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CHAPITRE XIII

Notre séjour à Fez. — L’hospitalité du makhzen. — Le panorama de la ville ; sa fondation et son histoire. — Fez el- Djedid, le quartier de Bou Jeloud et Fez el-Bali. — La population et l’administration du vieux Fez. — Caractère musulman de Fez-el Bali. — Mosquées et biens habous. — L’organisation de la justice. — Les fondations pieuses : l’assistance publique. — L’enseignement : msids et méclersas. — L’université de Karaouiyin. — La vie des étudiants ; le sultan des tolba. — La fête de l’Achoura. — Le sanctuaire de Moulay Edriss ; la zaouïa, les lieux d’asile.

Fez.

Nous sommes, à Fez, les hôtes du makhzen. On nous a assigné, dans la rue Zerbtana, au quartier d’el-Oyoun, un grand jardin planté d’orangers et de rosiers ; des eaux courantes, dérivées de l’oued Fez, le traversent en tous sens : au beau milieu, un moulin forme enclave. Nos bêtes — chevaux et mules — sont installées dans une cour, où se trouve également la tente pour la cuisine ; quant à nos gens, ils se sont accommodés de leur mieux dans les recoins les plus divers et surtout dans un petit manzah, pavillon situé au fond du jardin. Lorsque nous arrivâmes, les orangers étaient couverts de leurs fruits ; puis ils se

Maroc d’acjocrd’hui.

mirent à fleurir; et, du matin au soir, leurs branches retentissaient du sifflement des merles, qui abondent dans les orangeries de Fez.

Nous habitons une maison, assez grande d’apparence, mais contenant seulement deux chambres et une modeste salle a manger. Elle a l’inappréciable avantage d’être meublée à l’européenne : quelques gros meubles, des lits, des tables, des chaises et surtout d’excellents fauteuils; autant de raffinements très rares dans la ville et que le makhzen avait eu la bonne pensée de réserver à ses visiteurs... Du haut de la terrasse, une vue magnifique embrasse l’ensemble de Fez el-Bali, et l’horizon des montagnes avoisinantes. L’intendant du logis, el-Hadj Boubeker Guessous, homme fort empressé, s’informe avec la meilleure grâce de nos commodités et nous fait parvenir une mouna journalière (de l’orge, de la paille, du charbon, des moutons, des poulets, des légumes, des paquets de bougies et des pains de sucre, parfois aussi des dattes et quelques friandises locales). Nous avons appris indirectement que notre entretien coûte ainsi au makhzen une somme mensuelle de cinq cents douros et parfois même davantage . Les dépenses doivent être, en ce moment, fort élevées du chef de l’hospitalité : tous les caïds des tribus soumises, qui se trouvent à Fez, bénéficient, comme nous, du logement et de la mouna, fournis par le gouvernement. Nous avons précisément pour voisin, dans un jardin contigu au nôtre, le caïd des Rahamna, Si el-Mehdi ben el-Madani, neveu du défunt caïd, et celui-là même qui, l’automne passé, fit assassiner si opportunément son cousin, pour frayer le chemin de sa propre grandeur.

Si les kasbahs et les marchés de la route influent de façon déplorable sur la bonne tenue d’une caravane en pays marocain, non moins néfaste est l’action exercée par un séjour prolongé dans une ville impériale, où l’on est hébergé par Sa Majesté Chérifienne. Nos gens savent qu’ils vivent sur le makhzen et s’arrangent de leur mieux pour faire à ses dépens une nzâha permanente. Il n’est pas de force au monde pour les empêcher de vendre effrontément le superflu de la mouna et de se procurer, avec le produit, toute une colonie de filles et même de petits garçons, qui grouillent dans tous les coins de notre jardin. Ni objurgations ni menaces ne peuvent mettre un terme à cette fête déchaînée : la moitié de la nuit, on entend le son frêle du guembri i. Quand ce n’est pas notre jardin, c’est celui d’à côté qui opère, et notre seule excuse est que la conduite de notre petit monde n’est ni plus ni moins scandaleuse que chez le Rahmani, notre voisin.

Il existe, aux abords de la ville, deux points élevés, où l’on est particulièrement bien placé pour saisir, dans son ensemble, le long alignement qui forme l’agglomération de Fez : c’est, au sud, la msalla du gouverneur de Fez el-Bali et, au nord, la colline des tombeaux Mérinides. La ville a été construite à l’endroit favorisé, où l’oued Fez, après avoir traversé la large plaine du Sais et avant de se jeter dans le Sebou, tombe en multiples cascades au fond d’une étroite vallée ; les maisons recouvrent les accidents de la rivière. A l’ouest, c’est l’immense kasbah de

1. Le guembri est une petite guitare à deux cordes, qui est d'un usage général au Maroc.

Fez el-Djedid, résidence du makhzen, avec sa petite annexe, le mellah, teinté de bleu, où se groupe la communauté juive. La plaine se termine avec le domaine de BouJeloud. qui sert de trait d’union entre l’ancienne et la nouvelle ville. Puis le terrain descend brusquement par une pente rapide, qu’occupent les jardins du quartier d’El-Oyoun et la coulée des maisons de la Talaà. Au creux de la vallée, enchâssée dans la verdure, entourée de sa ceinture de murailles, s’épanouit la masse grisâtre de Fez el- Bali, au centre de laquelle pointe la gloire de la ville, le toit carré, recouvert de tuiles vertes, et le minaret de Moulay Edriss. Les irrigations, distribuées dans les fonds et sur les pentes, développent tout autour de la ville une végétation très abondante : jardins fruitiers, clôturés de roseaux, et cultures maraîchères, au milieu des mûriers, des peupliers et des ormes. A l’exception du Caire, je ne connais point, dans toute l’Afrique du Nord, ville mieux située ni de plus bel aspect que Fez, plus favorisée par le relief du sol, par les eaux et par la verdure.

Celui qui eut la main assez heureuse pour choisir un pareil site fut un ministre du second des Edrissites1, Oméir ben Mossab el-Azdy. Un soulèvement

1. Les ouvrages suivants fournissent des renseignements sur la ville de Fez, et, en général, sur toute l’histoire marocaine :

Le Roudh el-Qarlas (le jardin des feuillets), écrit en 1326 par un Maure de Grenade, l’imam Abd el-Halim. Il contient les annales de Fez jusqu’au neuvième des souverains Mérinides.

Le Nozhet el-Hadi (la récréation du chamelier), de Mohammed el-Oufrani ; c’est l’histoire de la dynastie Saadienne.

L 'Ettordjeman Elmo’ arib (l’interprète qui s’explique claire-

infructueux, tenté à la Mecque par les descendants d’Ali, avait amené les Edrissites au Maroc : le premier Edriss, venu d’Égypte, traversa tout le nord de l’Afrique et arriva, en 788, à Oualily, dans le Zerhoun, au milieu de tribus berbères, qui firent grand accueil au chérif fugitif ; elles incarnèrent, dans ce représentant de la plus illustre famille musulmane, leurs goûts de révolte et d’indépendance, et leurs adhésions de plus en plus nombreuses permirent à l’exilé de fonder un Empire détaché du khalifat Abbasside.

Trouvant Oualily trop petite pour un souverain de son importance, le second Edriss se mit en quête d’une nouvelle capitale et le ministre Oméir fut chargé d’en choisir l’emplacement. Un jour, il arriva auprès de la source qui, depuis, porte son nom et dont les eaux se précipitaient vers l’oued Fez à travers la verdure : un peu plus bas, une soixantaine de sources, disséminées sur une colline, tombaient dans la rivière par une succession de cascatelles. L’endroit était occupé par deux fractions de la tribu berbère des Zenata, auxquelles il fallut acheter le terrain. En 808, le second Edriss commença par l’enclore de murs, puis le distribua entre les tribus qui 1 accompagnaient. L’oued Fez sépara la nouvelle ville en deux quartiers, qui devinrent V Adoucit el-Karaouiyîn, sur la rive

meut sur les dynasties de l’Orient et de l’Occident), de Abdel Qasem Ezzayâni, qui s’achève en 1812. .

L ’lstiqsa (recherches historiques sur les dynasties du Magh reb), d’ Ahmed Esselaoui, qui nous conduit jusqu’à, nos

J°LeSe7oue* el-Anfas (la consolation desâmes), par le Cheikh Sidi Mohammed el-Kettani, professeur à Karaouiyîn, consacré aux biographies des saints, des oulémas et des feqihs, enterrés à Fez ou dans les environs.

gauche, et YAdouat el-Andalous sur la rive droite. On installa, dans le premier, des émigrants venus de l’Ifrikiyah, dans le second, huit mille Maures expulsés de Gordoue ; dès le début, les juifs obtinrent le droit de s’établir à Fez, et le nom d’un quartier, Fondak el-Yehoudi, marque encore le point delà ville, où ils habitaient en plus grand nombre.

Le second Edriss fut enterré à Fez dans la mosquée des chorfa, qu’il avait fondée et qui est devenue le sanctuaire de Moulay Edriss ; son père repose dans le Zerhoun, sur l’emplacement de la capitale primitive, où l’on vénère encore sa koubba. En 859, sous le règne du cinquième Edrissite, les deux filles d’une riche veuve, immigrée de Kairouan, fondèrent les deux plus grandes mosquées del a ville, qui prirent les noms de leurs quartiers respectifs, el-Karouiyînet el- Andalous. Ces mosquées illustres détrônèrent bientôt les plus modestes, fondées par Edriss lui-même, et, dès le xe siècle, on y transporta la prière du vendredi.

Les dynasties marocaines successives ne résidèrent pas toutes à Fez : les Almoravides et les Almohades préférèrent Marrakech, qu’ils avaient fondée. Mais toutes s’empressèrent à élargir les murailles de la ville, à y percer des portes, à embellir les grandes mosquées et à en construire de nouvelles, enfin à multiplier les canalisations pour distribuer les eaux de l’oued Fez dans les maisons et dans les jardins. Primitivement, les deux quartiers formaient deux villes distinctes, ayant chacune son enceinte particulière. Dans les querelles intestines, qui forment la trame de l’histoire marocaine, ces deux moitiés de Fez furent souvent ennemies et l’on se battit de l’une à l’autre. Auxie siècle, sous les Zcnata, deux frères.

y installant leurs capitales rivales, poursuivirent entre eux une guerre sans merci. Les Almohades abattirent les murs intérieurs et réunirent en une seule ville Karaouiyîn et les Andalous. Mais ce fut seulement sous les Mérinides que Fez redevint capitale. Comme la ville était déjà surpeuplée, 1 émii Yacoub ben Abdelhaq fonda Fez el-Djedid— le nouveau Fez — en 1274, afin d’y installer sa propre tribu, les Béni-Meryn. L’ancienne ville s’appela, par opposition, Fez-el-Bali, le vieux Fez. Deux ans plus tard, le même souverain institua le mellah où la population juive trouva un abri contre la persécution. Fez devint alors le véritable centre du Maghreb , elle atteignit ses dimensions actuelles, s’orna de la plupart de ses monuments, bains, mosquées et fondaks, et, comme foyer de vie scientifique, elle put rivaliser avec Cordoue et Kairouan . Les chorfa Saadiens la négligèrent : ils y construisirent cependant les deux bastions extérieurs; car, en 1554, la ville dut se défendre contre les Turcs, qui réussirent un instant à s’en emparer, pour lec ompte des Mérinides expirants. Les chorfa Alaouites revinrent à Fez, qui est restée, depuis lors, la principale capitale de la dynastie régnante.

Aujourd’hui, Fez-el-Djedid est la ville du gouveinement, la ville makhzen. Quand il séjourne dans sa capitale du Nord, c’est là que réside le sultan ; en son absence, il y laisse un khalifa pour représenter, dans le (iharb, la permanence de la Majesté Chérifienne.

Extérieurement, Fez el-Djedid a bien 1 aspect d une forteresse destinée à commander le pays : ce ne sont qu’ alignements de murs crénelés, tours massives ;

l’enceinte sévère du Dar el-makhzen forme avec ses hautes murailles un grand bloc central. Les maisons, très basses, ne sont guère apparentes dans l’enchevêtrement des fortifications, que dominent seuls les minarets des mosquées et les pavillons aux tuiles vertes des habitations impériales. Dans toute sa largeur, le nouveau Fez est traversé par une grande artère. Partant de Bab es-Sègma, où aboutit le chemin de la mer, cette rue franchit toute une enfilade de cours et de passages, réunis par des portes fortifiées. Elle s’achève à Bab es-Semmârîn, et concentre toute l’activité de Fez el-Djedid.

Les gens du guich et les serviteurs du palais forment la population de Fez el-Djedid. Toutes les tribus makhzens’y trouvent représentées auprès du sultan ; mais ce sont les Chéraga, les plus voisins de Fez qui fournissent l’appoint le plus nombreux. Au pied du bastion de Sidi Bou Nafaa, se groupe le quartier d’Ehl-Sous, habité par le guich de ce nom. Fezel-Djedid est administré par un pacha qui étend à toute la nouvelle ville sa juridiction territoriale. En outre, le gouverneur des Chéraga exerce à Fez el- Djedid une juridiction personnelle sur ses nombreux contributes qui y résident. Chaque après-midi, les deux gouverneurs s’installent sous les portes opposées du vieux méchouar, afin de rendre la justice à leurs administrés. Naguère le tribunal du Chraa était constitué par un suppléant des cadis de Fez el- Bali; depuis une dizaine d’années, il y a un cadi en titre, assisté d’adoul spéciaux, qui siège dans une meqsoura attenante à la grande mosquée.

Les établissements de cette ville purement militaire, habitée par une garnison flottante, sont très

primitifs. Il ne s’y trouve qu’un fondait pour grains et un autre pour les huiles ; un unique moulin y moud la farine ; trois bains maures sont à l’usage des soldats ; mais pour la plupart des autres besoins de la vie, Fez el-Djedid est tributaire de Fez el-Bali. 11 existe toutefois de petits souks (marchés), où se vendent les denrées indispensables et où se tient, vers le tard, le Souiqet el Bter — le petit marché des gens pressés : — on y met aux enchères les vieilles armes et les défroques, vieux vêtements ou uniformes, poignards et fusils.

Au nord de Fez el-Djedid, mais séparée de la ville makhzen, s’étend une grande forteresse carrée, entourée de murs rigides, avec des tours en saillie. On y accède du Saïs par une jolie porte, décorée de reliefs en briques ; une autre porte, analogue mais murée, lui fait pendant de l’autre côté de la forteresse. L’intérieur, rempli de masures, a tout l’aspect d’un pauvre village. C’est la kasbah des Chérarda, qui fut construite pour donner asile au guich, chargé d’assurer la sécurité des abords de Fez i. Les habitants de la kasbah reçoivent des terres à cultiver dans le voisinage ; ils vivent, avec leurs familles et leur bétail, dans un véritable douar fortifié.

La kasbah des Chérarda est séparée de Fez-el-Djedid par un étroit passage, qui contient un petit souk. Au delà, s’élargit le cimetière de Sidi Boubekr ben el-Arbi, savant imam, originaire de Séville, qui vint à Fez au xie siècle, et dont la grande koubba fait l’or-

1. Primitivement affectée aux Chéraga, elle revint ensuite aux Oudaïa, qui en furent dépossédés après leur grande révolte contre Moulay Abderrahman. Depuis lors, elle appartient aux Chérarda.

nement du cimetière. On y trouve aussi la tombe ignorée d’un de nos compatriotes, M. de Saulty : c’était un officier du génie, en garnison en Algérie, dans les premiers temps de la conquête ; à la suite d’une aventure amoureuse, il déserta et passa au Maroc. Il s’y fit musulman et prit du service : la plupart des ponts, existant aux environs de Fez, ont été construits ou réparés par ses soins.

Fez el-Djedid se relie à Fez el-Bali par le quartier de Bou Jeloud, qui contient une mosquée et une petit kasbah, à côté d’un palais et de jardins impériaux. Les communications entre l’ancienne et la nouvelleville se font par une succession d’esplanades et de passages fortifiés, où se mêlent des campements vagues, une mendicité variée et des étalages de droguistes ou de rebouteurs.

Fez el-Bali est, en réalité, la véritable Fez, le centre du Maroc. En venant de la côte, on y accède par Bab el-Mahrouq, la Porte du Brûlé, coudée et massive, dont les créneaux servent à suspendre les têtes recueillies, en preuve de victoire, par les expéditions chérifiennes. Bab el-Mahrouq doit ce sanglant privilège à ses origines mêmes : le jour précis, où l’on en achevait la construction, au début du xme siècle, le cadavre d’un chef rebelle, capturé dans la montagne, était apporté à Fez : le corps fut brûlé, la tête pendue aux créneaux de la porte, la tradition s'est perpétuée. Immédiatement au delà de Bab el-Mahrouq, se trouve la petite forteresse, Kasbet en-Nouar, qui fut, avant la construction de Fez el-Djedid, la résidence des dynasties marocaines. Laissant à droite l’immense quartier des jardins, on descend rapidement vers la basse ville par deux rues parallèles, où

se trouvent les jolis minarets et les auvents en bois sculpté de la médersa el-Bou Ananiya et de la mosquée d’Abou el-Hassan.

Fez el-Bali occupe tout le creux de la vallée de l’Oued-Fez, qui, sortant du vallon de l’oued ez-Zitoun, entre dans la ville sous l’arche crénelée de Bab el- Djedid, ornée de pendentifs de verdure. Les hautes maisons, serrées les unes contre les autres, remontent les pentes des deux rives, jusqu’à toucher l’enceinte des murailles. Du quartier des jardins, situé sur la hauteur, se détache une colline avancée, où la superposition des maisons grises, dominée par la mosquée de Sidi Ahmed ech-Chaoui, forme un cap au-dessus du quartier d’el-Karaouiyîn. Tout en bas, le long de la rivière, se développent les souks et s’élèvent les plus célèbres mosquées. Sur la rive droite, Moulay Edriss, el-Karaouiyîn, Erresif ; sur la rive gauche se dresse l’auvent monumental, qui recouvre la porte principale de la mosquée des Andalous. Les quartiers de la rive gauche s’achèvent au pied d’un cimetière, qui remonte rapidement jusqu’aux koubbas éventrées des Mérinides ; au bout de ceux de la rive droite, à Bab Fetouh, un autre cimetière, le plus vaste de la ville, occupe les collines avoisinantes et pénètre même dans l’intérieur des murailles. C’est là que, sous de simples pierres ou dans de glorieuses koubbas à tuiles vertes, sont enterrés les saints, les feqihs et les oulémas de Fez. Sidi Ali ben Harazem, dont le mausolée solitaire a été construit un peu en dehors de Bab Fetouh, et Sidi Ali bou Ghaleb, qui repose dans l’enceinte même de la ville, étaient des savants illustres ; ils florissaient au xne siècle, à l’époque où Fez brillait comme le

plus splendide foyer d’intelligence de tout l’Occident musulman ; dans la dévotion populaire, ils viennent aussitôt après Moulay Edriss, qui, en sa qualité de fondateur de la ville, en est resté le patron le plus vénéré.

Fez doit contenir quelque cent mille habitants. La population de Fez-el-Bali, aussi diverse que possible dans ses origines, s’est unifiée par le raffinement de la civilisation maure, qui a recouvert tous les éléments et formé le type actuel du Fasi. Fez se vante, en effet, de sa vie hadliariya, c’est-à-dire citadine, délicate en ses manières, distinguée dans ses goûts ; on la qualifie ainsi par opposition à la badiya , aux villes bédouines remplies de nomades, età 1 ’aroubiya, aux campements d’arabes installés sous la tente. Au Maroc, le privilège de ville citadine n’appartient qu’à Fez, Tétouan et Rabat, jusqu’à un certain point, à Tanger et Marrakech : « Les habitants de Fez ont l’esprit plus fin et plus pénétrant que les autres peuples du Maghreb », disait déjà le Roudh el-Qartas. De fait, Fez est la ville citadine par excellence ; on y trouve un vrai luxe dans l’habitation, le vêtement et la table ; le langage est plus pur que partout ailleurs, et la littérature plus en honneur. Les Fasis prétendent, à juste titre, former, dans l’Empire, la principale oasis de culture, au milieu des Berbères sauvages de la montagne et des rustres arabes ou arabisés de la plaine. Avant d’être Marocain, l’homme de Fez vent erre Fasi, et il manque rarement une occasion de marquer son mépris à l’égard de ses compatriotes moins civilisés.

Cependant les premiers Fasis furent des Berbères, parmi lesquels se perdirent les émigrants arabes de

l’ifrikiyah, les Maures venus de Gordoue et les Juifs autochtones. Almoravides, Almohades et Mérinides amenèrent dans la capitale un nouvel afflux berbère; le Roudh el-Qartas nous parle d’un prédicateur, qui fut éloigné par les Almohades de la mosquée de Karaouiyîn, pour la simple raison qu’il ne savait point le berbère. Au xme siècle, les Juifs de Fezétaient devenus si puissants qu’ils possédaient tout le centre de la ville et l’un d’entre eux en avait même été nommé gouverneur. Une révolte éclata contre cette communauté trop fortunée. L’émir Yacoub ben Abdelhaq, afin de les soustraire aux violences de la populace, dut les réunir dans un quartier particulier, qui fut le premier mellah du Maroc. Mais on leur interdit de posséder à l’avenir des immeubles urbains ; aussi, bon nombre de Juifs se firent-ils musulmans et se fondirent dans la masse des Fasis.

Après la prise de Grenade et les guerres des Morisques, qui se prolongèrent en Espagne jusqu’au xviie siècle, des familles maures d’Andalousie s’établirent à Fez. Enfin, la conquête turque et surtout la conquête française en Algérie amenèrent toute une émigration de Tlemcen et de la province d’Oran. Il va sans dire que Fez compte également un grand nombre d’individus, appelés de tous les points du Maroc : des étudiants de toutes les provinces peuplent ses médersas, et de tous côtés les artisans sont accourus, afin d’y trouver emploi. Mais le Fasi n a rien à voir avec ces gens de passage : il est le résultat de croisements heureux, où concoururent les diverses tribus berbères, les afflux successifs de Maures andalous, les immigrations arabes de Tunisie et d’ Algérie et un apport appréciable de Juiis islamisés.

La principale autorité de Fez el-Bali est le gouverneur; il descend chaque jour dans le bas de la ville, au Dar Bou Ali, où il rend la justice pour toutes les affaires qui ne relèvent point de la loi religieuse. Le gouverneur actuel est un superbe Riffain, originaire de Tanger et appartenant à une très vieille famille makhzen. Si Abderrahman ben Abdessadokest populaire à Fez, où son administration est extrêmement douce. Il a eu fort à faire, au cours de la récente agitation, pour contenir les Fasis qui, par tempérament, sont toujours de l’opposition. Les critiques, répandues à Fez el-Bali contre le sultan, avaient ému le makhzen, qui s’en était plaint au gouverneur. Celui-ci dut se résoudre à défendre les attroupements dans la rue et les réunions nombreuses dans les maisons; il convoqua donc les notables pour leur dire sa douleur d’être pris entre l’enclume de Fez-el- Bali et le marteau du makhzen; il les supplia de faire tenir les langues plus tranquilles, faute de quoi il ne lui resterait qu’à se réfugier à la mosquée de Moulay Edriss et à demander d’être relevé de ses fonctions. Par considération pour leur gouverneur, les Fasis s’imposèrent quelques jours de silence : il va sans dire qu’après ce court délai accordé à Si Abderrahman, les racontars reprirent de plus belle.

Le Roudh el-Qartas raconte, qu’au moment de poser les premiers fondements de la ville de Fez, Moulay Edriss adressa au ciel l’invocation suivante : « O mon Dieu! faites que ce lieu soit la demeure de la science et de la sagesse, que votre livre y soit

honoré et que vos lois y soient respectées ! Faites que les habitants restent fidèles au Sonna et à la prière, aussi longtemps que subsistera la ville que je vais bâtir ! » À en juger par les apparences, les vœux de Moulay Edriss ont été amplement exaucés ; il n’est pas possible de rester à Fez, même pour un court séjour, sans s’apercevoir combien la vie entière 5 est dominée par la religion.

La division du temps en heures de jour et en heures de nuit compte assez peu pour les Fasis, qui se règlent plus volontiers sur les heures de prière. Dès l’aube, fedjr, vers une heure et demie, dohr, entre trois et quatre heures, aseï au coucher du soleil, maghreb , et à la nuit close, acha, se répand sur toute la ville une immense acclamation : du haut des minarets, les muezzins appellent les croyants ; seule, la prière du matin — sobh — n’est pas proclamée par eux. En même temps, sur une potence en bois, fixée au sommet de chaque minaret, est élevée une lanterne, s’il fait nuit, ou un drapeau blanc, s’il fait jour : « Allah akbar ! Allah akbar ! Dieu est le plus grand ! Il n’y a de Dieu que Dieu et Mohammed est son prophète... Venez à la prière, venez faire le bien ! Allah akbar ! Il n’y a de Dieu que Dieu 1 ! »

Pendant les cinq dernières heures de nuit, par une coutume spéciale à Fez, ces chants se succèdent du haut du minaret de Karouiyin. Un riche Fasi, du nom de Ben Hayoun, qui vivait naguère dans le voisinage de cette illustre mosquée, fut frappé, durant

1. Pour la prière de l’aubo, avant de prononcer la formule commune à toutes les autres prières, les muezzins crient : « La nuit part avec les ténèbres ; le jour apparaît avec sa lumière éclatante. »

une maladie, du silence et de la solitude des nuits. Il se décida, en conséquence, à faire une fondation pieuse ; il institua les « compagnons des malades ». Ces compagnons sont des muezzins, au nombre de dix, dont la charge se transmet héréditairement : de demi-heure en demi-heure, chaque nuit, dans le même ordre, ils se succèdent én chantant des prières; le dernier d’entre eux, à la fin de sa demi-heure, hisse le fanal de l’aube. Les noms de ces muezzins sont connus de tous les Fasis ; leurs voix sont familières à tous, et les gens qui se réveillent la nuit savent les distinguer et reconnaître immédiatement l’heure exacte, d’après la voix du religieux chanteur. Les mosquées de Moulay Edriss, d’Erresif et des Andalous entretiennent des muezzins de même espèce, pour les trois dernières demi-heures avant l’aube.

Un pavillon bleu, élevé, le matin, sur les mosquées, annonce le saint jour du vendredi. A dix heures, il est remplacé par un pavillon blanc, qui demeure jusqu’à l’heure de la prière. Parmi les multiples mosquées et oratoires de Fez, il n’existe que seize mosquées de khotba, où peut être faite la prière du vendredi. Dans chacune, elle est célébrée à des heures différentes, entre l’ouli et l’aser. Dès midi, la prière est dite dans la grande mosquée de Fez el-Djedid, où se rend le sultan, à Moulay Edriss et aux Andalous ; à une heure et demie, à Karaouiyîn ; vers trois heures, à la mosquée de Bab el-Guissa. Dans toutes les mosquées, le service est assuré par un imam, qui fait les prières journalières, par des hazzaba, lecteurs de Coran, et par des muezzins ; les mosquées de khotba disposent, en outre, d’un khatib

ou prédicateur, qui est seul qualifié pour dire la prière du vendredi. En vertu d’un usage déjà vieux, les lchatibs de Fez sont tous choisis par le makhzen, parmi les descendants d’un grand savant, Sidi Abdelkader el-Fasi, qui vécut au xvne siècle, et dont la koubba se trouve enclose dans les maisons du quartier d’el-Qalqaliyin. Les membres de cette famille groupent leurs habitations autour du tombeau de l’ancêtre.

Sauf les oratoires qui sont de simples chambres de prières, les mosquées de Fez sont toutes construites sur un modèle uniforme : une cour intérieure, avec une fontaine centrale; sur les côtés, des arcades massives, blanchies à la chaux, formant une série de nefs. Les portes sont ornées d’auvents en bois travaillé, de sculptures sur plâtre, parfois même d’un portique extérieur, qui recouvre la faible largeur de la rue. Seuls, les minarets sont de forme et de décorations variées. Les plus anciens sont très laids : ce sont des tours lourdes etblanches, sans ornements, que coiffe une disgracieuse coupole; ils déparent les plus célèbres mosquées de la ville, el-Karaouiyîn et les Andalous. Les minarets des Mérinides sont la gloire de Fez; ils se sont élevés et amincis ; leurs parois sont recouvertes de reliefs en brique et de mosaïques de faïence; ils sont surmontés d’une lanterne légère, terminée par des boules dorées ; tels sontles minarets delà grande mosquée de Fez el-Djedid, de la médersa El-bou-Ananiya et de la mosquée d’Abou 1-Hassan, à Fez el-Bali. Enfin, les minarets modernes gardent la même finesse de lignes, mais ils se reconnaissent aux plaques de céramique verdâtre, qui les recouvrent et qui sont d’un art très inférieur ;

Maiioc d'aujourd'hui.

on les voit à Moulay Edriss, aux mosquées d Erresif et de Sidi Ahmed ech-Chaoui, ainsi que dans les deux mosquées du Dar-el-makhzen.

Ce sont les biens habous, qui font vivre la presque totalité des services urbains ; leurs revenus entretiennent le culte, la justice de Chraa, 1 enseignement supérieur, l’assistance et l’édilité publiques. Certaines fondations pieuses sont créées dans un but déterminé : un habou spécial assure une distribution journalière de pain dans les prisons ; un autre, la prière et la récitation du Coran dans les bastions extérieurs de la ville ; un troisième, le logement des adoul, chargés du calcul des mois lunaires. 11 y a également des habous consacrés à l’enlèvement des ordures et à l’éclairage de Fez el-Bali; un employé est entretenu sur un habou fantaisiste, pour recueillir les rats et autres bêtes mortes, qui lui sont payées à tant par tète. Quelques habous, d’une générosité naïve, sont peu à peu tombes en désuétude . il existait naguère une œuvre de mariages, confiée à de vieux adoul, dont la boutique était transformée en agence matrimoniale; bien plus, afin de donner aux ménages pauvres de bonnes impressions au début de leur vie commune, on les hébergeait gratuitement pendant une semaine dans une maison très confortable, dont on ne voit plus aujourd hui que les ruines. Un groupe de musiciens devait st rendre, tous les vendredis, à. l’hôpital des fous pou distraire les pensionnaires ; sur l’effet produit par 1 musique, on jugeait des progrès de la guérison.

A Fez, les propriétés des habous sont innombra blés : on peut dire que presque tous les immeubles destinés à un usage public leur appartiennent. Leurs

souks, fondaks, marchés, bains maures, fours, moulins et abattoirs sont loués à des marchands ou à des tenanciers. Leurs maisons font l’objet de baux très longs, consentis à des particuliers, qui peuvent en acheter la clef : moyennant une somme déterminée, jointe à une faible redevance annuelle, ils deviennent ainsi de véritables propriétaires. Tous les babous, à l’exception des biens appartenant à la zaouïa de Moulay Edriss, relèvent de deux administrations distinctes : ceux de toutes les mosquées et koubbas de la ville sont confiés aux deux nadirs chargés de 1 administration des biens de la mosquée de Karaouiyîn. L’assistance publique incombe au nadir spécial, préposé aux biens des pauvres ou biens de Sidi Fradj .

La rémunération des services urbains dépendant étroitement des habous, il s’en suit naturellement que la principale autorité de Fez-el-Bali revient, en fait, moins au gouverneur, représentant direct du makhzen, qu aux fonctionnaires religieux, aux cadis, chefs réels du corps des oulémas. Naguère, l’unique cadi de lez avait le titre de cadi des cadis et nommait lui-même à toutes les fonctions de l’ordre religieux ; depuis une cinquantaine d’années, ses pouvoirs ont été réduits par le makhzen, qui s’est réservé le droit de nomination, et la charge a même été dédoublée. Il y a aujourd’hui deux cadis à Fezel-Bali, le premier et le second ; ils constituent le tribunal du Chraa et désignent eux-mêmes leurs suppléants, en cas d’absence ou d’empêchement. Le demandeur peut choisir celui des deux cadis qu’il préfère ; mais, le procès une fois commencé, il n’est pas permis de changer. Aucune juridiction d’appel

276 LE MAROC d’aujourd’hui

n’est instituée; le plaideur évincé peut s’adresser à des oulémas, qui sont des savants consultants ; il réunit leurs avis sous forme de fetouas et les présente à son juge. Si ces fétouas paraissent offrir une suffisante valeur et si la partie adverse n’est point en mesure d’y répondre par des fetouas plus concluants, le cadi peut se résoudre à modifier son jugement primitif.

La procédure et les actes sont dressés par des adoul, nommés par les cadis, dont les petites boutiques se multiplient autour de Karaouiyin et qui reçoivent leurs honoraires de leurs clients. Les deux cadis ont coutume de siéger dans des meqsouras, qui sont des pièces attenantes aux mosquées ; le premier se rend à Karaouiyin, le second à Erresif. D’ordinaire, leurs audiences se tiennent de l’ouli à la prière du dohr, parfois aussi, en cas de besoin, de l’aser au moghreb ; mais, quand il s’agit d’une affaire urgente, envoyée par le makhzen, les cadis n’hésitent pas à la trancher séance tenante dans leur propre maison. Les deux cadis actuels de Fez, Si Abdallah ben Khadra et Si Homéid Bennani passent pour gens intègres. Ce sont de puissants personnages qui contrôlent l’administration des habous, proposent au makhzen le choix du clergé des mosquées, des professeurs de Karaouiyin et des cadis pour tout le pays makhzen.

Les institutions de bienfaisance, entretenues sur les habous de Sidi Fradj, secourent les pauvres de la ville, leur donnent nourriture et vêtements et pourvoient, après leur mort, à leur enterrement. Il n’existe aucune oeuvre spéciale pour les enfants abandonnés ou les malades ; on ne s’intéresse qu’aux aveugles.

pour lesquels ont été fondés deux asiles. Le centre de cette administration et l’établissement principal sont dans le moristan de Sidi Fradj, dont le rez-dechaussée est une maison de fous et le premier étage une prison de femmes. En bas, des cuisinières préparent les mets destinés aux pauvres qui se présentent quotidiennement; le matin, on distribue de la soupe, à midi, de la viande, et le soir, du couscous. Aux fêtes, on donne des aumônes en espèces et des secours aux chorfa miséreux, quand ils ont la mauvaise fortune de ne pas être pensionnés par le makhzen.

C’est l’administration des habous de Karaouiyîn qui se charge d’assurer l’enseignement public. L’instruction coranique est prodiguée dans les multiples écoles de quartier — msids ; — ce sont, en général, de petits recoins, situés au rez-de-chaussée, fermés par des paravents en bois découpé et d’où s’échappe le bourdonnement continu des enfants ânonnant les versets du livre sacré. Le local et le matériel sont entretenus par les habous; mais le feqih, préposé à l’école, est choisi par les gens du quartier et rétribué par ses élèves. Dès l’âge de cinq ans, les garçons commencent à fréquenter l’école; ils y apprennent à lire, à écrire et à réciter le Coran ; selon leur mémoire, ils le repassent trois, quatre ou cinq fois, puis s’en vont, entre douze et dixhuit ans, leur éducation ainsi terminée. 11 est d’usage que l’élève apporte au maître une légère redevance tous les mercredis, a la fin de chaque mois et au moment des vacances pour les grandes fêtes. Quand un enfant a achevé de lire un des chapitres du Coran, le feqih a l’habitude de tracer sur l’ardoise

de l’écolier une figure ; les parents, ainsi prévenus, envoient aussitôt une gratification, qui peut devenir fort importante quand l’enfant a atteint le dernier chapitre.

Pourles filles, il existe à Fez une quinzaine d’écoles qui sont de véritables cours particuliers, tenus par des femmes instruites; mais la présence des enfants y est assez irrégulière, et elles quittent l’école dès qu’elles ont treize ou quatorze ans. 11 y a, en outre, des écoles professionnelles, fonctionnant d’une façon analogue, pour la couture et la broderie. Les garçons ne disposent encore d’aucune école professionnelle. S’ils veulent apprendre un métier, ils doivent entrer comme apprentis, dès leur sortie de l’école primaire ; si, au contraire, ils recherchent une instruction supérieure, ils vont suivre, dans les mosquées et les koubbas, les cours des professeurs privés ou s’adressent à l’enseignement officiel, installé dans la mosquée de Karaouiyîn.

La mosquée de Karaouiyîn est la plus grande de Fez. Les étudiants et les fidèles pénètrent dans la cour par trois portes, dont les baies toujours ouvertes permettent aux chrétiens exclus d’admirer deux magnifiques fontaines; celles-ci, rattachées aux nefs latérales par de petits pavillons en pierre sculptée, sont de tous points semblables au fameux pavillon de la cour des Lions, dans l’Alhambra. Au fond, se prolonge, obscure et mystérieuse, la longue enfilade des arcades de la mosquée, qu’embellit la piété des générations successives et dont les dimensions sont telles, dit le Roudh el-Qartas, que vingt-deux mille personnes y peuvent assister à la prière, sous les voûtes de deux cent soixante-dix colonnes. Karaouiyîn

est le seul foyer intellectuel au Maghreb. L’enseignement y est donné matin et soir. Le matin, de l’aube à l’ouli, se succèdent, en trois séances, les cours de droit; l’après-midi, du dohr à laser, les cours de grammaire, de syntaxe, de prosodie, de logique, d’éloquence et de rhétorique. Des professeurs de moindre importance enseignent l’astronomie et les mathématiques ; quant à l'histoire, les étudiants sont supposés l’apprendre dans les livres1.

Il existe encore à Karaouiyîn une bibliothèque, qui fut célèbre ; l’émir Mérinide y déposa, en 1285, un fonds de livres, qui faisait partie du butin conquis sur le roi chrétien de Séville. Aujourd’hui, cette bibliothèque délaissée n’a plus guère d’importance. Les étudiants, auxquels les livres étaient prêtés jadis, s’abstinrent fréquemment de les restituer ; ce qui restait d’ouvrages de quelque valeur fut pris d’autorité par Moulay el-Hassan et réparti dans les Dars el-makhzen des quatre villes impériales, où se trouvent les plus riches bibliothèques du Maroc. Il reste aujourd’hui un millier de volumes, contenus dans une seule salle. Instruit par 1 expérience du passé, le bibliothécaire ne prête plus ses livres; parfois seulement, il en débite des cahiers aux étudiants, qui désirent les copier.

La plupart des feqihs possèdent quelques livres; mais on cite peu de grandes bibliothèques particu-

1. Certains ouvrages traditionnels forment la base de l’enseignement de Karaouiyîn. Sidi Khalil, qui fut le grand jurisconsulte du rite malékite, constitue, avec ses commentateurs, le fondement de l’étude du droit. Les études littéraires reposent principalement sur deux ouvrages, YAdjroumiya et la Alfiya.

Itères : la plus célèbre de Fez est celle d’un chéri f, oncle du sultan, Moulay Edriss ben Abdelhadi. Malgré le faible débit des livres, le mouvement littéraire est assez important : les savants écrivent volontiers sur l’histoire, le droit, la jurisprudence et surtout sur la religion, car les livres religieux sont assurés d’un public plus étendu que les livres de science. Les ouvrages sont imprimés par les trois lithographies qui existent dans la ville, ou bien au Caire : des négociants Fasis, en relations avec l’Égypte, achètent le manuscrit à l’auteur et se font éditeurs pour la circonstance. Il n’y a pas au Maroc d’imprimerie arabe en dehors de Fez. Le commerce des livres se fait dans huit échoppes de libraires, groupées dans les Sbétriyin, derrière Karaouiyîn. A côté, se trouve un nombre à peu près égal d’échoppes de relieurs, qui confectionnent de jolies reliures en peau, mais sans aucune des recherches d’art usitées dans certaines parties de l’Orient. Tous les vendredis, après la khotba, se tient à Karaouiyîn un marché de livres, où sont vendus à la criée les vieux bouquins des étudiants.

Les cours ont lieu dans un coin quelconque de la mosquée, où les tolba se groupent autour de leurs professeurs. C’est la voix publique qui désigne les professeurs. Un taleb réunit autour de lui quelques étudiants; s’il réussit à plaire, il augmente son auditoire et la renommée lui attribue le titre de feqih; enfin, il parvient à obtenir des cadis sa nomination de professeur de cinquième classe. Dès lors, il est fonctionnaire appointé par les habous, et reçoit, à l’occasion des fêtes, une sila du makhzen, c’est-àdire une somme d’argent et un habit, avec une moima

de blé et de viande. Le professeur passe par les cinq classes successives : son traitement et sa sila augmentent avec son grade. Mais il n’est en réalité que professeur auxiliaire jusqu’à la première classe, qui, seule, donne droit de s’asseoir sur la quatrième marche d’une estrade, du haut de laquelle on domine ses auditeurs. Le nombre des chaires de Karaouiyîn oscille entre quinze et vingt ; plusieurs d’entre elles ont été fondées par des habous spéciaux, qui déterminent les heures des cours et la nature de l’enseignement. Il existe actuellement dix-sept professeurs de première classe.

Les tolba originaires de Fez habitent dans leurs familles ; ceux qui arrivent de toutes les parties de l’Empire s’installent, pour la durée de leurs études, dans l’une quelconque des médersas de la ville. Il y avait, à Fez, neuf médersas : quatre ont été désaffectées. Les cinq, qui sont encore habitées et contiennent cinq cent quatorze chambres, sont : El- Mesbahiya, El-Attarin, Ech-Cherratin, Es-Sefïarin, Bab el-Guissa ; toutes appartiennent aux habous. D’ordinaire, dès leur arrivée, les étudiants achètent la clef d’une chambre, qu’ils paient de vingt à deux cents douros ; ils en gardent la jouissance pendant la durée de leurs études, puis la donnent ou la revendent au moment de leur départ; les plus pauvres s’accommodent avec un ami ou un contribute plus fortuné.

Chaque médersa est dirigée par un moqaddem qui n’est pas étudiant, mais doit être choisi par les étudiants; il préside au balayage, à l’éclairage et à la distribution quotidienne du pain fourni par les habous. Dans les mosquées des médersas, un taleb fait

la prière et récite le Coran, à moins qu’il ne s’y trouve un imam, pris au dehors. Il est d’usage que la plupart des tolba de même origine se groupent dans une même médersa. Les gens du Haouz occupent El-Mesbahiya ; ceux du Tafilelt, quelque Djébala et les étudiants venus de l’Est, même de l’Algérie, vont à ech-Cherratin ; Bab el-Guissa reçoit le gros des Djebala; es-Seffarin, les gens du Sous; enfin les étudiants des villes, Rabat, Casablanca, Tétouan, etc., se réunissent à el-Attarin. Les tolba vivent généralement par petits groupes et prennent leurs repas ensemble. En dehors du pain journalier, qui vient des habous, ils comptent sur la munificence des particuliers, dont la charité a coutume de pourvoir à leur subsistance; les étudiants savent dans quelles maisons magnifiques ils sont assurés de rencontrer la harira et le couscous ; certains connaissent un assez grand nombre de ces précieuses adresses pour pouvoir tirer quelque revenu de la vente des mets qu’ils y reçoivent.

Naguère, les tolba pouvaient rester dix ans en médersa ; la onzième année seulement, on leur supprimait le pain quotidien et on les expulsait de leurs chambres. Cette coutume est maintenant abolie : au bout de trois ans, on exige du taleb, qui a fréquenté Karaouiyîn, quelque preuve de science. S’il la donne, sa renommée commence à s’établir et, en l’absence de tout examen, lui tient lieu de diplôme. Une lois dispersés par la vie, la carrière des tolba est fort incertaine. Peut-être resteront-ils toute leur vie de simples lettrés ou de modestes adoul ; peut-être aussi deviendront-ils imams et khatibs dans les grandes mosquées, cadis dans les villes ou les tribus,

voire professeurs à Karaouiyîn et même secrétaires au makhzen.

En attendant les incertitudes de l’avenir, les tolba vivent doucement etgaiement de la charité publique. Une fois par an, pendant une semaine, leur gaieté est autorisée à déborder sur la ville ; à ce moment, ils élisent un sultan des tolba. C’est un usage déjà ancien, qui date du règne de Moulay er-Rechid, le fils du fondateur de la dynastie alaouite. En 1665, ce prince, ayant gagné à sa cause les tribus orientales, s’était soulevé contre son frère, Moulay Mhammed, et cherchait à s’ouvrir la route de Fez. Or, le couloir de Taza se trouvait alors sous l’autorité d’un riche Juif, nommé Ben Mechaal, qui s’était acquis une influence considérable dans tout le Djébel. Pour le réduire, Moulay er-Rechid, dont les ressources étaient faibles, eut recours dit-on, aux tolba d’Angad. La légende veut que quarante d’entre eux aient consenti à prendre place dans autant de caisses, qui furent apportées, comme cadeaux, à Ben Mechaal. Celui-ci, sans défiance, installa chez lui ces colis : la nuit venue, les tolba sortirent de leurs boîtes, tuèrent Ben Mechaal et s’emparèrent de la ville pour le compte de Moulay er-Rechid. Ce coup de main lui valut aussitôt le concours des Djébala. En récompense du service rendu, Moulay er-Rechid déclara qu’il y aurait chaque année un sultan des tolba : depuis lors, en effet, les étudiants de Fez et de Marrakech créent, dans les premiers jours d’avril, cette éphémère souveraineté.

Lorsque la fête approche, les tolba demandent au sultan l’autorisation de la célébrer. Puis, ils se groupent par médersas et préparent la mise aux enchères

de leur sultanat. Ces enchères commencent un mer» credi à Karaouiyîn, par les soins du crieur qui vend les livres. Les deux premiers jours ne sont que plaisanteries ; il est entendu que les offres ne sont point sérieuses : on peut se permettre toutes les fantaisies à l’égard de la couronne mise à prix. L’adjudication effective n’a lieu que le vendredi, après la prière de l’aser. Cette année, le trône fut acheté cent vingt douros, en présence de quatre cent seize étudiants de Fez, par un taleb du Sous, Si Abderrahman ben Othman, appartenant à la médersa ech-Cherratin. Le sultan des tolba a droit à quelque faveur pour lui ou pour sa famille, mise en liberté d’un parent prisonnier, exemption viagère de tout impôt, etc. Le sultan des tolba, proclamé, nomme aussitôt des oumana, chargés de recueillir les souscriptions des principaux Fasis. L’argent recueilli doit procurer au corps entier des tolba une colossale nzâha de plusieurs jours. SaMajesté Chérifienne, avisée, envoie à son collègue d’un jour tous les insignes de la souveraineté : une escorte de soldats, un mchaouri, un cheval sellé, un costume, un parasol, des porteurs de lances et des chasseurs de mouches. Quant aux vizirs et aux grands caïds, le sultan des tolba, par lettres scellées de son cachet, sollicite leur munificence en ces termes traditionnels :

A notre serviteur dévoué (ici les noms et titres). Je vous informe que notre Seigneur (que Dieu lui donne la victoire !) nous a autorisé à célébrer la fête habituelle, ainsi qu’elle a été célébrée sous ses ancêtres. Toutes dispositions ont été prises en vue de passer dignement ladite fête, et de grandes marmites sont déjà dressées pour la préparation des mets. Aussi vous ordonnons-nous

de verser sans délai la cotisation qu’ont toujours donnée vos pères, mille ans déjà avant la création d’Adam. — Si vous vous conformez à cet ordre, tout ira bien ; sinon nous lancerons sur vous nos armées victorieuses de puces et de punaises, qui vous empêcheront de manger à votre table et de dormir dans votre lit. Exécutez-vous vite : si vous manquez de bêtes de charge pour nous faire parvenir l’argent, nous vous enverrons pour le chercher des « ânes de Djeddah* ».

Une semaine ayant suffi pour préparer la nzâha, le sultan des tolba sort en grande pompe de sa médersa, le vendredi qui suit son élection : il va faire la prière à la mosquée des Andalous, puis se rend à la koubba de Sidi Ali ben Harazem : ce grand savant, venu jadis d’Andalousie pour étudier à Fez, sert de patron aux étudiants. Le cortège des tolba profite de la circonstance pour vendre au public des dattes et des oranges, qui sont achetées fort cher par les gens de Fez, désireux d’acquérir la baraka des tolba. Le lendemain, samedi, après la prière du dohr le sultan des tolba sort de la ville par Bab el-Mahrouq : passant entre Fez el-Djédid et la kasbah des Chérarda, il gagne les bords de l’oued Fez, où ont été dressées les tentes du campement. Il apparaît alors dans toute sa gloire ; il est précédé d’un groupe de Djébala, armés de fusils à pierre, dont les détonations font envoler les pigeons ramiers, nichés dans les vieilles murailles de la ville. Le mchaouri fait office de caïd el-méchouar; les porteurs de lances le précèdent, les chasseurs de mouches agitent leurs étoffes légères ; un parasol abrite le maître, et les soldats le protègent contre l’enthousiasme de la

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