalisé par la longue gorge du Goundafi ; l’oued Gheghaïa irrigue toute une haute vallée avant de sortir de la chaîne; dans l’Ourica, au contraire, les sommets s’élèvent rapidement au-dessus de la plaine, leurs eaux y descendent tout droit par de courtes crevasses ou par des échancrures largement ouvertes, comme celle de l’oued Ourica. Cette rivière draine l’autre côté des cimes neigeuses, dont la masse circulaire domine l’oued Gheghaïa; l’eau bienfaisante se répand par la plaine, distribuée en rigoles multiples entre les champs et les vergers, et elle est assez abondante pour fournir encore à la palmeraie de Marrakech la plus grande
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part de son humidité. Il faut plus de deux heures pour traverser cette contrée bénie, qui donne l’impression d’une merveilleuse richesse : elle développe toute une végétation d’oliviers, entremêlés de figuiers, de mûriers et de palmiers. Les maisons sont rares et isolées; car les indigènes préfèrent grouper sur les premières pentes leurs habitations de terre. Les lauriers-roses et les tamarins encombrent les lits démesurés des cours d’eau, et notre caravane avance péniblement, tantôt pataugeant dans la boue des fossés d’irrigation, tantôt accrochée aux ronces des chemins creux.
Nous entrons ainsi dans la tribu des Mesfioua. La kasbah du caïd est construite sur un gros mamelon, qui marque le commencement des montagnes et elle dresse contre la plaine un front menaçant; le reste de l’enceinte et les constructions de la forteresse se dissimulent en arrière, protégés par les déclivités du sol. Mais cette fière et indépendante allure ne peut être qu’une attitude. A cause de leurs territoires dans le plat pays, le makhzen a beau jeu, là comme ailleurs, contre les tribus berbères du Grand Atlas; s’il est obligé de ménager le Glaoui et jusqu’à un certain point le Goundafi, il traite sans pitié les seigneurs moins puissants. Le caïd el-Mesfioui a vu sa tribu divisée, et des fractions en ont été récemment attribuées à des caïds étrangers.
Encore deux heures de marche, nous campons dans un bouquet d’oliviers, sur une crête qui termine la région d’Ourica. Les contreforts de l’Atlas marquent une avancée dans la direction des Djebilet et rétrécissent ainsi la large vallée du Tensift. Notre quart de cercle autour du Marrakech se trouve
Achevé, et nous allons quitter le massif, dans lequel nous cheminions depuis une grande semaine, pour aborder le groupe du Glaoui. Un admirable coucher de soleil éclaire tout l’Adrar-n-Deren : la muraille de l’Ourica, le commencement de l’amphithéâtre des Cheghaia, la dépression du Goundafi, les montagnes d’Àmsmiz, puis encore des cimes neigeuses, entin le rapide abaissement de la chaîne vers l’Occident, — tout cela se délache sur un nimbe d’or, tandis qu’apparaît au ciel le mince croissant de la nouvelle lune. C’est la première apparition de la lune de Ramadan: elle présage à notre caravane musulmane les journées écourtées, la mauvaise humeur et la fatigue des hommes, les excès nocturnes, le lourd sommeil du matin et les départs tardifs.
Le lendemain, il nous faut à peine une demi-heure pour atteindre l’oued Mesfioua, au milieu duquel une petite île caillouteuse a été choisie comme lieu de marche. C est le 7 Ititü (mardi) d’iminzet, et le jour où nous y passons est précisément le jour du marché. Il n’est encore que dix heures et demie, et la foule arrive, en longues théories, des quatre points de l’horizon; un marché marocain bat son plein entre midi et une heure; toute la matinée, l’afflux se produit, et, à partir de trois heures, s’accentue le mouvement du départ. Plusieurs milliers d’hommes sont déjà réunis, presque tous en costume arabe, quelques-uns portent l’akhnif berbère, la proportion de juifs est assez faible. Un abri en branchages, établi un peu à l’écart, est destiné au cheikh de la Kabyle, qui doit faire la police et percevoir les droits du marché ; dans des enclos en pierre à moitié ruinés sont groupées les bêtes de
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charge. Au milieu de la cohue, très dense, qui encombre la place, les vendeurs se réunissent par spécialité. — Les petits cultivateurs apportent aux courtiers venus de la ville les grains, la laine et l’huile dans des jarres. Les doubles sacs en sparterie (, chouaris ) sont descendus des ânes et placés sur le sol ; ils contiennent du charbon, du pain, des œufs, des légumes, des fruits, des cordes en fibres de palmier nain, des nattes en ajonc, des socs de charrue en bois et de grossières poteries de terre. Les produits de l’industrie européenne sont débités par deux ou trois négociants musulmans : des bougies et un peu de quincaillerie anglaise ; du sucre et du papier à cigarettes français ; enfin, une vague bimbeloterie allemande. — Des artisans juifs établissent des forges en plein vent. Dans un coin, se forme un marché de bétail, où l’on trouve des bœufs, des mulets et des ânes, aussi bien que des moutons et des chèvres. A des tiges de bois formant trépied, les bouchers attachent les pièces abattues pour en dépecer la viande. L’un d’entre eux nous interpelle en un français très convenable ; c’est un ancien terrassier marocain, qui naguère a travaillé aux routes dans la province d’Oran ; grâce à ses économies, il a pu devenir un commerçant aisé et s’établir comme boucher à Sidi Rehal, à cinq heures du Tléta d’Iminzet. En temps ordinaire, le marché comporte des fours pour faire cuire la viande et préparer le repas des visiteurs ; mais c’est un spectacle pittoresque dont nous prive le Ramadan.
Nous employons une douzaine d’heures, depuis le marché d’Iminzet, pour atteindre Zarakten, très avant dans le Glnoui. Encore une fois, nous péné-
Maroc d’aujourd'hui.
trons dans la montagne : d’abord, les premières pentes pierreuses et dénudées, puis nous tombons dans la vallée de l’oued Massin, qu’habite la petite tribu des Tougana. Voici que recommencent les villages en terre à toit plat, les olivettes dans ies parties irriguées et les lauriers-roses dans le lit des torrents. La contrée paraît riche et bien cultivée, dominée par le Tizi-n-(tlaoui, qui commence à apparaître en face de nous, tout couvert de neiges. Nous campons dans une petite agglomération, nommée Ehl el-Arba et, le lendemain, nous montons encore. Le col une fois atteint, nous avons à nos pieds le panorama des vallées prochaines, s’abaissant vers la plaine, avec Marrakech dans le lointain, et, de l’autre côté, tout l’ensemble du Glaoui, c’est-à-dire la haute vallée de l’oued Redat, qui remonte vers les grandes montagnes. Le chemin en corniche jusqu’à Zarakten nous prend plus d’une demi-journée : il est fort mauvais, et les muletiers y gémissent sur leur infortune. Mais le paysage est admirable; à chaque détour du sentier, le Glaoui apparaît sous un aspect nouveau ; nous traversons des bois de thuyas et de chênes-lièges; la descente devient de plus en plus difficile, et il fait déjà nuit close, quand notre caravane est réunie tout entière pour établir le campement au pied même de la kasbah du cheikh de Zarakten.
Zarakten est situé tout au fond de la vallée, au point où l’oued Redat se forme de la réunion des torrents divers, descendus de la montagne. C’est l’endroit, où le sentier, venu de la plaine, cesse de suivre la rivière pour gagner les hauteurs et atteindre le col. Cette route est l’une des plus
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importante? du grand Atlas. Le Glaoui et le Tizi-nl'élouet (2.600 mètres) servent au passage du commerce du Draa et assument les communications de Marrakech avec le Tafilelt. Pendant l’hiver, le chemin est souvent bloqué par les neiges et les gens du Sud doivent attendre au pied du col pour faire passer leurs ânes chargés de dattes.
La vallée entière appartient à la tribu des Glaou,\. mais la kasbah du caïd se trouve de l’autre côté de la chaîne sur le plateau de Télouet. Durant la mauvaise saison, si le caïd a besoin de se rendre à Marrakech, la tribu est convoquée pour faciliter le voyage de son chef, en déblayant les neiges. Le caïd el-Glaoui, Si el-Madani, est le plus puissant seigneur de l’Atlas. Son autorité s’étend sur les deux versants de la chaîne ; mais ses ressortissants du Sud restent indépendants et ceux du Nord sont seuls soumis. La politique du makhzen a su se rattacher ces derniers, comme les autres groupements berbères du Grand Atlas, en les attirant par des concessions de terres dans la plaine. En tous cas, la position particulière du Glaoui, à cheval entre le blad el-makhzen et le blad es-Siba, suffit à en faire un redoutable vassal, que le gouvernement marocain doit traiter avec ménagement. Si el-Madani est en ce moment en route, avec son contingent pour la barka, et il a la bonne fortune d’être assez bien placé pour pouvoir se rendre auprès du sultan sans risquer de fâcheuse aventure. Sur le versant méridional, l’autorité du Glaoui s’étend sur quatre cheikhs, dont le territoire va jusqu’à Tazenakht, au Sud, et jusqu’aux Mezgita à l’Est, c’est-à-dire qu’elle embrasse toute la haute vallée du
Draa. Sur le versant Nord, la tribu est divisée en « cinquièmes », et les cinq cheikhs avec leurs fractions forment confédération autour du caïd. L’allure douteuse de la tribu lui vaut un traitement de faveur, en ce qui concerne ses obligations à l’égard du pouvoir central. L’impôt dû au makhzen est très faible et le contingent réduit au quart de la proportion normale. Il ne comporte qu’un cavalier par 200 feux.
Le kasbah de Zarakten appartient à un modeste cheikh de Kabyle. Dominée de tous côtés par les montagnes, elle se blottit au confluent de trois torrents, dont la réunion forme l’oued Redat; ce sont les habitations et les murailles habituelles en pisé ; au milieu s’élève une masse carrée, dont les quatre angles affectent la forme de tours. C’est la première construction de cette espèce que nous rencontrions sur notre route. On l’appelle un tigliremt; elle sert de forteresse en temps de guerre, et permet, en temps de paix, d’emmagasiner les récoltes. La kasbah est isolée dans une étroite olivette ; un peu plus haut se trouve le mellah, la nezâla qui assure la sécurité du transit; enfin les maisons, disséminées dans les alentours forment l’agglomération, qui reconnaît l’autorité du cheikh de Zarakten.
Le cheikh est absent : il est descendu dans la plaine pour y surveiller les travaux agricoles ; en son absence, son fils aîné remplit vis-à-vis de nous les devoirs les plus ponctuels de l’hospitalité. Si Brahim ben Ali est un tout jeune homme, ouvert et cordial, arabisé de costume et d’allures ; après avoir fait son éducation première dans une école coranique de l’Ourica, il a étudié le droit dans une médersa de Marra-
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ke'ch, où sa famille possède une maison. Ses étuaes terminées, il est revenu dans la kasbah paternelle, vivre de la vie placide de gentilhomme campagnard, telle que l’envisagent les tribus berbères. Il nous envoie un plat de couscous, et lui-même nous aborde, muni de l’inévitable pain de sucre, qui constitue bien la plus extraordinaire de toutes les formules de bienvenue usitées en ce pays. C’est un signe de propitiation à l’égard de l’étranger, un symbole de la douceur et de l’aménité des relations qui doivent s’établir avec les hôtes. Le pain de sucre se prête, dans la vie marocaine, aux emplois les plus variés ; il peut servir d’appoint aux transactions et d’unité pour les pots de vin, destinés à concilier aux solliciteurs la bienveillance des grands. Pour faciliter ces usages divers, les raffineries européennes ont dù créer un type de pain de sucre spécial au Maroc ; au lieu du pain normal de trois livres, elles introduisent des pains plus petits de 1 livre 5 ou ! livre 7, de façon à en rendre la manipulation plus aisée.
La saison est trop avancée et l’encombrement des neiges trop menaçant pour que nous puissions songer à franchir le col de Télouet pour gagner la kasbah du caïd el-Grlaoui. Nous devons nous contenter de faire, de Zarakten, une petite excursion, avec un guide que nous donne Si Brahim. C’est un jeune Berbère, svelte et court vêtu, les pieds chaussés de sandales ; il court devant nous sur les pentes, avec son fusil à pierre en travers des épaules.
Une heure et demie de chemin sur la route du col nous permet ainsi d'atteindre une hauteur, d’où la vue se dégage à la fois sur les grandes montagnes et sur toute la vallée inférieure de l’oued Redat. En
souvenir du passage du sultan Moulay el-Hassan, lors de son expédition au Tafilelt, l’endroit a été appelé Argoub es-Sullan. C’est un merveilleux panorama de tout l’ensemble du Glaoui : au Sud, largement épanouis, les massifs neigeux qui encadrent la dépression du Tizi-n-Glaoui, dont les trois cols conduisent du Draa vers Marrakech par trois vallées parallèles; au Nord, le cours de l’oued Redat, se tordant dans une gorge prolongée entre les contreforts de la chaîne qui s’abaissent graduellement jusqu’à la plaine, — celle-ci barrée, tout au fond, parla ligne noire des Djebilet. Point de rochers grandioses, mais des pentes ravinées, qui forment, sur les montagnes pelées, de multiples hachures rougeâtres; en haut, les pins, les chênes-lièges et les genévriers; plus bas, les thuyas et les lentisques ; dans le lit des torrents, les lauriers-roses, les tamarins et quelques arbousiers.
De Zarakten à Sidi Rehal, huit heures de chemin. La descente est dure et peu intéressante. A mi-route, les quatre arches d’un pont inachevé marquent un joli passage de l’oued Redat; plus bas, la vallée s’élargit un instant devant le village d’Enzel et un tighremt, appartenant au caïd, y commande l’entrée de la gorge. Une heure encore pour franchir les dernières pentes rocailleuses de l’Atlas et arriver dans la plaine, à Sidi Rehal.
Sidi Rehal mérite à peine le nom de ville. C’est une agglomération de maisons en pisé, sans murs extérieurs, telle qu il en existe un bon nombre dans la partie berbère de la plaine de Marrakech et sur les premières pentes de l’Atlas. La ville est située sur la rive droite de 1 oued Redat, qui y développe,
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a sa sortie des dernières montagnes, une plantation d’oliviers. Elle se compose de quatre groupes distincts, disséminés dans la plaine à peu de distance les uns des autres, mais sans cohésion entre eux. Au bas, un grand jardin appartenant au makhzen ; plus haut, le mellah, la kasbah du caïd de la tribu des Zemran, qui occupe le territoire avoisinant; enfin l’agglomération musulmane. Cette dernière est une zaouïa, que dominent les toitures vertes de koubbas très saintes. Nous recevons l’hospitalité au Dar el-caïd. Comme de juste, le caïd est absent; mais son frère. Si Salah ben Kebbour qui lui sert de khalifa, nous installe dans un joli riad, sur lequel s’ouvrent deux chambres très confortables.
Si nous n’avons pu aller à la zaouïa, celle-ci a pris la peine de venir à nous. Une délégation de tolba, étudiant à la médersa, est venue présenter une belle adresse, sollicitant la munificence des étrangers. —
« Louange à Dieu seul. — De la part des tolba de la zaouïa de Sidi-Rehal. (Que Dieu le fasse jouir de ses
faveurs !) — ■ à . — Nous vous annonçons que nous
sommes réunis pour faire la nzàlia, et nous espérons que vous voudrez bien nous envoyer de quoi mettre le comble à notre joie. Votre offrande vous attirera l’essence de notre bénédiction, et nous vous souhaitons un joyeux x*etour dans votre pays. — Salut ! — 6 du mois béni de Ramadan 1320. — Nous comptons sur une réponse de votre part. — Que Dieu vous bénisse ! — Nous sommes 300 tolba ! »
Nous avons même reçu la visite d’un descendant du marabout. Sidi el-Fathmi est un vieillard mince et d’apparence ascétique ; ses traits émaciés, sa figure pâle, lui donnent sous son capuchon blanc,
l’aspect le plus monastique. Ce pieux personnage avait eu un rêve : une voix inspirée l’avait invité à se rendre chez le caïd pour demander à des chrétiens, qui venaient d’y arriver, le prix d’un taureau à distribuer entre les pauvres de lazaouïa; docile, il était venu, et voici qu’il rencontrait les étrangers annoncés, dont le noble visage révélait la bienfaisance.
Sidi Rehal est un maraUout de distinction; son influence n’est pas très étendue, mais il a pour fils tous les habitants de la ville et quelques zaouïas, éparpillées à une certaine distance, se réclament de lui. Les serviteurs du saint homme jouissent d’une réputation déplorable, dont une légende propice explique doucement la raison. Quand Sidi Rehal voulut demander pour son peuple la bénédiction céleste, il s’apprêtait à dire : « Que tous mes fils soient savants et toutes mes filles vertueuses ! » Mais, se trompant dans sa prière, et en proie à une inconcevable erreur, il invoqua: «Que tous mes fils soient des voleurs et toutes mes filles des prostituées ! » Son descendant et moqaddem, Sidi Azzouz, est un vieillard qui ne sort point de la zaouïa, où il vit dans la piété et dans le rêve mystique; on lui attribue le don de prophétie. On affirme qu’il s’exprimerait en termes sévères sur les penchants réformateurs du jeune sultan : « Moulay Abdelaziz, aurait-il dit dans son langage imagé, est monté sur un chameau, dont le bât n’a ni sangle ni poitrail »; et les gens qui traversent la tribu se transmettent pieusement cet oracle.
Sidi Rehal était l’extrême limite orientale de notre voyage dans l’intérieur. Il nous fallut neuf heures
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de marche rapide, à travers la plaine monotone pour regagner Marrakech. Quand nous y arrivâmes, le soleil était déjà couché et les portes fermées. A notre appel, on vint aussitôt ouvrir, en nous prodiguant les souhaits de bienvenue dans un excellent français. C’était un ancien soldat de notre armée d’Afrique, qui, après sa libération, était venu s’établir au Maroc, s’y était marié et avait obtenu la place d’amin à l’une des portes de la ville. Dès le lendemain, nous étions en état de repartir pour la côte.
De Marrakech à Mazagan, 200 kilomètres. On calcule approximativement trente-deux heures de voyage, le pas moyen des mules étant évalué à 6 ou 7 kilomètres par heure. Nous sommes restés quatre jours en chemin. Comme le port de Mazagan est devenu le principal débouché du llaouz, c’est la grande route du commerce de Marrakech à la côte. Mazagan doit cet avantage à un double fait : sa rade est plus sûre que celle de Saffi ; et, d’autre part, les conditions des transports sont meilleures de ce côté que vers Mogador; les chameaux de le région sont, en effet, plus forts, et peuvent porter une charge normale de 200 kilogrammes, dont le prix revient à 15 pesetas.
Le voyage de Marrakech à Mazagan n’a rien d’attrayant : c’est la chevauchée longue et monotone à travers une plaine qui n’en finit point. Lachaînedes Djebilet et une ligne de collines, à mi-chemin entre elle et la mer, marquent les trois gradins successifs, qui s’étagent de l’Atlantique au pied de l’Atlas.
Les deux gradins supérieurs appartiennent au territoire de la grande tribu des Rahamna. Ceux-ci habitent un pays nu et desséché, plus favorable à
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1 élève du bétail qu’à l’agriculture. Ils vivent dans des groupements de petites nouwâlas, entourés de haies épineuses. Au milieu des Rahamna, se trouve, formant enclave, une fractionde la tribu des Menahba' naguère importée du Sous, et à laquelle le ministre actuel de la guerre. Si el-Mehdi el-Menehbi, devenu, par la faveur du sultan, le personnage le plus influent de l’empire, a récemment apporté gloire et fortune. Le modeste village de Sahridj, que l’on traverse, à quelque 25 kilomètres au delà des Djebilet, appartient à cette tribu minuscule et favorisée. Dans ces derniers temps, les Rahamna n’avaient qu’un seul caïd, qui vivait à Marrakech, où il exerçait également les fonctions de gouverneur de la médina. Il mourut, au mois d’octobre dernier; son fils et son neveu, compétiteurs éventuels au caïdat, se rendirent dans une koubba voisine, pour s’y prêter réciproquement serment d’amitié. Mais, sur la tombe même du marabout, le neveu faisait assassiner le fils du défunt, et prenait sans tarder la route de Fez, afin de solliciter du makhzen la succession convoitée.
Des dernières collines à la mer s’étend la grande tribu des Doukkala. C’est, d’abord, un vaste plateau, très riche et cultivé en céréales; les villages y sont nombreux. Les nouwâlas, qui, chez les Rahamna, ne dépassaient pas la dimension de grandes ruches, prennent la taille de meules, avec des ouvertures maçonnées. Les koubbas et les lieux de marché se multiplient. Les citernes sont si profondes, qu’à leur orifice, a dû être établi un système de poulies; un chameau, descendant un plan incliné, en tire la corde pour puiser l’eau. A mi-route, dans les Doukkala, le
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plateau se creuse en larges vallées, et les champs font place aux pâturages ; de meules qu’elles etaien devenues, les nouwâlas reprennent leurs modestes dimensions de ruches; elles s’alignent, dans es douars, auprès de tentes basses et allongées (khaima) faites d’une étoffe brune en poils de chameaux. G est sous la tente que vit le chef de la famille; des qu’ils se marient, les enfants s’installent dans les nouwâlas voisines. A mesure que l’on approche de Mazagan, la campagne se couvre de maisons blanches, qui sont les azibs des habitants de la ville. Une heure environ avant d’y arriver, on aperçoit les ruines u Fahs des ouled-Douib, l’une des deux forteresses qu’avaient construites les Marocains pour rendre a vie intenable aux Portugais, alors maîtres de la ville. La tribu desDoukkalaest évaluée à 150.000 individus ; elle était administrée naguère par cinq caïds, mais deux d’entre eux ont été récemment éliminés par le makhzen.
Entre Marrakech et Mazagan, nous avons été, pour la première fois au cours de notre voyage, pris par un mauvais temps persistant. Dès notre départ de Marrakech, un violent vent d’Ouest s’ était mis a soulever la poussière de la plaine. Les Djébilet une fois franchis, la pluie survint : des nuages bas et noirs traversaient rapidement notre route, et notre caravane passait péniblement au milieu d’averses multiples, qu’interrompaient de courtes éclaircies et les pro messes toujours déçues d’arcs-en-ciel trompeurs. Bêtes et gens ruisselaient d’eau. Notre marche se trouvait retardée aussi bien par la difficulté de camper en terrain humide avec des objets mouilles, que par la transformation immédiate, amenée dans tout
le pays par la pluie bienfaisante. Quelques heures avaient suffi pour modifier entièrement la contrée • dans les creux, desséchés la veille encore, s’étaient formées des rivières ; sur les pistes, une boue glissante et, parfois même, des fondrières : des flaques d’une eau rougeâtre noyaient les champs; mais 1 herbe s était aussitôt mise à reverdir et les fleurs poussaient comme par enchantement.
Mazagan fut construite, en 1506, par les Portugais qui en firent le centre de leurs établissements sur la cote Atlantique du Maroc ; ce fut aussi le dernier point qu’ils évacuèrent, en 1769, et les habitants, transportés au Brésil par les soins du gouvernement royal fondèrent, au Para, une ville du même nom. Pour les Marocains, Mazagan devint Djedida — (la nouvelle). — C’est encore la vieille ville portugaise, avec ses hautes maisons, ses terrasses et ses miradors, qui est restée intacte dans une enceinte carrée de murs noircis, au-dessus de laquelle un seul minaret indique la domination de l’Islam; sur quelques points, les habitations nouvelles ont laissé subsister 1 aichitecture extérieure des anciennes églises, dans lesquelles elles ont pris place. Le souk, la douane et les entrepôts des négociants se trouvent à la porte même de la ville, à côté d’un petit port pour les barcasses : la population indigène est pauvrement installée dans un faubourg de nouwalas.
La ville compte 15.000 habitants, dont 3.500 israelites. L’administration en est confiée à un excellent vieillard, originaire de Mazagan. Si el-Hadj Mohammed ben Yahia, qui régit paternellement une population très tranquille. La colonie européenne comporte environ 400 individus, en grande majo-
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rite espagnols ou gibraltariens, pour la plupart artisans. L’élément français est représenté par une douzaine de personnes; M. Joseph Brudo, le doyen des Français établis au Maroc et son fils, M. Isaac Brudo, font le commerce ; un ménage de juifs algériens a ouvert une école française pour garçons et filles qui réunit une soixantaine d’enfants. La mission , catholique dessert une petite école espagnole, à côté d’une station protestante de la Southern Morocco Mission. Le service médical est assuré par deux médecins, l’un espagnol et l’autre suisse. Un cercle, le Circulo inter national, procure des distractions limitées à l’ensemble de la colonie européenne.
La place de Mazagan attire tout le commerce des deux grandes provinces de Doukkala et de Rahamna, avec celui du nord de la province d’Abda. Elle est en outre, le principal port de Marrakech, à qui elle envoie presque toute son importation. Comme on a vu, l’exportation de Marrakech se partage entre Mogador et Mazagan, la première recevant les peaux de chèvre, la seconde les amandes, les cires, les noix et les huiles. Il paraît que les amandes de Marrakech, qui passent par Mazagan, sont préférées par le commerce européen à celles du Sous, qui empruntent la voie de Mogador : chez les premières, la proportion d’amandes amères ne dépasse pas 10 p. 100, tandis quelle atteint 50 et même 60 p. 100 chez les autres. Ce sont là produits de la montagne. Les produits de la plaine, sont les grains divers : maïs, fèves, pois chiches, graines de lin, alpistes (servant à la confection d’une gomme pour donner de l’apprêt aux cotonnades), cummin de la province de Rahamna ; enfin
même un peu de coriandre et de fenu grec. Mazagan exporte aussi des laines qui sont expédiées en France et en Allemagne. Une petite quantité de laines lavées est dirigée sur l’Angleterre.
Le commerce de Mazagan appartient à six maisons anglaises, toutes gibraltariennes, qui sont prépondérantes sur la place ; quatre espagnoles, deux françaises, deux allemandes et une italienne ; il y a, en outre, quelques maisons juives. Toutes ces maisons sont locales ; il faut y joindre les succursales de deux maisons allemandes de Casablanca1.
Tous les commerçants de Mazagan ont des agents à Marrakech. Pour leurs opérations dans les tribus, ils se servent de censaux et d’associés agricoles. Les premiers sont des courtiers indigènes qui vont acheter les grains sur les marchés de l’intérieur ; les seconds des cultivateurs, auxquels leurs commettants fournissent à la fois des avances et une protection européenne. En échange, le commerçant reçoit, à bon compte, la récolte de ses associés. Ce système est en vigueur sur toute la côte de Rabat à Safti ; il a été réglementé, en 1880, par la convention de Madrid.
i. Commerce total du port de Mazagan. — Importation . 1898, 4 millions 02; 1899, 4,99; 1900, 8,25; 1901, 10,22. — Exportation : 1898, 5,02; 1899, 5,02 ; 1900, 9,67 , 1901, 6,62.
Commerce français. — Importation : 1898, 0,91 ; 1899,’ 0,81 • 1900, 2,99 ; 1901, 2,31. — Exportation : 1898, 0,98 ; 1899, 0 97- 1900, 1,46; 1901, 0,69.
Commerce anglais. — Importation : 1898, 2,60; 1899, 3,34 ; 1900, 3,68 ; 1901, 6,59. — Exportation : 1898, 1,45; 1899 1,64 • 1900, 3,83 ; 1901, 3,55.
Commerce allemand. —Importation : 1898, 0,11 ; 1899, 0,22; 1900, 0,40 ; 1901, 0,27. — Exportation : 1898, 1,42; 1899, 1,78 • 1900, 0,97 ; 1901, 0,52.
DU GLAOUI A MAZAGAN
A Mazagan, s’effectue la dissolution de notre caravane. Tandis qu’un bateau allemand de la Compagnie Wœrmann nous ramène à Tanger, mules et muletiers reprennent la route de Mogador, et nos deux moldiaznis rentrent à Marrakech.