CHAPITRE XIV
Le commerce de Fez : souks, kaïsariyas et fondaks. — Relations commerciales avec les divers pays de l’Afrique et de l’Europe. — L’industrie locale : l’organisation des métiers. — Les marchés. — Finances municipales. — La fonction du Mohtaseb. — Divisions administratives de Fez el-Bali : les quartiers et les rues de la ville. — Police et voirie. — Distribution des eaux de l’oued Fez. — Les maisons; l’industrie du bâtiment ; décoration et mobilier. — Les jardins.
Fez.
La mosquée de Moulay Edriss se trouve placée juste au milieu du grand bazar, au centre commercial de Fez. Dans chaque quartier, il existe bien de petits souks ob les voisins peuvent se procurer les objets de première nécessité; mais c’est seulement au grand bazar que se trouvent agglomérés les produits les plus divers ; de plus, la vente au détail des étoffes, draps et soieries, ne s’effectue que dans les galeries couvertes de la kaysariya, qui est une annexe du grand bazar, avec le sovk essobbat, réservé aux marchands de babouches. Les boutiques des souks sont, pour la plupart, bien habous, et quelques-unes seulement appartiennent à des particuliers. Les marchands se groupent, comme dans tout l’Orient, selon la nature
de leurs marchandises : dans ces rues étroites, recouvertes de treillis en roseaux, les petites échoppes se succèdent, serrées les unes contre les autres.
Chacun des souks porte le nom du produit qui s’y débite, et les négociants y forment une corporation, qui a son amin désigné par ses pairs et agréé par le makhzen. En outre, le makhzen choisit, chaque année, dans la corporation, trois ou quatre experts, auxquels doivent être renvoyées toutes contestations entre négociants, à moins que les parties n’aient réussi à se mettre d’accord sur le choix d’un arbitre. Quant à la police du souk, chaque corporation se charge de l’assurer par des gens à elle. Les négociants n’ont à payer aucune patente ; mais il est d’usage que, lors de l’arrivée du sultan à Fez ou à l’occasion d’une cérémonie quelconque dans la famille impériale, chaque souk envoie au Dar elmakhzen un cadeau ; les oumana doivent également veiller à fournir une hédiya, lors des trois grandes fêtes religieuses.
Le commerce est entièrement libre, sauf pour la corporation des épiciers — bakkâl — qui, étant presque tous étrangers à la ville, — la plupart sont gens du Sous — et y achetant à crédit, doivent verser, avant de s’établir, une caution. Les transactions ne paient aucune autre taxe que le droit de marché, qui est affermé par le souk. Dans chaque souk, un déliai 1 procède aux ventes à la criée, et perçoit, comme honoraires, un tant pour cent sur les ventes.
1 . Le dellâl est une sorte de commissaire-priseur, nommé par l’amin du souk, auquel il fournit caution ; les ventes à la criée 6e produisent d’habitude à la fin de la journée, entre l'aser et Je maghreb.
Certains recoins de bazar sont réservés au bric-à-brac, Les vieilles babouches viennent échouer dans un des deux Tarrafin, où sont groupés les savetiers ; l’un d’eux est installé sur le pont de la mosquée d’Erresif, et le double alignement d’artisans, raccommodant des débris de chaussures, est l’un des aspects pittoresques de la ville.
Les négociants en gros sont établis dans les fondaks, aux alentours du bazar. Les fondaks sont de grandes cours, sur lesquelles s’ouvrent des chambres, au rez de-chaussée et au premier étage. Dans le plus ancien et le plus célèbre, le fondak en N cjjârin (fondak des menuisiers), dont la porte est surmontée d’un auvent joliment travaillé, les Juifs sont admis à louer des chambres1. Les gros négociants vendent aux petits détaillants, sur paiements échelonnés, mais sans intérêts, conformément à la loi religieuse. Ils opèrent également avec les courtiers, qui parcourent les tribus voisines.
Les transports sont assurés par les muletiers et chameliers qui logent, eux et leurs bêtes, dans les nombreux fondaks, affectés à cet usage et disséminés par toute la ville. La cour y est encombrée de chameaux, de mulets, de chevaux et d’ânes; les hommes sont logés dans les chambres du premier
1. Il existe à Fez dix fondaks, appartenant aux habous ; un onzième vient d’être construit par le ministre des Finances Cheikh Tazi. Le plus grand est le fondak el Qattanin (celui des marchands de coton) ; on compte, en outre, le fondak et-Tat taouniyin, où résidaient naguère les marchands de Tétouan et le fondak el-Jeld (des peaux), où l’on vend, le matin, des peaux fraîches, et le soir des peaux tannées. Les rares négociants européens, ayant créé des dépôts à Fez, possèdent un dar esselaâ, une maison de marchandises, qu’ils occupent tout entière à eux seuls.
étage; un chameau paie 0 p. 20 par jour, un cheval ou un mulet 0 p. 12, un âne 0 p. 06, un homme de 0 p. 20 à 0 p. 30. C’est là que se forment les caravanes. Elles doivent, au préalable, acquitter des droits de sortie aufondak en-Nejjarin, où fonctionne une administration, installée par lemakhzen. Comme le blad es-siba touche presque aux portes de Fez et que plusieurs des tribus berbères, voisines de la capitale, s’obstinent à refuser l’impôt, on a imaginé de le percevoir indirectement par cette taxe sur les produits qui leur sont expédiés. Aucun convoi ne peut passer les portes de la ville, sans présenter une ne foula, indiquant les droits acquittés; les convois à destination des ports sont pourvus d’une nefoula d’exemption. Les droits varient suivant la nature des marchandises.
Les négociants de Fez ont des relations fort étendues, et ils essaiment dans les principales villes du pays. Ils ont même fondé des colonies dans toute la Méditerranée et jusqu’en Angleterre. Ce sont de* gens d’affaires Fort entendus: à Fez, le commerce est en honneur presque autant que la science ou la religion. Si Lion que les Maures l’emportent de beaucoup sur les Juifs. En échange des produits d’Europe, ils exportent de la laine par les ports de Larache et de Tanger, des peaux de chèvre, des dattes du Tafileit et des alpistes, mais surtout les produits de Fez : leurs haïks, djellabas, babouches, vêtements, foulards, ceintures et cordons en soie, etc., vont dans tous les pays arabes du nord de l’Afrique et jusqu’au Sénégal. Le cuir rouge du Tafileit est expédié en Europe. Le cuir jaune de Fez, ziouani, ne trouve pas de débouché en dehors du Maroc, mais
il pénètre dans tout le Gharb, à Tanger, el-Ksar et Rabat. Le cuir violet, bouqqami, est envoyé à Sfrou et à Mékinez, et, de là, dans les tribus berbères, pour servir aux babouches de femmes.
Mékinez trafique pour son compte avec l’extérieur, sans l’intervention de Fez. Mais les négociants de la capitale sont généralement associés avec ceux de Sfrou, de Taza et du Tafilelt. Sfrou et Taza desservent les tribus Béraber voisines; Taza y joint une partie de la clientèle djébalienne. Le Riff se fournit à Mélilla. En temps ordinaire, une caravane mensuelle de cinquante à cent chameaux suffit aux relations du Tafilelt avec Fez; lors de la saison des dattes, il faut jusqu’à huit caravanes par mois. Sous le règne de Moulay-el Hassan, de fréquentes caravanes circulaient entre Fez et Oudjda, pour les relations avec l’Algérie. Depuis quelques années, le mauvais vouloir du gouvernement avait ralenti ces relations; le chemin était même devenu moins sûr, et les muletiers ne se hasardaient plus guère qu’avec les convois du makhzen, chargés de porter la mouna, tous les trois mois, aux garnisons des kasbahs intermédiaires. L’agitation de Bou Hamara a désormais coupé la route: Taza, elle-même, transformée en une sorte de capitale des insurgés, se développe par ses propres forces et a rompu toutes relations avec Fez. Maintenant, tous les produits de Fez, destinés à l’étranger, doivent prendre la voie de Tanger ou de Larache, où les réexpéditions sont effectuées par de petits courtiers, appelés Qabbals. Ce qui va en Algérie débarque à Melilla, où les taxes à acquitter par le commerce sont moins onéreuses qu’à Oran et à Nemours, puis gagne la frontière par Oudjda :
le reste se rend à Marseille ou à Gibraltar, pour être ensuite dirigé vers l’Égypte ou le Sénégal.
Les négociantsFasis n’ont pas attendu que l’Europe vînt chez eux. Les principaux sont en relations directes avec les grandes maisons européennes ; ils ont même établi des comptoirs à Marseille et à Gênes. Pour l’achat des cotonnades, ils ont, à Manchester, une douzaine de comptoirs. De même, les maisons de Fez ont cherché le contact avec la clientèle. Elles ont plus de trente comptoirs au Sénégal, à Dakar et sur la ligne du chemin de fer jusqu’à Saint-Louis : quelques marchands ont même sollicité la naturalisation française, pour commercer au delà de Kayes. En Algérie, la province d’Oran est inondée de boutiques marocaines, et il y en a jusqu’à Alger. En Égypte, un petit groupe marocain vit sous l’autorité d’une sorte de consul officieux, que l’on nomme Oukü el-Mgharba (le mandataire des Marocains).
Sauf les tisserands, dont bon nombre possèdent des boutiques dans la kaïsariya, les fabricants ne font point eux-mêmes le commerce; ils se contentent de fournir leurs produits aux principaux marchands ou de faire vendre à la criée. Tous les métiers sont organisés par corporations, qui se choisissent un amin et le font agréer par le makhzen ; ce syndic est le juge naturel des contestations entre les membres. Les litiges avec les gens du dehors, sur la qualité des objets vendus, relèvent de la compétence de deux experts, nommés cMoukh ennedhar et désignés par le makhzen lui-même. La liberté du travail est absolue. Faute d’écoles professionnelles, l’apprentissage peut commencer dès sept ou huit
ans, et, pour les artisans, l’atelier du patron succède le plus souvent à l’école coranique.
Comme il est naturel, les principales corporations sont celles qui fabriquent les spécialités de Fez. Il y aune quinzaine d’années, les fabricants de soieries trouvaient, dans le pays même, la soie nécessaire; aujourd’hui il en vient bien encore du Djébel, mais la majeure partie est importée de Marseille ou de Gênes. Les tisserands confectionnent, sur de vieux métiers, des burnous et deshaïks; ils emploient des fils de coton, venus d’Angleterre, et des fils de laine, dont les plus fins sont de provenance française; les fils grossiers sont préparés à Sfrou ou dans le Djébel. Fils de soie, de coton et de laine sont colorés par les teinturiers de la ville. Quatre tanneries manipulent le cuir de Fez. Ce cuir est ensuite transformé en babouches, qui sont faites de peau de chèvre, doublée de peau de mouton, sur une semelle en cuir de bœuf. Tout un groupe de corporations vit de la terre à potier, recueillie dans le vallon de l’oued ez- Zitoun; les briquetiersy ont leurs fours; les potiers, au nombre d’une dizaine, réunis autour de Bab Fetouh, confectionnent ces faïences à dessins bleus, un peu grossières, mais jolies, qui servent dans les maisons à tous les usages domestiques. Il faut citer encore les corporations des plâtriers, des ajusteurs de mosaïques, des menuisiers, enfin des peintres, tous artisans qui forment, avec les maçons, l’industrie complète du bâtiment.
Les métiers les plus délicats sont presque tous exercés par les gens de Fez; quelques Tlemçanis sont cependant tisserands et fabricants de babouches. Quant aux métiers vulgaires, ils sont abandonnés
LE MAROC D’AUJOüRD’hüI
aux étrangers, qui affluent pour gagner leur vie dans la capitale. La plupart des épiciers viennent du Sous, les maçons de Figuig, les savetiers duTafilelt; les jardiniers sont Djébala, les portefaix Ouled-el- Hadj, de laMoulouya, ouBéni-Hayoun, — petite tribu berbère, sise à trois jours de Fez, entre les Ait- Youssi et les Béni-Ouaraïn. Les gardiens et les portefaix des fondaks sontpris parmi les gens du Touat. Une corporation fort importante est celle des meuniers. Une succession de moulins est étagée à travers la ville, le long des branches et dérivations de l’oued Fez. Les particuliers ont l’habitude de faire pétrir leur pain chez eux, et de l’envoyer cuire au four le plus voisin. Il y a quarante-quatre fours consacrés à cet usage; quatre seulement sont réservés au service des boulangers; un autre est affecté à la cuisson des têtes de mouton, qui sont considérées, dans tous les pays arabes, comme un mets fort appétissant.
Les habous sont propriétaires des vingt et un bains maures de la ville. Ces bains, affermés à des tenanciers, admettent les hommes le matin et les femmes l’après-midi. Le soir, il arrive que le local entier soit loué par une famille, qui désire, moyennant la faible redevance de deux pesetas, se livrer en commun à une petite débauche de propreté. On s’est peu préoccupé, à Fez, du sort des étrangers. Faute de maisons amies pour les héberger, les plus aisés peuvent louer quelques chambres dans les fondaks des négociants, les autres doivent vivre dans les caravansérails affectés aux bêtes de charge. De rares restaurateurs débitent des tripes ou des déchets de mouton cuits ; des cuisines en plein vent, établies dans quelques souks, préparent du kefta, boulettes
de viande hachée, agglomérée autour d’une tige de fer. Des vendeurs d’eau, guerraba, vendent, par les rues, l’eau tirée d’une outre en peau de chèvre et appellent l’attention des passants par une sonnette constamment agitée. Pour distraction, les étrangers n’auront que les cafés et les bains maures.
Les produits de la campagne sont concentrés dans des marchés spéciaux. Il existe quatre marchés aux grains, aux quatre extrémités de la ville. Les locaux en ont été concédés par les habous aux oulémas de Fez, qui perçoivent, à leur profit, le prix des locations; le tenancier reçoit, en nature, tant pour cent sur les grains vendus, touche un droit par chaque bête de charge franchissant sa porte, et achète à bas prix la petite quantité restée invendue à la fin du jour. Un deces marchés, le Souk el-GKzal, est affecté à des usages divers : le matin, les femmes des environs viennent y vendre de la laine filée; entre onze heures et midi, le blé y est offert à la criée sur échantillons. Un adel note soigneusement la hausse et la baisse, et c’est ainsi que fonctionne la bourse des grains. De l’aser au maghreb, il n’est plus question de blé ni de laine filée; c’est le tour des esclaves. Dans un coin, un magasin appartenant au makhzen sert à la vente du soufre, dont l’État a le monopole.
Les huiles ont leur marché, la qaât ezzit. Le tenancier y perçoit un droit par chaque bête de charge, des adoul enregistrent les transactions et des portefaix, qui sont gens du Touat, transportent l’huile au domicile des acheteurs. Sur les ventes, le makhzen perçoit, à titre de droit, un dixième en nature. L’huile du Djébel est seule apportée au marché ; les fruits, recueillis dans les olivettes voisines de Fez et appar-
tenant aux Fasis, sont pressés dans une quarantaine de pressoirs, installés dans la ville même, et l’huile ainsi fabriquée est aussitôt achetée par les bakkals. Pour ne point frustrer le trésor public, le propriétaire, avant de presser ses olives, doit solliciter une autorisation préalable et faire évaluer le droit à acquitter.
Le beurre, le miel et le savon sont réunis dans un même marche, dont le tenancier est autorisé à percevoir 0 p. 40 par quintal vendu. Le savon est fourni par une quinzaine de fabriques, établies dans la ville. On apporte, en outre, à ce marché, les viandes de conseive, khalia ; ce sont des lanières de bœuf séchées et cuites dans 1 huile avec du suif,* la population pauvre s’en nourrit pendant l’hiver. Le charbon de bois, que les gens de la campagne amènent chaque jour sur leurs petits ânes , arrive au fondait elfakher, loué par des Touatis, qui l’exploitent, h la fois comme entrepreneurs, comme portefaix et comme adjudicataires du droit de marché. Le tenancier du f ondak ech-chemain, où se vendent les fruits secs (raisins secs, noix, noisettes, dattes, olives conservées) est également adjudicataire du meks : le premier étage de son local est loué par lui à des ouvriers en babouches. La terre savonneuse — ghas~ soûl arrive au f ondak el-attarin ; le bois pour les constructions et les meubles au Zribet el-Khecheb, près de Bab el-Guissa, où se trouvent dans le soussol des silos qui emmagasinent le blé des gens de b ez. Il y a un souk, où se vend le henné, qui vient du Haouz, et le khôl; un fondak est réservé aux légumes et aux fruits des jardins de Fez ou du Djébel; les derniers seuls ont à supporter les taxes. Ce marché
ne fonctionne que cinq mois de l’année, depuis les fèves du printemps jusqu’aux melons et aux pastèques de l’automne. Le raisin, les grenades, les citrons et les oranges se vendent, toute l’année, au Rahbat ezzebib. Les œufs, les poules, les pigeons, le couscous tout préparé, les pâtes et la semoule sont apportés par les gens de la campagne dans un marché — essagha — qui fonctionne du matin au soir. Il en est de même du marché — el-houtiya — où se débitent les poissons frais et séchés, les mulets ou les aloses, pêchés dans le Sebou et dans l’Innaouen; sur ce marché se tiennent, en quête d’engagement, les joueurs de tambourins et de musettes.
Chaque quartier a ses étals de bouchers; ceux-ci achètent le bétail au marché du jeudi, en dehors de Bab el-Mahrouq. Bœufs et moutons sont abattus dans quatre abattoirs, loués à des entrepreneurs par les habous ; les déchets des animaux leur sont abandonnés en rémunération de leurs services. Une taxe d’abatage, guerdjouma, récemment établie, dont le produitdoit assurer le balayage des rues, estacquittée par les bouchers entre les mains d’un amin spécial. C’est une première tentative, faite par le makhzen, en vue de créer à Fez des ressources propres. Le percepteur des taxes d’abatage en transmet le revenu à Yamin el-mostafad, chef des services financiers de toute cité marocaine, receveur des contributions indirectes. Cette fonction est une quasi-sinécure ; car cet amin est un simple agent de recettes pour le droit des portes, qui est affermé, la taxe de marché, qui l’est aussi dans la plupart des cas, et le droit de sortie perçu au fondait en-nejjarin. L’amin el-mostafad actuel, el- Iladj Omar et-Tazi, est le propre frère du ministre des
finances; il est fort en faveur auprès du sultan, dont il est l’ami et le complaisant. Sa principale affaire est de pourvoir aux constructions du makhzen avec les revenus qu’il encaisse. De plus. Fez est dotée d’une institution spéciale, chargée d’assurer le paiement des dépenses de l’État. Le Dar Adeyyel présente des états mensuels, et obtient les fonds nécessaires du Trésor; son administration est composée de trois oumana, dont deux sont gens de Fez et le troisième de Tétouan.
Toute la vie économique, à Fez, ainsi que dans les autres villes du Maroc, est contrôlée par un fonctionnaire particulier, le mohtaseb, qui est le plus important après le gouverneur et les cadis; seul avec ces hautes autorités, il possède le privilège de faire emprisonner ses administrés. C’est un personnage bizarre, aux attributions élastiques. La voix populaire l’appelle el-fdouli (l’intrus), car il peut, à son gré, intervenir en toutes choses, et, comme il ne perçoit point de traitement fixe, il est à souhaiter, pour la sécurité des transactions, qu’il soit un homme parfaitement intègre. Du fond de sa beniqa qui se trouve au souk au henné, ce potentat fixe à son gré la valeur marchande des principales denrées, grains et huiles, en prenant pour base les cours des ventes à la criée. Parfois, ces fixations sont maintenues pour un temps assez long, parfois aussi elles se modifient jusqu’à deux fois par jour. Le mohtaseb fixe encore le prix de la farine, du beurre, du savon, du miel, de la viande, du charbon, du lait et même des friandises locales. Il surveille les bains maures, s’insinue dans la gestion des corporations, contrôle la qualité des marchandises, et sa juridiction supérieure
pèse sur toutes les contestations commerciales, qu’il renvoie au jugement des experts, choisis par les divers souks. On voit quelles perturbations pourraient amener les fantaisies du mohtaseb, pour peu que ce personnage multiforme prît goût aux spéculations ou aux exactions. Le mohtaseb actuel s’appelle Si Driss ben Zàkour.
Administrativement, la ville de Fez est divisée en trois parties distinctes ( qesma ou ferqa), qui correspondent exactement aux trois branches de l’oued Fez au travers de f ez-el-Bali; ce sontl’Adoua, sur la rive droite de la rivière, les Andalous et les Lemtiyin, sur la rive gauche. Cette division n’a d’importance que pour la répartition du service de garde, que chacune des qesmas doit aux bastions extérieurs Nord et Sud et au bordj de la kasbah de Bou Jeloud. En fait. Fez est découpée en dix-huit quartiers — hôma — : six par chaque qesma1. Les quartiers qui forment le centre de la ville, les mieux habités, se trouvent tous sur la rive gauche de l’oued Fez. Ce sont : El-Qalqaliyin, Cuerniz et Qatlanin, où se groupent les bazars, les grands magasins, les services publics, les principaux f ondaks et les tombeaux des saints les plus illustres. Au-dessus s’étendent les deux quartiers d’El-üyoun et de Ras el-Djenan, avec tous les jardins de la ville. Tous les quartiers de Fez sont traversés de rues2
1. Voici les noms des dix-huit quartiers de Fez : Dans 1 Adoua : El-Keddan, Lagouas, El-Gézira, El-Adoua, El-Mokhfiya, sid el-üued. Dans les Andalous: El-Qalqaliyin. Bas el- Djenan, El-Oyoun, Guerniz, El-kaUaniyin, Souiqet ben Safi Dans les Lemitiyin : Talaà, Aïn, Aziiten, Zqaq Ezzoman’ Fondak el-Yehoudi, Blida, Essagha.
2. Les Fasis ne se sont pas rnis en frais d’imagination pour donner des noms aux rues de leur ville ; il leur a sulli d’un
MAnoc d 'aujourd'hui.
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très étroites; les hautes maisons projettent en avant leurs encorbellements. Comme le terrain est accidenté, la plupart de ces rues sont en pente ; au milieu, les pieds des mules ont creusé un sillon. En temps de pluie, faute de pavés, elles se transforment en marécages, et les Fasis, pour y marcher, attachent, sous leur babouches, des planchettes de bois, montées sur des supports. Sur les rues, s’embranchent des impasses où les piétons seuls peuvent pénétrer.
Les dix-huit quartiers de Fez el-Bali sont administrés par autant de moqaddems-el-hôma, que les habitants choisissent parmi eux et font agréer par le makhzen. Les moqaddems et leurs remplaçants sont généralement gens de peu et médiocrement payés des attributions multiples dont ils sont chargés : police et maintien de l’ordre, justice de paix et contrôle des eaux. Par leurs soins, les portes intérieures, qui barrent toutes les voies d’accès, doivent être closes pendant la nuit ; en pratique, les portes sont fermées par le noctambule le plus notoire et ouvertes par les individus les plus matinaux du quartier. La fermeture n’est vraiment assurée que si un propriétaire, voisin d’une porte, se charge du service. En outre, le moqaddem a sous sa juridiction les femmes de mauvaise vie, qui lui fournissent bon gré mal gré le plus clair de leurs revenus. Enfin, en cas de harka1, c’est lui qui, prévenu par le makhzen
nom propre ou d'un qualificatif indifférent. On rencontre Aqbaezzerqa, la montée bleue; Sebaà louyat, les sept tournants ; Aqbet el-firan la montée des souris. A peine quelques rues rappellent-elles, par leurs noms, des souvenirs historiques, comme le Derb-Erroum, rue des Roumis, où habitèrent jadis des captifs chrétiens.
1. C’est aux moqaddems qu’il appartient d’arrêter les voleurs
FEZ
et assisté de quatre notables, préside aux opérations du recrutement et de l’impôt. Pour prix de tant de peines, les moqaddems ont le privilège de déjeuner, tous les vendredis, dans la grande mosquée de Fez el-Djedid, après avoir assisté à la prière du sultan.
Deux oumana, nommés par le makhzen, vaquent au service de la voirie; ils disposent d’employés pour faire procéder au balayage et à l’enlèvement des ordures. Quant au service des eaux, c’est une organisation particulière, qui n’est pas la moins curieuse des institutions de Fez. L’eau est la vie et le charme de la ville; les cascades de l’oued Fez la font circuler en tous sens, à travers les maisons et les jardins; il n’est point d’orangerie qui ne soit sillonnée d eaux courantes, point de patio qui ne possède sa fontaine ou son jet d’eau. Les fontaines publiques se multiplient dans les rues et, dans chaque quartier, des jours sont ouverts sur les canalisations pour recevoir les ordures ménagères, constamment entraînées par la rivière. Après avoir ainsi vivifié et purifié la ville, l’oued Fez devient un vulgaire égout collecteur, et ses eaux sales sont distribuées hors des
murs, dans les jardins, qu’elles arrosent et fertilisent1.
dans toute 1 étendue de leur arrondissement. Ceux-ci, une fois pris, sont incarcérés dans l’une des deux grandes prisons qui se font vis-a-vis au centre de la ville et dont la garde est efouah irement COnfiée à un membre de la famille des Ouled-
1. L’oued Fez entre tout entier dans Fez el-Djedid. puis il détaché sur la droite une série de branches qui vont tomber en cascades dans le vallon de l’oued ez-Zitoun, pour rentrer en ville, avec le nom d’oued el-Kébir, sous l’arcade de Bab el-Diédid ; de la, un canal, creusé de main d’homme, le canal de Masmouda. crée une dérivation très abondante, destinée à
Cette abondance des eaux est l’un des charmes de Fez. Du dehors, les habitations ont un déplorable aspect, avec leurs murs nus et rigides, décrépits le plus souvent et sans la moindre fenêtre. L’entrée est fermée par une porte de bois, ferrée de gros clous; puis un corridor conduit le visiteur dans le patio central, sur les côtés duquel s’ouvrent des chambres, au rez-de-chaussée et au premier étage. Chez les gens peu fortunés, la cour est exiguë, fermée en haut par une grille, sur laquelle, les jours de grand soleil, on peut étendre une toile protectrice, et les chambres sont très petites. Chez les riches, une colonnade circulaire, d’où pendent des étoffes, ou bien encore une avancée très prononcée du toit, protège la cour contre l’excès de la chaleur; de beaux bains sont aménagés dans un angle du logis; les chambres sont
desservir la rive des Ândalous et les jardins qui la prolongent. A sa sortie de Fez el-l)jedid, l’oued Fez se partage en deux bras, à droite celui des Andalous, à gauche celui des Lemtiyin. Chacun de ces bras, descendant en torrent, 1 un par le quartier des jardins, l’autre par la Talaà, se ramifia de plus en plus, disparaît sous les maisons et les moulins et distribue l’eau dans tous les immeubles delà rive de Karaouiytn. L eau court en tous sens, apportée par les tuyaux, consacres à 1 eau pure, emportée par les tuyaux destines aux eaux sales et réalisant, depuis des siècles, grâce au concours de >a rivière, le système du tout à l’égout. Après avoir desservi une partie de la ville, les ramifications de labranche des Audal .us, grossies des sources prochaines, réunissent leurs eaux, désormais salies, pour se précipiter dans l’oued el-Kéiur, qui, passant à l’état d'égout collecteur, prend ie nom de Bou el-Khrareb. A cet endroit a été construit sur la rivière, le font de Bin el- Medoun (entre les villes) d’où l’on a une vue fort pittoresque sur les torrents divers se rejoignant à travers la ville, avant de descendre vers le Sebou. Les ramifications de la branche des Lemtiyîn se réunissent, à leur tour, dans la ville meme et y forment l'oued Ezzihoun, qui sort des murailles pour se jeter, un peu en dessous, dans le Bou el-Khrareb, sur un point
vastes; des mesriyas isolées forment de petits appartements indépendants pour les fils ou les hôtes de la maison. Quand le propriétaire est un homme d’affaires, son habitation familiale est flanquée d’une maison plus petite — douiriya — qui a son entrée propre et sert de bureau ou de chancellerie. Que la maison soit riche ou pauvre, la décoration ne varie que par le luxe des détails : mêmes boiseries peintes, mêmes motifs évidés dans le plâtre et mêmes revêtements en mosaïque de faïence. Sur un côté du patio, se trouve la fontaine en céramique, dont les robinets coulent incessamment, et souvent un jet d’eau au centre de la cour donne une sensation constante d’humidité et de fraîcheur.
Toutes les industries du bâtiment sont réparties
dénommé Addour. Les eaux sales, ainsi rejetées par la ville, sont distribuées dans les jardins contigus à l’enceinte des murs. Fez possède ainsi un merveilleux régime d’eaux, desservant la ville presque entière, sauf une petite fraction du quartier d’Ei-Biida, où il n’a pas été possible de faire remonter les canalisations.
Un pareil système exige forcément des réparations et peut prêter à de fréquentes contestations entre voisins. Les réparations sont effectuées, aux frais des intéressés, par les deux corporations des poseui’s de tuyaux, qouadsiya, et des égoutiers, moualin el-âffâra, qui veillent aux canalisations, les uns pour l’eau pure et les autres pour l’eau sale. S; quelque tuyau se trouve endommagé, c’est au propriétaire qv ’il appartient d'appeler les ouvriers spéciaux ; néglige-t-il de le faire, le mal es! promptement signalé, de façon ou d’autre, à l’un des deux mokhaznis, qui parcourent sans cesse la ville, avec mission de signaler aux moqaddems el-hôma les points défectueux des services publics ; et le moqaddem oblige aussitôt à s’exécuter le propriétaire récalcitrant. En cas de litiges entre voisins sur ces objets délicats, le procès esttranché par deux experts institués dans chaque corporation ; en l’absence de règlements écrits, ces gens jugent, à la satisfaction générale, d’après les coutumes et usages traditionnels.
entre six corporations : maçons, mosaïstes, dessinateurs en céramique, plâtriers, menuisiers et peintres. Le plan de la construction est dressé et exécuté par les maçons, puis les dessinateurs de mosaïques découpent et ajustent sur le sol, sur les fontaines et jusqu’à mi-hauteur des murs, les briques vernissées et multicolores — zellij — fournies par les mosaïstes. Au-dessus, les décorations en plâtre évidé et colorié soutiennent les plafonds, soit droits, soit voûtés et creusés de niches. Aux grandes portes des chambres, des boiseries délicates sont coloriées par des peintres qui, depuis plusieurs générations, appartiennent à la famille des Ouled-el-Qabbadj . Tous ces dessins sont exécutés sur de vieux modèles, vulgarisés par des découpures en papier, et il est rare que les artistes y apportent des innovations1.
Les murs des chambres sont tendus de haïtis d’étoffes, sur lesquels sont appliqués des broderies ou des tissus découpés. Des matelas et des tapis, des coussins en soie de Lyon ou des broderies, spéciales à Fez, exécutées en fil de soie sur toile blanche, jonchent le sol. Les portes sont fermées de rideaux — khâmiya — jaunes, aux raies multicolores, également fabriqués à Fez. Une coutume bizarre veut que, dans les grandes maisons, il y ait, aux extrémités de
i. Les arts du bâtiment sont une des gloires de Fez et plusieurs maâllems de leurs corporations jouissent d’une grande renommée. Parmi les dessinateurs de mosaïques, les plus célèbres sont actuellement El-Hadj Kaddour ben Makhlouf et Si Ahmed ben Chérif ; deux chorfa Oudghiri de Figuig sont surtout recherchés comme ajusteurs. Dans la corporation des plâtriers, le plus connu est El-Hadj el-Hassan el-Guebbas; dans ïa corporation des menuisiers, Ghaz, el-Hadj Mohammed Essahraoui et Mâallem Driss el-Assouli.
chaque chambre, deux lits, en fer doré, à baldaquin, surmontés d’une couronne ; ces fâcheux produits de l’industrie anglaise sont importés de Birmingham.
Au centre de Fez-el-Bali, les maisons sont trop serrées les unes contre les autres pour avoir des jardins. Par contre, les quartiers excentriques, — El-Oyoun et Ras el-Djenan, dans la haute ville, El- Keddan, sur la rive droite de l’oued Fez, et Zqaq Erromman sur la rive gauche, — forment des agglomérations de verdure. Habitations et pavillons y sont réunis par des allées en maçonnerie, où courent les rigoles, sous les peupliers et les ormes, parmi les rosiers, les jasmins jaunes et les arbres fruitiers, orangers, citronniers, grenadiers, abricotiers, mûriers, amandiers et figuiers. Dès février, les amandiers commençent à fleurir, puis les autres arbres se succèdent jusqu’au milieu de juillet, où persistent encore les fleurs rouges des grenadiers; dès juin, sont mûrs les abricots, les prunes et les figues. Autrefois déserts, ces jardins ne servaient qu’au divertissement des Fasis; aujourd’hui, nombre de gens de la ville y ont transporté leur habitation, pour jouir de la verdure, des eaux courantes et de la vue magnifique sur Fez et ses environs. Enclos de gros murs très élevés, ces jardins étalent leurs sévères alignements de murailles dans ces quartiers, qui sont pourtant les plus agréables de la ville.