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LE SULTAN MOULAY ABDEL AZIZ

La musique a seule été prévue par la qaïda pour la distraction des journées chériüennes. Le sultan dispose, d'une musique de chambre et d’une fanfare, cette dernière constituant, avec le parasol, un des signes extérieurs de la souveraineté marocaine. Dix musiciens sont attachés au service particulier de Sa Majesté, artistes choisis parmi les plus renommés du pays : quatre luths, trois violons, deux rebecs et un tambour de basque, — qui exécutent ensemble, en chantant et en jouant de leurs instruments respectifs. L’orchestre entier a deux chefs : Maàllem Séid, pour les violons; Sidi el-Mehdi bou Setta, pour les luths et les rebecs. Ces gens doivent se présenter tous les jours au palais, attendant les ordres du maître. Quand le sultan est d’humeur musicante, ils sont introduits dans une grande pièce de l’habitation impériale, où se trouvent des tapis, un canapé et un piano ; le sultan s’assied sur le canapé et désigne les airs qu’il veut entendre. Moulay Abdelaziz aurait reçu une excellente éducation musicale ; il joue bien du rebec, un peu de violon et de guitare, et môme du piano, avec une certaine facilité; il l’aurait appris de sa mère, qui, Gircassienne d’origine et achetée à Constantinople, y serait devenue bonne musicienne.

C’est la musique de chambre qui enseigne ses airs à la fanfare ou plutôt aux fanfares impériales; car il y en a actuellement deux : l’une, qui date de Moulay el-Hassan, est composée de vieux musiciens que l’on liquide successivement ; l’autre, formée d’éléments plus jeunes, est une création de Moulay kbdelaziz. Si bien qu’il y a aujourd’hui 105 musifiens dans les deux fanfares, recrutés par engage-

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ments volontaires et groupés sous l’autorité de deux caïds; mais ces caïds n’ont qu’une autorité nominale, et la direction de fait appartient à deux chefs de musique, désignés parmi les meilleurs exécutants. Ces gens portent un uniforme spécial, un grand caftan de couleur avec la chéchiya sur la tête, et jouent des divers instruments usités en Europe. Le Maroc ne possède pas d’hymne impérial, et on s’est jusqu’ici servi d’une sorte de marche espagnole ; les autres airs, qui relèvent tous de la musique arabe, sont appris par les chefs de musique, qui les ont notés au préalable sur les indications du premier violon du makhzen.

La fanfare est chargée d’accompagner le sultan, quand celui-ci doit se présenter au peuple dans tout l’appareil de la souveraineté, c’est-à-dire en campagne, à la msalla pour les trois grandes fêtes religieuses, dans le méchouar les jours de hédiya, et chaque vendredi pour se rendre à la prière, qui a lieu dans la grande mosquée de Fez el-Djédid. Les vendredis sont les grands jours pour la fanfare : le matin dès l’aube, elle prend place devant la chambre impériale, et à moins d’une indication contraire, apportée par un serviteur, elle entame, selon l’usage de la musique arabe, la nouba correspondante à l’heure du jour. Elle revient à l’ouli, de façon que le départ du sultan pour la mosquée s’accomplisse en musique, ainsi que le retour; elle termine la journée en jouant encore quelques morceaux après la prière de l’aser.

Dans son ardeur à piétiner les traditions, d’ailleurs peu séduisantes, de sa dynastie, les fantaisies et les impulsions de Moulay Abdelaziz, ont paru jusqu’ici

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dominées par un triple principe. L’idée directrice de la conduite du jeune sultan est un penchant immodéré à l’amusement et au plaisir,, penchant qui ne raisonne point et ne veut connaître aucun obstacle, s’il s’agit de la réalisation d’un désir. Moulay Abdelaziz ne marque encore aucune prédisposition à devenir, comme ses ancêtres, soit un sultan religieux, soit un sultan batailleur ; il préfère jouir de la vie et des avantages temporels de sa situation chérifienne; et, dédaignant la fête orientale, ce descendant d’une famille religieuse, élue naguère pour défendre l’Islam au Maghreb contre les empiétements chrétiens, s’est livré de tout son cœur aux goûts européens. A mesure que s’est développé chez lui le goût des choses européennes, le sultan s’est senti davantage animé de l’idée de réformer son empire et d’y procéder avec la brusquerie que comportent l’absolu pouvoir et l’irréflexion de la jeunesse. Et c’est ainsi que Moulay Abdelaziz est apparu, depuis deux ans, au peuple le plus fermé de tout le nord-ouest africain, comme le sultan du bouleversement universel et comme le seul Marocain de son espèce...

Du moment que le sultan se mettait à entrer dans la voie des gaietés européennes, il devait se sentir plus spécialement attiré par l’une des deux nations, l’une des deux idées, l’une des deux cultures, entre lesquelles évolue le Maroc à l’heure actuelle. C’est ainsi qu’il a marqué jusqu’ici une recherche empressée vers l’Angleterre et un certain éloignement pour la France. Non point qu’un tel éloignement paraisse irrémédiable; car les gens qui approchent Moulay Abdelaziz n’ont jamais constaté chez lui la moindre antipathie irréductible contre la France ou

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les choses françaises. Mais, jusqu’à une époque récente, la politique anglaise au Maroc a été mieux servie que la nôtre par les circonstances et par les hommes, et il était naturel qu’elle en tirât parti.

A peine échappé à la tutelle de Ba Ahmed, la première impression qui vint frapper le jeune sultan fraîchement éclos à la souveraineté fut la conquête du Touat par les forces algériennes. Il y sentit un danger français et, plus encore, une atteinte portée par la France à sa dignité souveraine. Au printemps de 1901, deux ambassades marocaines se rendirent en Europe : l’une visita Paris et Pétersbourg ; l’autre, Londres et Berlin; c’était le premier contact officiel que Moulay Abdelaziz établissait lui-même avec l’Europe. De Paris, Si Abdelkérim ben Sliman rapporta un protocole excellent qui définissait la frontière entre l’Algérie et le Maroc, en cherchant à y prévenir toute cause future de conflit. De Londres, Si el-Mehdi el-Menehbi ramena, avec un vague document, faisant allusion aux réformes à entreprendre dans l’empire, des impressions très vives, des projets tout préparés et des encouragements chaleureux. Ce fut dans la voie ainsi indiquée à Londres que le sultan et son favori Si el-Mehdi s’engagèrent avec une ardeur juvénile, sans cesse excitée, de Tanger, par la diplomatie britannique.

On a, en France, une certaine tendance à mettre en parallèle les affaires marocaines avec celles d’Egypte et à tirer de nos fâcheuses expériences dans la vallée du Nil des enseignements pour notre politique au Maghreb. Il n’est pas possible de faire comparaison plus inexacte, et ceux qui voudront juger du Maroc d’après l’Égypte sont assurés de faire

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fausse route. Le Maroc et l’Égypte n’ont d’autres points de contact que d’être pays musulmans, où sont parlés des dialectes arabes. Pour le reste, il n’est point de contrées plus dissemblables. Autant l’Égypte est compacte et centralisée sous la main du khédive, autant le Maroc est émietté entre des tribus incohérentes, et précaire le pouvoir chérifien. L’Égyptien s’est volontiers prêté à la pénétration européenne, à laquelle il a suffi de s’établir au centre pour dominer le pays entier ; le Marocain est obstinément rebelle à toute influence extérieure, et, pour devenir effective, celleci devrait successivement rechercher tous les éléments de l’empire, avant de les soumettre à son contrôle. Dans la plaine du Nil, toutes les dominations ont passé sur l’insouciance du fellah cultivateur; dans les montagnes du Maghreb, aucun conquérant n’a encore affecté, de façon durable, l’indépendance berbère. Depuis plus d’un siècle, des chrétiens étrangers se sont établis sans difficulté le long du Nil et ont pénétré peu à peu le gouvernement khédivial ; tandis que les établissements européens ne dépassent pas encore les côtes marocaines, où, sauf à Tanger, leur développement reste pénible ; et il n’y a encore, à l’heure actuelle, aucune prise réelle au makhzen. Il a fallu les exigences du condominium pour provoquer, après un demi-siècle de patience, un lamentable avortement de mouvement national égyptien. Moins docile, le Maroc n’a même pas attendu la réalisation des réformes européennes ; la réaction y a été préventive ; à la première annonce, à la première menace, s’est produit un soulèvement berbère, qui a fait apparaître Bou Ilamara. Rien ne serait donc plus faux que de juger avec des points de

vue égyptiens les choses et les hommes du Maghreb, et quand la pénétration européenne sera en mesure de se réaliser au Maroc, elle y revêtira par la force des choses, un tout autre caractère qu’en Égypte.

Les intérêts réciproques de la France et de l’Angleterre se présentent, d’ailleurs, tout autrement au Maroc qu’en Égypte. L’Égypte est manifestement la clef de voûte de l’empire britannique, et la politique anglaise a dû sans cesse envisager comme une nécessité inéluctable l’absorption graduelle de l’état égyptien. Le Maroc, au contraire, est la clef de voûte de notre propre empire africain, et il doit forcément rentrer, de façon ou d’autre, dans la sphère de notre action impériale; pour l’Angleterre, il représente un simple Etat tampon chargé de préserver d’un contact continental avec une grande puissance militaire les abords de la base navale qui assure à l’empire britannique l’accès de la Méditerranée occidentale. Dans ces conditions, l’Angleterre ne semble avoir aucun intérêt à renouveler au Maroc les complications de sa politique égyptienne. — Il lui suffit d’y rechercher un système permettant de développer au Maghreb un État tampon suffisamment efficace, comme elle a réussi à le faire de l’Afghanistan vis-à-vis de la Russie et du Siam en face de notre empire indo-chinois. Toujours préoccupée de modifier à son profit le statu quo marocain, la diplomatie anglaise n’ajamais hésité à saisir de temps à autre les occasions qui lui paraissaient propices, afin de se procurer une prise solide au makhzen et de mettre dans le chaos marocain un ordre convenable à ses intérêts. Il faut reconnaître que l’éveil de Moulay Abdelaziz à la sensation du pouvoir, dans les conditions mêmes où il se présen-

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tait, devait offrir aux agents anglais au Maroc une chance merveilleuse de succès. C’était un moment unique, où, profitant de l’inexpérience du jeune souverain, de l’impétuosité de ses goûts européens, des emportements de son caractère et de la faiblesse du makhzen, il semblait possible de brusquer les choses et de faire subir au Maroc inconscient une transformation rapide, dont il serait sorti docilement réformé par l’influence anglaise ou bien empêtré, en cas de résistance, dans un inextricable réseau d’intérêts européens.

Quand Ba Ahmed mourut et que le jeune sultan se vit ainsi délivré de la lourde tutelle du grand vizir, la cour se trouvait à Marrakech. Dès lors, les négociants européens établis dans les ports du Maroc commencèrent à trouver au Dar el-makhzen un plus facile accès et les commandes chérifiennes se multiplièrent. Marrakech offrait peu d’occasions propices pour développer l’éducation européenne du jeune souverain. La capitale du sud se rattache à une côte inhospitalière, où les ports renferment d’infimes colonies étrangères qui y végètent sans le moindre éclat ; les communications maritimes sont rares et difficiles ; les touristes se hasardent à peine dans des régions aussi peu favorisées. Quand la cour vint à Rabat, pour prendre la route de Fez, où elle s’établit en mars 1902, le sultan avait déjà acquis avec les choses européennes un contact plus étroit ; les ambassadeurs marocains étaient revenus de Paris, de Londres, de Berlin et de Pétersbourg, pour raconter à leur maître les merveilles de la civilisation européenne. A Rabat, Moulay Abdelaziz se trouvait au bord de la mer, d’où son imagination pouvait

l’entraîner, par une courte traversée, vers la réalisation de ses désirs européens. Une mission française et une mission anglaise, qui se rendirent alors à la cour, constatèrent, selon leurs intérêts, avec plaisir ou stupeur, les transformations de ce chérif couronné, de cet imam par excellence du nord-ouest africain, devenu affolé d’Europe et livré aux plus extravagantes impulsions. Le plein épanouissement des nouvelles tendances chérifiennes se produisit au cours de l’année dernière. Profitant d’une occasion aussi inespérée, des groupes d’aventuriers européens s’étaient spontanément formés, en vue d’exploiter le jeune souverain, et l’agence Cook commençait à amener à Fez un certain afflux de touristes, désireux de s’amuser au spectacle, jusqu’alors inconnu, d’un sultan du Maroc s’exerçant gauchement à notre civilisation.

Parmi les groupes qui ont usé et abusé de cette extraordinaire aubaine, le plus joyeux et, en même temps, le plus important a été constitué par sir Harry Mac-Lean. Sir Harry est un Écossais, ancien officier de la garnison de Gibraltar, qui, pour des raisons à lui, a quitté l’armée anglaise. Il passa au Maroc et y prit du service comme instructeur dans l’armée du sultan Moulay el-IIassan. Pendant vingtcinq ans, il y végéta, formant péniblement un bataillon d’infanterie modèle, le tabor des Harraba, et cherchant à étendre sa faible autorité d’instructeur sur la plupart des autres tabors.

Cependant, à la faveur de ce travail ingrat effectué avec patience et ténacité, Sir Harry prenait pied au Maroc et apparaissait peu à peu, aux yeux des Marocains, comme une sorte de personnage makhzen, un

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successeur de ces renégats que les sultans du Maghreb avaient toujours accoutumé de tenir dans leur suite et parfois dans leurs conseils. Il était devenu le caïd Mac-Lean, fréquentait, comme les autres caïds, le Dar el-makhzen, à l’heure matinale de la makhzéniya, s’installait à la porte des vizirs dans la foule de leurs clients et prenait l’humble attitude du mokhazni marocain. Il portait le turban, de larges pantalons rentrant dans des bottes jaunes, avec un caftan et un burnous ; et tout le monde le connaissait, dans les villes impériales, sous le nom du c'ronel.

Ce fut après l’émancipation de Moulay Abdelaziz que la fortune commença à sourire à sir Harry Mac¬ Lean. Il se trouvait alors, à la cour, le seul européen de son espèce qui fût permanent et purement makhzen. Son long séjourauMaroc etses allures marocaines le faisaient envisager plutôt comme un Marocain que comme un Anglais ; il était donc en mesure d’inspirer confiance et de devenir l’initiateur européen du jeune sultan. Dès lors, ses fonctions se multiplièrent : à son modeste rôle d’instructeur militaire, qui avait été le point de départ de sa carrière marocaine, il joignit peu à peu celui d’ami, de confident et d’amuseur du sultan, d’introducteur des étrangers au palais et d’organisateur des plaisirs européens ; il se fit, en outre, agent politique, commercial et financier auprès du makhzen.

Lorsque la cour se trouve à Fez, le sultan s’installe à Fez-el-Djedid. Fez-el-Djedid est une énorme kasbah entourées de vieilles murailles crénelées, défendues par des tours et des forteresses. Au-dessus des souks et des masures se dressent les murailles

Maroc d’aujourd'hui.

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élevées entourant leDar el-makhzen, l’habitation impériale. Celle-ci se divise en deux parties : l’une publique, qui sert le matin à la réunion des vizirs et forme le palais du gouvernement; l’autre privée, qui est la demeure même du sultan et se prolonge par les jardins ombragés de Lalla Mina, puis par les plantations nouvelles de l’Aguedal. C’est là que doit s’écouler la vie d’un sultan du Maroc, pendant le temps où il habite sa capitale du Nord.

Jusqu’au moment où les plaintes de son peuple l’ont obligé à rentrer dans sa coquille, Moulay Abdelaziz avait cherché à organiser dans le cadre sévère du Dar el-makhzen la gaieté de ses amusements européens. Le matin il ne peut se soustraire à l’obligation de s’occuper des affaires de l’État ; il écoute distraitement ses vizirs, s’intéresse peu, paraît-il, aux questions dont ils l’entretiennent ; et, comme il est de nature plutôt défiante, on assure qu’il leur laisse le soin entier de la décision à prendre, comptant sur leurs rivalités et leurs intrigues réciproques pour équilibrer les solutions. A peine intervient-il quelquefois pour chercher à faire prévaloir les tendances que lui suggèrent ses conseillers ou ses amuseurs favoris, ou pour affirmer le privilège de son autorité et de sa grandeur personnelles, dont il est extrêmement féru. Le soir est consacré aux joies du harem. La grande distraction des journées chérifiennes résidait dans les après-midi, pendant lesquels le sultan venait quotidiennement prendre contact avec l’Europe.

La scène se passait dans un coin du Dar elmakhzen, spécialement aménagé pour la circonstance. Une des portes coudées et massives du nou-

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veau méchouar donne accès dans une petite cour de forme biscornue, tout entourée, sauf sur un seul côté, lie constructions à étage ; le fond de cette cour est clos par un mur, au milieu duquel s’ouvre une porte.

Cette porte une fois franchie, on pénètre dans un vaste quadrilatère pavé avec cette mosaïque de briques émaillées coutumière à Fez, et orné de quelques parterres de fleurs. Le sol remonte en pente douce vers un pavillon badigeonné de bleu ; à gauche, un grand mur ; à droite, une série de cages grillées dans lesquelles a été installée la ménagerie impériale . des lions, des tigres, des panthères, un ours blanc et un casoar. Le lot entier a été ramené d’Allemagne par Si el-Mehdi el-Menehbi, et il était confié aux: soins d’un gardien allemand auquel 1 apparition de Bou Hamara a fait prendre la poudre d’escampette.

Dans les constructions de la cour d’entrée se trouvent les ateliers des employés européens du sultan et, au premier étage, une salle de billard qui constituait, pour le groupe de Mac-Lean, le principal terrain de ses opérations. Telle est la partie du Dar elmakhzen affectée à l’Europe.

Chaque jour, sur les quatre heures, le jeune mo- | narque quittait les habitations plus intimes de son palais, sortait du pavillon bleu, pour rendre visite à ses Européens, qui, selon un cérémonial immuable, l’attendaient, à l’heure fixée, dans le billard ou dans les ateliers. Deux heures ou deux heures et demi par jour, le chérif couronné prenait avec les Européens qui se consacraient ainsi à ses plaisirs un contact familier ; il riait, plaisantait avec eux, les prenait par le bras, leur tapait sur l’épaule ; on

s’entendait comme on pouvait, car le sultan ne connaît aucune langue étrangère et la plupart de ses amuseurs savent à peine quelques mots d’arabe. On communiquait surtout par gestes. Il suffisait de parler d’une chose à Moulay Abdelaziz ou de lui montrer soit une photographie, soit une gravure de journal illustré ; la suggestion était immédiatement accueillie par la fantaisie chérifienne, et, sans se préoccuper des prix, la commande aussitôt transmise à l’un quelconque des commerçants rivaux ; parfois même elle était double ou triple, afin de ne mécontenter personne. D’ordinaire, les commandes se présentaient par séries, selon le goût du moment; il y eut des saisons entières où l’on fut tout au sport, d’autres à la photographie, d’autres à la mécanique. L’époque récente appartint à l’art militaire, et l’on commanda avec enthousiasme des canons, des fusils et des munitions. La commande une fois faite, c’était au bénéficiaire qu’il appartenait de la réaliser de son mieux ; car les impulsions chérifiennes prenaient facilement une direction nouvelle et l’on n’y pensait plus dès le lendemain ; mais l’arrivée de l’objet lui valait un regain d’intérêt; à peine déballé, il devenait le jouet du moment, la préoccupation du jour, jusqu’à ce qu’un jouet nouveau vînt se substituer à l’objet déjà vieilli, qui s’en allait rejoindre les autres rossignols délaissés, accumulés au Dar elmakhzen.

Les achats, que ses familiers européens ont ainsi surpris au sultan, sont souvent inimaginables. 11 va sans dire que les bijoux ont absorbé la plus grande part des commandes ; mais le transport d’un billard anglais a dos de chameau entre Larache et Fez est

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une glorieuse invention de sir Harry Mac-Lean ; on lui doit également un carrosse de gala rouge et or avec des coussins verts. Sont venus également de nombreuses variétés d’automobiles, de bicyclettes, un cab, plusieurs chevaux ; un chemin de fer Deeauville reste à moitié posé, aux abords du palais, attendant des jours meilleurs ; des embarcations à vapeur, des ballons, des machines à glace, tous les appareils photographiques connus, des cinématographes, des télégraphes sans fils, etc., les désirs les plus multiples et les plus désordonnés ont été successivement suggérés à l’imagination de Moulay Abdelaziz, et des agents intéressés ont pieusement recueilli les impulsions souveraines.

Entre les commandes, qui étaient la principale affaire des amuseurs attitrés du sultan, il était nécessaire d amuser le tapis. D’où la mise en train de jeux variés et de distractions ingénieuses, chargés de remplir le vide des après-midi. Parfois, on montrait à Moulay Abdelaziz des images susceptibles de provoquer d’utiles et fructueuses explications ; parfois, on le faisait jouer au billard; d’autres fois, on installait le tennis dans la cour des ateliers et le jeune monarque y prenait part en bottes et en pantalon de cheval, la djellaba retroussée. Il était des périodes prolongées où l’on se promenait dans l’Aguedal en automobile ou en bicyclette. A certains jours particulièrement joyeux, on a vu le sultan, installé sur le siège d’arrière, conduire lui-même un cab à. caisse rouge, introduit par l’influence britannique.

Gomme le souverain est volontiers familier, quelques-uns de ses amis européens lui ont souvent répondu par des. familiarités de mauvais goût. Un

beau jour, ses amuseurs anglais trouvèrent drôle de lui enlever sa djellaba, de lui mettre sur la tête un énorme tarbouche et de l’affubler d’un uniforme militaire de fantaisie. Qui pis est, on s’empressa de le photographier dans ce lamentable accoutrement, si bien qu’aujourd’hui on vend, au mellah de Fez, la triste image de Moulay Abdelaziz vêtu d’un costume de cirque et regardant, hagard, l’effet produit sur ses contemporains par cette monstrueuse plaisanterie. Gomme les musulmans éprouvent un certain scrupule religieux à toute reproduction de la figure humaine, rien, plus qu’une telle photographie, ne pouvait déconsidérer le sultan aux yeux de ses peuples.

Le soin des distractions chérifiennes devenant un peu lourd pour les seuls intéressés, ceux-ci prirent le parti d’appeler à l’aide tous les Européens, supposés sympathiques à leurs efforts, qui se trouveraient en résidence ou de passage à Fez. Des noms furent ainsi suggérés et aussitôt honorés d’une impulsion souveraine ; si bien qu’à certains jours ce fut toute une petite société européenne qui se réunit au Dar el-makhzen ; sur la demande de ses amuseurs, le sultan se mit à accorder les plus extraordinaires audiences; des Cook's tourists vinrent attendre l’inspection chérifienne dans la cour des ateliers. Alléchés par les circonstances, des aventuriers bizarres, des femmes de mauvaise vie, accoururent de Tanger pour tenter la fortune.

Une telle exploitation méthodique de l’inexpérience chérifienne a naturellement fait bouillonner dans le cerveau docile de Moulay Abdelaziz tout un flux d’idées, plus irréalisables les unes que les

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autres. Ce prince, bon mais autoritaire, faible mais violent, s’est volontiers persuadé de son absolu pouvoir. Il a entrevu un Maroc arriéré et sauvage, se laissant brusquement réformer par l’effet de sa volonté souveraine, adoptant sans résistance les innovations européennes, se couvrant de chemins de fer et de routes pour les automobiles ; et il escomptait, dans une lointaine apothéose, l’accueil triomphai fait à Paris et à Londres au sultan réformateur. Comme l’œuvre réformatrice ne peut aller toute seule au Maroc, le sultan entreprit, comme entrée de jeu, avant de réformer son peuple, la réforme de sa maison. Le harem chérifien paya les frais de la tentative ; Moulay Abdelaziz se mit à essayer sur ses femmes l’effet produit sur des imaginations orientales par les objets plaisants ou sérieux qui distrayaient ses après-midi ; les femmes du sultan revêtirent des robes de soie et des chapeaux à plumes, quelques-unes se virent même infliger des perruques, et les jeudis, qui sont jours de congé pour le harem impérial, le petit pensionnat commença à travailler la bicyclette.

J’ai hâte de dire que, dans la colossale gabegie qui s’est ainsi produite, pendant deux ans, au Dar elmakhzen, notre ingéniosité nationale ne s’est point laissé distancer par l’activité britannique. Le groupe Mac-Lean a été plus voyant et plus pittoresque, et c’est pour cette simple raison que ses opérations méritaient d’être décrites de préférence. Mais nos commerçants au Maroc ont obtenu une part de commandes fort appréciable, et il est inexact, que le gouvernement marocain se soit prêté à de multiples engagements de fonctionnaires anglais. À

part quelques instructeurs militaires, de nationalité panachée, et restés, d’ailleurs, inefficaces, il n’y a pas jusqu’ici d’étrangers au service du makhzen ; quelques employés ont été seulement engagés par la maison impériale. Les Anglais ont fourni des ingénieurs, des mécaniciens, des jardiniers, un photographe et un maréchal ferrant. Les nôtres comptent deux ingénieurs et un artificier. Ce petit groupe a eu, cependant, une infériorité réelle à l’égard de ses rivaux anglais : il s’est contenté de tirer d’importants, bénéfices de la situation, en faisant le plus d’affaires possible. Le groupe Mac-Lean a été plus ambitieux et s’est proposé d’entreprendre des combinaisons plus ardues : il y a gagné de donner un vernis incontestablement britannique aux deux cours du Darel-makhzen, consacrées aux divertissements européens, d’apprendre au sultan une douzaine de mots anglais et de se rendre responsable des enfantillages et des imprudences qui amenèrent l’agitation présente et l’apparition de Bou Hamara l.

En effet, bien qu’en sa qualité de favori du jeune sultan Si el-Mehdi el-Menebhi couvrît chaque jour de sa musulmane présence les divertissements chérifiens, l’opinion publique éventa promptement l’as-

1. Désireux de mettre un terme au scandale causé dans la population par les amuseurs et les employés du sultan, le makhzen avait cherché à les écarter, dès le mois d’avril 1903, en réclamant, par mesure de prudence, le départ des Européens de Fez. Ce départ échoua plusieurs fois par la résistance des intéressés et par la mauvaise volonté de Moulay Abdelaziz lui-même. Le makhzen finit cependant par parvenir à ses fins. L’exode général s’est produit dans la première quinzaine d’octobre 1903, et les amuseurs durent temporairement revenir à la côte. Ils ont été rappelés à Fez dans les premiers jours de janvier 1904.

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