CHAPITRE VII
DE TANGER A FEZ
Départ de Tanger. — Le Ramadan et l’Aïd es-Seghir. — Défaite des troupes impériales par Bou Hamara. — Lecture solennelle d’une lettre chérifienne. — En route pour El-Ksar. — Le Khlot. — El-Ksar. — Détour vers Larache. — La ville et le port. — Les ruines de Lixus. — De Larache à Fez. — La légende de Lella Meïmouna et de Sidi bou Selham. — Kariat el-IIabbassi. — Chasse au lévrier et au faucon. — Le Gharb proprement dit. Le passage du Sebou. — La plaine des^ Béni-tlasen. — Le douar des Mlaïna. — A travers les Chérarda. — Arrivée à Fez.
Fez, le 2b janvier 1903.
Le 7 janvier, notre caravane à quitté Tanger, prenant la route de Fez.
Nous devions partir dix jours plus tôt; mais, au moment fixé pour notre départ, était survenu la nouvelle d’une grande déroute des troupes chérifiennes. En effet, le 23 décembre, l’agitateur de Taza avait surpris la colonne. Le camp impérial avait été attaqué dans la soirée, les troupes s’étaient peu ou mal défendues, bref tout le monde s’était enfui. Le lendemain matin, les fuyards étaient arrivés devant Fez, où ils avaient jeté la panique. La désaffection croissait autour du jeune sultan, dont on accusait les fan-
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taisies réformatrices et les inutiles gaspillages. Ce qui restait de l’armée était démoralisé et l’on s’attendait à un siège de la capitale.
Au Maroc, où l’autorité est toujours précaire, les périodes d’agitation deviennent facilement critiques, le brigandage s’établit dans la campagne et l’on ne se sent en sécurité que dans les murs des villes. Le moment ne paraissait donc pas opportun pour un départ.
Cette année, Y Aïd es-Seghir tombait justement le 1er janvier. C’est la fête nommée en Orient le Baïram, et qui marque la fin du Ramadan. La veille, au coucher du soleil, la batterie de Tanger avait tiré dix coups de canon pour annoncer la rupture définitive du jeûne. Du minaret de la grande mosquée, le neffâr cessait de lancer sa triple fanfare de trompette, après la prière du soir, à deux heures de la nuit et avant l’aube. Dans les autres mosquées, les gheyyâts n’avertissaient plus, aux mêmes heures, par un air de musette. Le sahhâr et le deqqâq ne se promenaient plus, à deux heures du matin, à travers les rues, le premier en frappant sur son tambourin, le second en secouant le marteau des portes, afin de réveiller les gens pour le repas nocturne. Pendant les vingt-six premiers jours du mois sacré, le deqqâq avait chanté par toute la ville un appel en prose rythmée « O créatures de Dieu, levez-vous dans l’obéissance du Seigneur; mangez et buvez pour que Dieu vous laisse en paix. » Et les trois derniers jours l’appel s’était ainsi modifié : « Créatures du Dieu clément, levez-vous pour faire vos adieux au Ramadan, qui est le mois du repentir et du pardon. » Lejeune une fois terminé, ces divers fonctionnaires spéciaux au
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Ramadan, qui sont appointés par l’administration des biens habous, s’en vont demander dans toutes les maisons la récompense de leurs religieux services.
Alors commencent trois jours de fête, qui sont jours de moghafara ou de pardon, pendant lesquels on doit se pardonner les uns les autres ; et, dans chaque famille, on prépare des gâteaux de miel. Le jour même de l’Aïd es-Seghir, le gouverneur, entouré des forces militaires dont il dispose, doit se rendre à la msalla, c’est-à-dire au mur droit, blanchi à la chaux, avec une simple kibla et quelques marches indiquant le mimber, qui s’élève à proximité de toutes les villes marocaines, pour servir aux grandes cérémonies. Le khatib (prédicateur) de la grande mosquée dit alors la khotba au nom du sultan régnant, puis prononce un sermon de circonstance sur le jeûne du mois terminé et la fête du jour. Une salve de vingt coups de canon annonce la fin du service.
Le 3 janvier, une lettre du sultan fut lue dans la grande mosquée. C’est, en effet, par missives circulaires que Sa Majesté Chérifienne communique avec son peuple. Dans toutes les circonstances importantes, au cours des expéditions multiples entreprises contre les tribus rebelles, le sultan, s’adressant par messages aux gouverneurs des villes et aux caïds des tribus, leur fait connaître les décisions du makhzen ou les victoires impériales. Le jour de sa réception, ou le lendemain au plus tard, la lettre du sultan doit être rendue publique. La lecture a lieu le matin, dans la mosquée, en dehors des heures de prière, en présence des notables convoqués. Le gouverneur s’assied à côté du mimber, entouré de
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tous les soldats, qui, au commencement et à la fin de la lettre, poussent une acclamation : Allah ibarek f’amr Sidi ! (Que Dieu bénisse la vie de mon Seigneur !) La lettre elle-même est lue par le khatib, debout sur les marches de la chaire ; et, quand la lecture s’achève, le bruit du canon marque l’instant solennel.
Cette fois, la lettre chérifienne n’a point la fierté coutumière. Au lieu d’être adressée au seul gouverneur, elle hasarde un craintif appel aux notables, aux oulémas, aux chorfa et aux marabouts. Elle dit qu’un agiteur s’est soulevé à Taza, que le sultan a envoyé une colonne pour le réduire, mais que, profitant de la nuit, les insurgés ont battu la colonne. Des préparatifs considérables sont actuellement entrepris, pour réprimer la révolte à bref délai. Moulay Abdelaziz exhorte ses loyaux sujets à la confiance et les met en garde contre les faux bruits.
Voici, du reste, que les nouvelles de Fez deviennent meilleures. Là-bas, l’Aïd es-Seghir aurait exercé sa bienfaisante influence, et l’on paraît en voie de se pardonner les uns les autres. Les rebelles ont brusquement cessé de menacer le siège du makhzen ; ils sont rentrés sur leur territoire célébrer la fête religieuse et mettre en sûreté le butin conquis. Si bien que la situation, si compromise il y a huit jours, paraît maintenant rétablie par un brusque retour de fortune. Donc, le 7 janvier, nous nous trouvons en mesure de partir.
Notre caravane est très majestueuse. Nous sommes quatre voyageurs français et un algérien, le compagnon fidèle et indispensable pour tout voyage utile en terre marocaine ; un serviteur français, un cava-
lier algérien, 7 domestiques indigènes et 4 mokhaznis, 52 mulets, 16 chevaux et 4 ânes forment sur la large piste une longue théorie, sous le contrôle d’un chef muletier qui n’est rien moins qu’un chérif, Moulay Ahmed, et de 19 muletiers.
De Tanger à el-Ksar, on calcule 90 kilomètres, soit normalement 18 heures de route. Mais notre convoi est très lourd, et nous ne pouvons atteindre el-Ksar qu’au matin du quatrième jour de notre voyage.
La contrée que nous avons ainsi à traverser, c’està-dire la pointe septentrionale du Maroc, est une petite péninsule qui se rétrécit de plus en plus jusqu’au détroit de Gibraltar. La chaîne des Djébala, dans le prolongement du Rif, en forme l’épine dorsale et se termine, aux portes mêmes de Tanger, par le massif de l’Andjera. Sur la Méditerranée, ces montagnes tombent à pic ; sur le versant Atlantique, elles forment une longue ligne perdue dans la brume et s’écartant à l’est dans la direction de Fez, tandis que les falaises sablonneuses de l’Océan s’infléchissent à l’ouest. Entre la montagne et la mer, s’étend un plateau allongé, creusé de larges vallées par tout un réseau de cours d’eau minuscules. Le pays est à peu près dénudé ; le chemin court à l’infini sur un tapis de verdure, parsemé de palmiers nains, de genêts et d’asphodèles, où les pluies d’hiver ont fait fleurir, depuis un mois, les narcisses et les iris ; quantité de fleurettes blanches, jaunes, mauves et violettes se sont partout épanouies, grâce à l’humidité de la saison ; et des vols constants de vanneaux viennent animer la campagne. Les rivières sont gonflées, les gués difficiles, les berges glissantes ; dans
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les fonds se sont formés d’interminables marécages, où patauge péniblement la caravane. Peu de champs cultivés en orge ou en blé ; d’assez nombreuses parcelles, où achèvent de se flétrir, depuis l’automne, les tiges coupées des sorghos. C’est surtout pays de pâturages, peuplé de troupeaux de bœufs et de moutons. Sur les hauteurs se nichent les villages, entourés de haies de nopals : leurs maisons agglomérées cessent peu 'a peu pour faire place à l’éparpillement des douars arabes, composés de petits groupes de tentes et enclos de branchages desséchés. En fait d’arbres, quelques palmiers isolés et de rares bouquets d’oliviers sauvages.
Notre campement, composé d’une dizaine de tentes, s’établit, le premier soir, à la nezâla de Seguedla, à trois heures et demie de Tanger ; c’est là où l’on a coutume de passer la nuit, que l’on parte de la ville ou que l’on y vienne. L’endroit est si fréquenté qu’un cafetier maure s’y est installé sous une hutte de branchages. La deuxième nuit, nous couchâmes à Berrayan, à l’extrémité de la région agricole de la Gharbiya ; la troisième, chez les Khlot au passage de l’oued el-Mkhazen.
Nous croisons sur notre route de nombreuses caravanes arrivant du Sud. A toutes nos questions les muletiers font une réponse identique : « Il n’y a que le bien ; il n’y a que la paix sur le chemin. » L’une de ces caravanes est composée de mulets non chargés ; elle est accompagnée de plusieurs mokhaznis et va chercher à Tanger un convoi d’argent pour le makhzen. Les Européens sont rares ; nous rencontrons un groupe de pauvres Espagnols, venus d’el-Ksar, et un Allemand, fort mal en point, qui arrive à pied de
tez; il s était rendu dans la capitale avec une pacotille, et son négoce n’y a guère prospéré, à juger de son piteux état. Puis deux de nos compatriotes, directeurs d’une société française en relations d’af¬
faires avec le gouvernement marocain ; ils reviennent splendidement de la cour, sur des mules données par le sultan.
De notre dernier campement auprès de l’oued elmkhazen, il n’y a plus que trois heures de marche jusqu’à el-Ksar (Alcazar). La ville forme une ligne allongée au bord de l’oued Loukkos et ses nombreux
minarets s’élèvent au-dessus de vergers d’oliviers et d’orangers. Tout autour s’épanouit la vaste plaine, entourée par la chaîne des Djebala, avec la dent du djebel Sarsar au Sud-Est. La blanche koubba de Moulay Ali bou Ghaleb, patron de la ville, et le bouquet de palmiers qui ombrage la petite mosquée de Sidi Yacoub marquent l’entrée d’el-Ksar. Point de murs de défense. Les maisons sont construites en briques jaunes très menues — tobb — et les toits recouverts de tuiles.
Bien qu’elle remonte au moyen âge, la ville a peu d’histoire. Elle dut son origine au sultan Yacoub el- Mansour, le plus grand bâtisseur qu’ait connu le Maroc. Dans le nord de son empire, ce prince voulut faire construire deux forteresses, l’une sur l’oued Loukkos, l’autre sur le détroit de Gibraltar. La première, plus favorisée, devint el-Ksar el-Kébir (la grande forteresse); la seconde, el-Ksar es-Seghir (la petite). Au xv° siècle, el-Ksar partagea le sort des villes du détroit et subit un moment l’occupation portugaise.
Aujourd’hui, elle a 10.000 habitants, dont
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2.000 juifs, qui vivent mélangés avec la population musulmane. Le commerce y est peu actif. Quelques négociants juifs, représentant des maisons de Tanger, Larache, Fez ou même Casablanca, répartissent les produits manufacturés dans les marchés du Khlot et du Gharb septentrional : ils centralisent les laines, les alpistes et les fèves, qui vont prendre la mer à Larache, et les cires, qui se dirigent vers Tanger ; les œufs, les poulets et le bétail de la région prennent également la route de Tanger, pour être de la exportés à Gibraltar ou en Andalousie.
Placée entre la montagne et la plaine, el-Ksar pourrait aisément devenir une place de commerce fort importante. Mais il faudrait pour cela que les çens de la montagne se décident à y fréquenter. Or les Djebala sont indépendants par nature ; ils ont pris l’habitude de chasser régulièrement leurs caïds ; et le makhzen faisant emprisonner, en manière de vengeance, ceux d’entre eux qui se rendaient à el- Ksar, ils ont tout a fait cessé de se hasarder dans la ville. Leurs seules relations avec elle consistent désormais en enlèvements de femmes et en pillages périodiques.
En dehors de commerçants peu nombreux, la communauté juive d’el-Ksar est très pauvre; elle vit de petits métiers et n’émigre point. Les principales familles envoient leurs enfants s’éduquer a Larache, et l’Alliance Israélite a renoncé à y maintenir une école. La communauté entretient de ses deniers une petite école espagnole, avec une cinquantaine d’élèves, sous la direction d’un israélite gibraltarien. De son côté, l’Alliance française fait vivre péniblement un embryon d’école française, qui réunit
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17 enfants. Le professeur est un juif de Tanger; tous les élèves sont juifs et la classe doit chômer le samedi.
La colonie européenne est réduite et ne se compose que d’une dizaine d’individus, en majorité Espagnols; 1 un d eux a établi un moulin ; un autre, officier de santé, fait office de médecin. Notre compatriote M. Michaux-Bellaire détient l’agence consulaire et la poste française. Nous comptons d’autre part cinq Algériens, dont les principaux. Si Mohammed Odda et Si Ahmed ech-Chaouch, figurent parmi les grands propriétaires de la région . Bon nombre d Algériens, dont quelques-uns fort bien placés, sont disséminés aux alentours. Ils ont etéjadis assez nombreux pour donner leur nom à une mosquée d’el- Ksar, Djama el-Guéziriyin.
La vallée de l’oued Loukkos appartient aux Khlot, tribu arabe et naïba, administrée par un seul caïd Le caïd actuel. Si Abdelkader el-Khalkhali, est originaire de la tribu et le premier de sa famille qui ait revêtu de si hautes fonctions. Il a su acquérir une situation assez forte auprès du makhzen pour obtenir, en outre, le gouvernement des villes de Larache’ d’el-Ksar et de Ouazzan. Dans chacune des trois villes, le caïd est représenté par un khalifa — le khalifa d el-Ksar, Si Bou Selham ben el-Herediya, est en même temps khalifa pour la fraction du Tlig, au sud du fleuve, la plus importante de la tribu et jouissant, comme telle, d’une certaine autonomie. Le caïd el-Kholti est actuellement à Fez avec la harka ; mais, en temps ordinaire, sa résidence est à el-Ksar.
Nous campons à el-Ksar, de l’autre côté de l’oued Loukkos, et c est la que le khalifa de la ville veut
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bien nous envoyer une abondante mouna. Le fleuve est large d’une cinquantaine de mètres, entre deux berges élevées; il est plus sage de profiter du beau temps pour assurer de suite le passage, toujours incertain, du gué. De là, il y a encore jusqu’à Fez ISO kilomètres, soit trente heures de route.
Au moment de lever le camp, de mauvaises nouvelles nous parviennent de la capitale. La trêve marquée par l’Aïd es-Seghir a pris fin ; Bou Hamara aurait repris sa marche offensive. Les missionnaires anglais et américains, quelques Allemands et Italiens sont en train de quitter la ville ; ce serait l’exode d’une bonne moitié de la colonie européenne.
La prudence commande d’attendre les événements, et nous nous dirigeons vers Larache, à l’embouchure l ,J'~ *
de l’oued Loukkos. C’est une marche de six heures environ pour 35 kilomètres, dans un terrain légèrement ondulé, sur une piste sablonneuse. Des fleurs d’une teinte rosée commencent à s’ouvrir sur les tiges d’asphodèle et de magnifiques thapsias épanouissent au ras du sol la menue dentelle de leurs grandes feuilles. A peine traverse-t-on quelques douars et, un peu avant d’arriver en ville, une grande forêt de chênes-lièges.
Nous faisons à Larache un séjour forcé d’une semaine, campés sur la falaise, en dehors de la ville, auprès de la msalla. L’endroit, tout hérissé de haies d’aloès, est appelé Nadhour (Bellevue). De là nous avons sous les yeux le constant spectacle des longues vagues de l’Atlantique venant se briser sur la barre ; noyée par la poussière d’eau, la côte remonte vers le nord jusqu’au cap Spartel, que l’on distingue au loin par un temps clair.
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Larache (el-Araïch, les treilles) s’étend sur la colline qui domine la rive gauche de l’oued Loukkos, au point même où le fleuve se jette dans l’Océan. Dans le bas, le petit débarcadère pour les barcasses, les entrepôts de la douane et les magasins des négociants; sur la hauteur grimpent les maisons, dominées par deux minarets carrés. La ville est entourée d’une vieille muraille crénelée, flanquée de la kasbah, du côté de la terre et, vers la mer, d’une forteresse toute blanche, surmontée de tourelles, les Guebibals.
Larache est d’origine arabe ; protégée par sa barre de même que Salé et Rabat, elle devint un repaire de pirates et sut mieux échapper que les autres villes de la côte à l’occupation des Portugais; ceux-ci y restèrent à peine pendant quelques années. Si les Espagnols parvinrent à s’y maintenir de 1610 à 1689, c’est que leur établissement fut acheté, argent comptant, d’un prétendant au trône chérifien. Ils y ont laissé une belle citadelle, noircie par le temps, aux angles saillants, aux fossés rigides, qui forme actuellement un des côtés de la kasbah ; en outre, plusieurs canons de bronze, aux armes de' Philippe III, gisant vaguement à terre dans les fortifications de la place. Larache a cette particularité d’être placée sous le patronage d’une femme, Lalla Mennana, dont la koubba marque l’entrée de la ville, en arrivant de l’intérieur.
l\ y a peu d’intérêt à visiter Larache : les rues sont sales et montantes, les mosquées banales, la kasbah n’est plus qu’un monceau de ruines. Le seul coin vraiment pittoresque de la ville est la place du souk, qui contient à la fois le bazar et le marché ;
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elle remonte en pente douce de la porte principale des murailles à celle de la kasbah et forme un quadrilatère de blanches arcades, sous lesquelles se succèdent les petites boutiques accoutumées.
La population de Larache s’élève à 5.000 habitants, dont 2.000 Juifs; la partie musulmane est composée de Riffains et de Djébala transplantés dans la ville après la reprise sur les Espagnols. Parmi les Juifs, quelques négociants et beaucoup d’artisans; un mouvement d’émigration vers l’Amérique du Sud commence à se dessiner dans la communauté, qui est pauvre et peu organisée. L’an dernier, l’Alliance Israélite a ouvert une école de garçons et une école de filles, où l’enseignement est donné en français. La première a déjà 114 élèves, la seconde 85.
La colonie européenne comprend 150 individus, dont 120 Espagnols ; ces derniers se livrent, pour la plupart, aux petits métiers. En dehors des négociants juifs ou des agents des maisons de Tanger et de Fez, tout le commerce de Larache est entre les mains de quatre maisons européennes locales : une française, une anglaise, une italienne et une espagnole. La colonie française se compose de 10 personnes ; on y peut rattacher une famille israélite protégée. Notre compatriote, M. de Laroche, est le premier négociant du pays, et, tout récemment, il a même essayé avec succès de se faire industriel. Avec des raisins achetés dans la région d’Ehl es7Serif, au-dessus d’el-Ksar, il produit annuellement une centaine d’hectolitres de vin blanc ou rouge et un excellent vin de dessert, qui rappelle le muscat de Frontignan. Ces vins trouvent un débouché dans les communautés israélites du Maroc septentrional, et doivent être fabriqués.
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pour devenir kacher, par des employés juifs. M. de Laroche s’est également mis à produire de l’huile et de l’eau-de-vie anisée. Ce sont les seules industries existant à Larache, avec deux moulins et une petite tannerie.
Les Pères Franciscains desservent la mission catholique, entretiennent une modeste école espagnole fréquentée par une douzaine d’enfants des deux sexes; mais la plupart des petits Européens sont dirigés de préférence vers les écoles de l’Alliance israélite. Une mission protestante anglaise cherche à attirer quelques musulmans autour d’une tasse de thé pour leur distribuer des bibles et leur faire entendre la bonne parole, avec le secours d’images de sainteté appendues au mur. Les missionnaires — deux hommes et trois femmes — se livrent à cette ingrate besogne avec l’insuccès coutumier en terre d’Islam. Enfin un médecin espagnol assure des soins, médicaux à la petite communauté européenne. En ce qui concerne les immeubles, Européens et Juifs deviennent assez facilement propriétaires, même aux alentours de la ville. Il semble que le gouvernement marocain envisage Larache avec les mêmes yeux que Tanger, et qu’il considère déjà ce port comme à peu près abandonné aux infidèles ; il se montre autrement sévère sur les autres points de la côte.
Larache sert au transit des marchandises à destination de Fez, à l’exportation des produits du Khlot et du Gharb. C’est, en fait, le port de Fez ; Philippe II le considérait, à ce titre, comme le point le plus important de la côte, et c’est pourquoi les Espagnols l’avaient choisi, au xvn° siècle, pour amorcer leur
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installation au Maroc. Par malheur la barre du Loukkos est inabordable pendant la moitié de l’année, et l’importance de Larache est de beaucoup réduite par la difficulté des embarquements. De son côté, le makhzen, qui se réserve le monopole des opérations des ports, ne s’emploie guère à faciliter les choses ; il ne met à l’heure actuelle que quatre barcasses à la disposition des chargeurs1.
Le principal produit exporté par Larache est la laine, qui est expédiée en suint; la moitié environ va en France; le reste en Angleterre et en Allemagne ; les laines communes sont seules lavées. Les laines de la région passent pour les plus fines de tout le Maroc ; en seconde ligne, viendraient celles de Casablanca ; quant aux laines de Rabat, la fréquence des mélanges en aurait déprécié la valeur. Il s’exporte également des alpistes, expédiées en Angleterre, des fèves, un peu de pois chiches et même de cire.
S’agit-il de l’importation, toutes les marchandises riches et légères, telles que les soieries, débarquent à Tanger, d’où elles gagnent Fez à dos de mule. Au contraire, les marchandises lourdes (sucres, fers,