CHAPITRE XV
La vie de famille. — Distractions et superstitions féminines.
— Le costume. — La polygamie et l’esclavage. — Le sentiment religieux ; affiliation aux confréries, dévotion aux marabouts. — L’exercice de la médecine. — Les fêtes de famille : mariages, naissances, baptêmes et circoncisions. — L’enterrement des morts. — La vie sociale ; la nzàha. — Hospi talité des Fasis; le jeu. — Constitution de la société maure. — Les familles chérifiennes : leur situation et leurs privilèges.
— Les noms patronymiques. — Les repas. — La musique: âla et griha. — Les chansons andalouses du Haïq. — La poésie populaire : poètes, cheikhs et cheikhas. — La colonie européenne. — Les gens de Tlemcen. — Résistance des Fasis à la pénétration des étrangers.
Fez.
La vie des Maures de Fez s’écoule, monotone et raffinée, dans ces maisons et dans ces jardins ; depuis sa naissance jusqu’à sa mort, le Fasi y laisse doucement couler les jours, tristes ou gais, que lui verse la volonté divine. Les familles sont nombreuses et se groupent autour de leur chef; les fils introduisent leurs jeunes épouses au foyer paternel, et les petitsenfants grandissent aux côtés des aïeules. Hommes et femmes vivent ensemble ; les gens de Fez ne con-
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naissent point le harem ; aussi est-il d’usage, avant de faire une visite, d’attendre un instant, dans le corridor d’entrée, pour que les femmes aient le temps de quitter la cour. Autant que possible, chaque membre de la famille a sa chambre. Les ablutions se font dans la cour, auprès de la fontaine et dans l’indispensable bain dont le Coran prescrit l’usage, après tout contact féminin. Le matin, les hommes se lèvent de très bonne heure pour la prière de l’aube et font, aussitôt après, un premier déjeuner de harira; au dohr, est servi le principal repas de la journée ; le soir, on prend le thé accompagné d’une collation très légère. Dans les grandes familles, les hommes mangent ensemble, les femmes et les domestiques de leur côté. Dans les familles plus modestes, tout le monde se réunit. Chez tous, le thé du soir groupe la famille entière, et c’est le seul moment de pleine vie familiale dans un intérieur maure. Le reste du temps, les hommes s’occupent, au dehors, de leurs intérêts ou de leurs plaisirs, et les femmes restent seules au logis.
Il paraît que les Mauresques sont encore peu cultivées ; à peine quelques-unes savent-elles lire et écrire. Bon nombre, par ignorance, s’abstiennent même de faire leurs prières; leur principale affaire est de tenir leur ménage, à moins qu’elles ne soient assez riches pour posséder une négresse. Leurs distractions consistent en de vagues broderies ou de nonchalantes musiques, en parties de cartes et en séjours prolongés sur les terrasses, lesquelles sont réservées aux femmes. Elles y montent, vers le maghreb. s’installent dans les petits manzahs, causent avec les voisines, et se transmettent les nouvelles
du jour. Elles échangent peu de visites, surtout dans les classes élevées. La réclusion de leur vie rend très difficile toute aventure amoureuse . Les fêtes de famille, mariages, naissances, baptêmes et circoncisions, amènent seules quelque gaieté grâce aux chanteuses et au concours de parentes ou d’amies. Le reste du temps, elles vivent, ternes et délaissées, attendant sans impatience la fin du jour, qui ramène l’époux.
Superstitieuses, elles sont toujours prêtes à rechercher la bénédiction du moindre marabout: Sidi Abdeddaïm leur assurera la docilité de leurs maris ; Sidi Hanin Elfasi calmera les cris d’un bébé que l’on sèvre; Sidiel-Mehdi corrigera les enfants volontaires; Sidi el Basri leur affinera l’intelligence; etLella Yeddouna leur donnera le goût du travail. Pour se rassurer sur la vie d’un malade ou d’un absent, connaître le sort futur d’une jeune fille en quête d’époux ou d’une nouvelle mariée, on a recours à la science d’un taleb ou d’un diseur de bonne aventure. Parfois, aussi, on recoure à Yachat-el-fal (le dîner du sort). Le jeudi est le jour réservé à ces sortes d’exercices. Une des plus jeunes femmes de la famille farde de rouge et de khôl le côté gauche de sa figure, puis prépare de la main gauche, un énorme plat de couscous. Cela fait, elle se rend successivement autour de la ville dans sept bains, sept fours, sept moulins et au bord de sept rivières, pour inviter à souper les génies. Vers minuit, toute la gent féminine de la maison attend les génies convoqués ; les lumières sont éteintes ; à la porte, la femme, qui s’est chargée des invitations, multiplie à ses invisibles hôtes les formules de bienvenue. Puis, quand un temps raisonnable a été laissé pour le repas, on monte sur la
terrasse ; des feux sont allumés et les assistants y jettent des boulettes de drogues diverses qui représentent les personnes pour lesquelles on veut interroger l’oracle. Ce sont les formes et les crépitements de la flamme qui révèlent la destinée.
Les revendeuses, juives et musulmanes, qui fréquentent les maisons pour offrir aux femmes les bijoux et les objets de toilette, trouvent des clientes faciles à séduire, car les Mauresques sont coquettes et se plaisent aux raffinements du costume. Leur vêtement uniforme se compose d’un caftan de drap ou de soie, qui descend jusqu’aux pieds et forme à la fois jupe et corsage; par-dessus, une mansouriya, en toile très fine, en laisse transparaître la couleur. Ce costume, fort seyant, est ajusté à la taille par une étroite ceinture de cuir ou par une large bande de soie brochée d’or. Aux pieds nus, des babouches ornées de glands et de passementeries ; sur la tête, un foulard de couleur vive, d’où pendent deux nattes, entourées de fils de laine. Le foulard recouvre, d’ordinaire, une sorte de tiare en carton, le hantouz, qui devient le principal ornement des jours de fête. On y fixe plusieurs rangs de perles et de pierres précieuses; deux mouchoirs de soie s’en détachent pour retomber en arrière sur les cheveux, ainsi que deux rubans de soie noire, où l’on fixe des pièces découpées dans une lamelle d’or. Lourdes boucles d’oreilles, bracelets aux mains, anneaux aux pieds, colliers de perles descendant sur la poitrine, surchargent les femmes de Fez. Elles allongent volontiers leurs cils avec du khôl, se mettent du rouge aux lèvres et sur les joues, parfois aussi une mouche légère, mais elles évitent les tatouages chers aux Bédouines.
Les hommes ne sont pas moins raffinés dans leur costume, et la mode de Fez est réputée dans tout le Maroc. Sur le caftan de couleur, dont les manches serrent le bras, et sur le vêtement de toile fine qui le recouvre, ils revêtent une djellaba, dont ils portent sans cesse le capuchon relevé; un burnous ou bien un haïk, en gaze délicate, enveloppe la tête et s’enroule gracieusement tout autour du corps. Sous le capuchon, la tête complètement rasée est coiffée d’une cAec/m/a rouge, que fixent les multiples plis de la blanche rezza. Ils portent une bande de barbe tout autour de la figure et ne laissent pousser de leurs moustaches qu’une ligne très amincie. La superposition des vêtements forme un ensemble d’une extrême blancheur, et il est visible que la propreté et la finesse des étoffes sont considérées comme le plus grand luxe. Dès leur plus jeune âge, filles et garçons portent ce costume ; toutefois, on épargne aux petits garçons le poids des burnous et des hai'ks ; ils n’ont que des djellabas aux couleurs vives, dont l’éclat se modère avec les années.
11 semble qu’au Maroc, comme d’ailleurs dans le reste de l lslam, la polygamie tende à disparaître; elle persiste surtout dans les campagnes et diminue dans les villes, où elle n’existe plus dans les meilleures familles. Contre le divorce, dont la facilité est extrême, de réelles préventions commenceraient à s’établir. Peut-être faut-il moins attribuer ces progrès au développement de la moralité publique qu’à l’économie chez les gens peu aisés et à l’abus des négresses chez les riches.
Dans toutes les maisons, les esclaves noirs sont employés comme domestiques, nègres rasés, sur la
tête desquels subsiste une petite boucle crépue, ou mieux négresses, dont le nombre et le costume révèlent de prime abord le train de la maison. Cette population noire était naguère importée du Soudan par le Touat et le Tafilelt ; notre installation à Tombouctou a supprimé ce commerce : mais, aujourd’hui, Marrakech envoie des nègres du Sous, butin de guerres incessantes entre les tribus sahariennes. Le marché d’esclaves se tient chaque jour au Souk el- Ghzal ; il passe pour mal achalandé ; les produits de choix sont entreposés chez des marchands spéciaux et vendus par l’intermédiaire de trois courtiers connus, qui centralisent les offres et les demandes. Parmi les négociants qui s’occupent occasionnellement de ce genre de commerce, le plus populaire est un certain El-Hadj Abderrahman el-Kasri. C’est un homme déjà âgé, fin de visage et d’excellentes manières. Comme il a beaucoup voyagé, il a un peu retenu, notamment quelques mots de notre langue; il a visité tout l’Orient pour ses affaires et Paris pour ses plaisirs. El-Hadj Abderrahman habite, auprès du bazar, une petite maison, dont la cour est joliment peinturlurée ; deux chambres contiennent les étoffes et autres produits européens; une troisième héberge sa marchandise humaine. Là, se trouve un groupe de jeunes personnes fort gentilles, arrivant directement du sud. Le patron est si jovial que tout ce petit monde est en gaieté, et il semble que ces négresses familières soient les véritables maîtresses de la maison. Le prix des négresses est très variable, de vingt à mille douros. La simple bonne à tout faire n’a, comme de juste, qu’une faible valeur; les prix s’élèvent, dès qu’il s’agit d’une cuisinière ou d’une musicienne : ils
atteignent leur maximum pour une future concubine.
Les Maures sont, en effet, très friands des négresses ; chez un grand nombre d’entre eux, la couleur foncée trahit les goûts paternels. L’esclavage de ces concubines ou de ces servantes paraît, d’ailleurs, chose assez douce. La maternité les affranchit de droit; leurs enfants naissent légitimes. Le plus souvent, un Maure considère comme une action méritoire, au moment de mourir, d’affranchir quelquesuns de ses esclaves. Dans la vie journalière, les négresses sont beaucoup plus libres que les femmes blanches; elles peuvent sortir à leur gré, mener au dehors la vie la plus irrégulière, et elles ne risquent, au retour, qu’une raclée ou une décision radicale du maître, qui les fait mettre en vente, pour se débarrasser de leur inconduite. Du reste, cette mise en vente peut être exigée par toute négresse, qui aurait des motifs de plainte. Pour y contraindre son propriétaire, il lui suffit de se réfugier dans une koubba; la protection du saint lui garantit la possibilité de tenter une meilleure fortune dans une maison nouvelle.
Les Maures ont un vif sentiment religieux, il y a parmi eux quelques indifférents par négligence : il n’y a certes pas d’incroyants. Chaque Fasi fait régulièrement ses prières, le plus souvent dans l’oratoire voisin, et, le vendredi, il ne manque pas la mosquée. Presque tous sont affiliés à l’une de ces confréries qui fournissent à leurs adeptes préceptes de vie et formules de prières. Les plus recherchées sont les confréries purement marocaines ; tout le menu peuple se laisse séduire par les jongleries des Aïssaoua et des
Hamadcha, dont les zaouïas-mères sont à Mékinezet au Zerhoun, mais qui possèdent, chacune, des zaouïas à Fez. Les gens cultivés, et parmi eux la plupart des oulémas, sont Derqaoua, ou affiliés aux diverses branches de cet ordre (Sqalliyin, Kettaniyin...); le principal cheikh Derqaoui réside dans le Djébel, chez les Béni-Zéroual, et un seul moqaddem administre, pour son compte, les cinq zaouïas de Fez. Les Taïbiyin, qui relèvent des chorfa d’Ouazzan, comptent également bon nombre d’adeptes parmi les négociants et les propriétaires; ils absorbent presque toute la colonie des gens de Tlemcen, du Touat et du Taûlelt, établie dans la capitale, et leurs zaouïas comportent quatre moqaddems, groupant autour d’eux les affiliés de même origine. Les confréries algériennes ont fait également de nombreuses recrues : on peut dire que les personnages les mieux placés de Fez sont Tidjaniya, et leur moqaddem actuel est un Algérien, Sidi el-Bachir; on trouve aussi quelques membres de la confrérie des Yousfiyin, dont la zaouïa-mère est à Milianah. Il y a même quelques Qadriya qui relèvent de la zaouïa fondée à Bagdad, auprès du tombeau fameux de Sidi Abdelkader ed- Djilani.
Il ne suffit pas aux Fasis de rechercher l’initiation de ces diverses confréries ; ils se font, en outre, les serviteurs des saints illustres, dont la multiplicité est une des gloires de la ville. Chacun, sur la tombe de son saint de prédilection, aux jours habituels de visite, porte des offrandes en argent ou en nature, qui reviennent de droit aux descendants du marabout ou à la confrérie dont il fut le fondateur : Sidi bou GhalebetSidi bou Djida sont visités le mercredi;
Sidi Ahmed ech-Chaoui et Sidi Boubekr ben el-Arbi le jeudi ; Sidi Ali ben Iïarazem le samedi ; quelques saints particulièrement recherchés, comme Moulay Edriss, Sidi Ahmed el-Tidjani ou Sidi Abdelkader el Fasi ont leurs réceptions tous lesjours. Le vendredi est réservé aux tombes des parents et aux koubbas. Chaque année, surtout à l’automne, de grande pèlerinages réunissent toute la population de la ville autour de ces illustres patrons ; presque tous doivent se contenter d’un seul de ces moussems ; seuls, Moulay Edriss et Sidi Ahmed el-Bernousi sont assez populaires pour en obtenir deux.
La médecine, bien entendu, a d’étroits rapports avec la religion. Les malades ont recours à certains tolba, qui font mine de fouiller dans leurs grimoires, fabriquent un talisman et l’appliquent sur la partie souffrante. Ces mêmes tolba se prêtent aux vengeances féminines en provoquant, par leurs conjurations,
1 impuissance d’un homme, en empêchant un mariage ou la naissance d’un enfant. La koubba de Sidi Ali bou Ghaleb passe pour le meilleur refuge en cas de maladie; les patients vont s’y installer quelque ois pour plusieurs semaines, dans deux maisons qui leur sont affectées, l’une réservée aux hommes et 1 autre aux femmes. En dehors de la koubba, les blanches d’un jujubier sont toutes couvert es dr touffes de cheveux suspendues ; ce sont les femmes menacées de calvitie qui demandent au saint de retarder le désastre. La guérison de la lèpre, du ver solitaire et de la rage sont une spécialité miraculeuse de la maison d Ouazzan ; l’on s’adresse, en ce cas, aux chorfa Ouazzanis résidant à Fez et connus pour posséder tette précieuse bénédiction. Une famille de mara-
bouts, celle des Ouled Sidi Amar el Qadmiri possède l’art héréditaire d’appliquer les pointes de feu ; les descendants du saint s’installent sous une tente, au marché du jeudi, pour y attendre la pratique. La guérison des maladies nerveuses est confiée aux gnaoua, trois corporations de nègres, venues du Sud et organisées en confréries avec des moqaddems. Ils accourent dans les maisons avec des drapeaux et des tambourins, vêtus d’oripeaux et de colliers en coquillages; leurs chants et leurs danses exorcisent les démons. Leur fatiha est fréquemment sollicitée par les femmes stériles ; ils disent aussi la bonne aventure et prédisent l’avenir.
Les médecins de la Mecque, qui sont le plus souvent des Tunisiens et n’ont jamais vu l’Arabie, sont recherchés pour leurs remèdes sanctifiés, dattes delà Mecque, eau du puits Zemzem ou sable recueilli près du tombeau du Prophète. Plus haut dans l’échelle médicale, les rebouteurs Béraber ont une certaine pratique des opérations chirurgicales ; il y a des sagesfemmes assez expérimentées et des droguistes, dans leurs petites boutiques en ville ou sous leurs tentes à la kasbah de Bou Jeloud, débitent des drogues traditionnelles. Nous avons même un de nos compatriotes, arrivé d’Algérie par le Tafilelt, qui est devenu renégat et vit aujourd’hui de ce métier lucratif de rebouteur. Enfin, les gens les plus cultivés de Fez forment la clientèle d’un unique médecin syrien, qui a fait a Constantinople quelques études médicales.
Les fêtes de famille apportent, seules, du mouvement et de la gaieté dans les vies féminines, recluses par 1 ignorance et la superstition. L’occasion la plus solennelle est naturellement le mariage, avec ses
Maroc d’adjourd’hui.
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cérémonies longues et compliquées. D’ordinaire, les jeunes filles se marient vers quinze ou seize ans, les garçons entre vingt et vingt-cinq ans. Jusque-là, les familles aisées ont coutume d’installer leurs fils dans une petite mesriya et de leur fournir une négresse de confiance, afin de les préserver de la galanterie vulgaire, qu’offrent à tout venant, dans les divers quartiers de la ville, une foule de prostituées, accourues de tous les coins de l’Empire. Ce sont les parents qui arrangent les mariages de leurs enfants, et c’est pourquoi les unions sont si nombreuses entre gens d’une même famille. Une fois l’accord établi, les deux pères marquent la fin des pourparlers, en procédant ensemble aux « petites fiançailles », et ils en avisent la fiancée par l’envoi d’un cadeau.
Quelques semaines après, on procède au contrat; l’acte est dressé et signé dans une mosquée par deux adoul. En règle générale, la jeune fille n’a point de dot, mais elle en exige une de son fiancé, qui est assez faible et doit être employée en vêtements et en bijoux. Le domicile du jeune ménage est établi dans l’une des deux familles, presque toujours dans celle de l’homme ; la femme ne saurait être contrainte à quitter la ville, et le mari, si les affaires l’entraînent au loin, devra partir seul ; quelquefois même, on lui défend toute velléité d’absence et de polygamie ; enfin on fixe strictement le nombre de négresses qui devront servir la jeune épousée, et celui des visites quelle pourra recevoir de sa mère. La rédaction de cet acte compliqué marque l’engagement définitif; le fiancé envoie une négresse chez sa promise pour y porter des cierges, des dattes et du lait, et l’on met du henné aux mains et aux pieds de la jeune fille, en
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témoignage public de fiançailles. Encore quelques semaines, et les parents des deux côtés convoquent leurs amis à Moulay Edriss pour appeler sur les futurs époux la bénédiction du patron de Fez. Cette cérémonie, qui équivaut, en droit, à la publication du mariage, a lieu, à la porte de la koubba, un vendredi, après la prière de l’aser. Les fiancés n’y assistent point ; les deux pères se mettent à droite et à gauche de l’entrée du tombeau ; leurs amis et leurs proches s’alignent derrière eux. Alors le barbier du fiancé s avance et demande pour les deux jeunes gens la fatiha de Moulay Edriss ; les assistants joignent aussitôt leurs deux mains, en psalmodiant quelques prières pour le bonheur du futur ménage.
Ce barbier que nous venons de voir apparaître est mêlé à tous les événements de la famille. C’est lui qui rase les premiers cheveux de l’enfant, qui, plus tard, procède à sa circoncision. Il continue gratuitement son office jusqu’au jour du mariage ; il appelle sur les fiancés la bénédiction de Moulay Edriss ; il rase le jeune mari, le soir de ses noces, au moment même où celui-ci va pénétrer dans la chambre nuptiale. Dès lors, il sera rétribué pour son office, qui est de raser la tête de l’époux et de lui arranger, chaque semaine, les bandes compliquées de sa rezza.
La publication du mariage est suivie d’une grande fête dans la maison de la fiancée ; les parentes du fiancé s’y rendent avec une mouna par lui offerte ; il y a des chants et des danses ; on met à la jeune fille le henné, qui est à la fois, pour les Mauresques, un signe de joie et un procédé de séduction. La teinture achevée, la mère du fiancé place dans la main de sa future belle-fille une monnaie ou un bijou d’or. Le len-
demain, c’est au tour de la fiancée à remercier par l’envoi d’un repas à l’adresse de son fiancé ; celui-ci mange les plats avec ses amis et les renvoie vides, accompagnés de quelque cadeau. Puis un certain temps s’écoule, plus ou moins long selon les circonstances, jusqu’à ce que le fiancé soit devenu assez riche pour s’établir, fournir la dot et payer les fêtes du mariage. En attendant, à chaque fête religieuse, son souvenir va vers sa promise, sous la forme d’un cadeau.
Quand toutes choses sont prêtes, le fiancé prévient ses futurs beaux-parents qu’il peut d’ores et déjà payer la dot. 11 réunit alors ses amis, leur donne une petite fête et délègue deux ou trois d’entre eux pour porter la somme fixée. Dès lors, rien ne s’oppose plus au mariage. Les apprêts de la cérémonie sont confiés à certaines négresses, neggafas, dont c’est le métier spécial et qui appartiennent aux sept ou huit corporations reconnues à Fez ; chacune de ces corporations comprend de dix à vingt négresses. Les neggafas prennent possession de la maison du fiancé pour préparer la chambre nuptiale. Elles la garnissent d’haïtis et de rideaux tissés d’or, de tapis et de coussins brodés ; dans un coin de la pièce, dissimulée derrière un amoncellement de matelas, elles installent la dekhchoucha, où se passeront les premières nuits du ménage. Tous les objets sont loués pour la circonstance, et le prix de la location varie, selon la classe, entre dix et trente douros. Alors le mariage peut être célébré le lundi ou le jeudi suivant, qui sont les deux jours propices réservés à ces fêtes.
Tandis que s’organise l’appartement conjugal, la fiancée se prépare, de son côté, au grand acte qu’elle
va accomplir : elle se baigne tous les jours ; la coutume veut qu’elle prenne sept bains, avant d’être introduite au domicile de l’époux. L’avant-veille du mariage, commence une période de fêtes : les jeunes amies ont été conviées à tenir compagnie à la fiancée ; on lui teint les pieds au henné. La veille du grand jour, de très bonne heure, les négresses la portent sur leurs épaules tout autour de la maison, en disant : « Nous te plaçons sous la protection du Prophète ! » et, quand elles la replacent à terre : « Voici la beauté sans parfum ! » Pour la rendre plus appétissante aux désirs de l’époux, on lui met alors le grand henné. C’est une besogne fort délicate, exécutée par des femmes qui appartiennent à la corporation des hennayas; avec un henné spécial, venu du Touat, que l’on pile en le mélangeant de jus decitron, les artistes font, au pinceau, un ensemble de dessins, sur les mains et sur les pieds, jusqu’au coude et jusqu’au mollet. Ces dessins se maintiennent fort longtemps, et les Maures estiment qu’ils prêtent à leurs femmes un charme particulier. La fête dure toute la nuit, mais, le jour même de son mariage, la fiancée se repose.
Tard dans la soirée, une délégation des parents du mari vient la chercher, et le cortège se forme pour la conduire à sa nouvelle demeure. Il n’est pas d’usage que les parents de la jeune fille prennent place dans ce cortège. Si la mariée est chérifa, tous les chorfa sont invités a accompagner sa chaise à porteurs; elle vient d’abord à Moulay Edriss, pour solliciter, sans toutefois entrer dans la mosquée, la bénédiction du saint ; la chaise est entourée de négresses ; les coups de fusil retentissent. Les jeunes
filles de caste ordinaire font le trajet à pied, et elles ne doivent arriver que peu de temps avant l’aube.
Au seuil de l’époux, la mariée reçoit d’une femme, sa parente, les symboles du ménage, une clef, une datte et un morceau de levain ; puis elle est introduite dans la chambre nuptiale, où on lui farde la figure, et la revêt de ses plus beaux vêtements. Vient le mari : son barbier le rase, puis les neggafas lui présentent sa femme : «Voici la beauté douce, voici la datte délicate, voici l’ambre fin !... » Les deux époux s’assoient côte à côte ; après un instant, le marié se lève, place la main sur la tête de sa femme et prononce quelques prières pour demander à Dieu la prospérité de la famille qu’il va fonder. Tout le monde s’est déjà retiré; l’aube est venue, et le mari, après quelques instants passés avec sa femme, la laisse reposer seule. Car il est d’usage que la maison du nouveau marié soit abandonnée aux femmes, et lui-même avec ses amis se rend dans une maison voisine, louée ou prêtée, qui se nomme le Dar-Islan, et où il passera en fêtes, avec de la musique et des chanteurs, les sept premiers jours de son mariage.
Les six jours suivants sont jours de fête : chaque soir, le mari quitte ses invités à l’heure de l’acha et reste toute la nuit dans la chambre nuptiale. Chaque jour, la jeune femme change de costume; mais elle garde toujours les cheveux noués et ne porte pas encore de ceinture. Le septième jour, qui termine les cérémonies du mariage, le marié dénoue les cheveux de sa femme, qui, après avoir été solennellement conduite au bain, met la ceinture et la hantouz, signes distinctifs des femmes mariées.
Pendant la première année du mariage, il est
d’usage de procurer au ménage quelques revenez-y de l’enthousiasme des premiers jours. Une fois encore, les neggafas sont engagées pour installer la dekhchoucha, les hennayat font le grand henné et c’est une fête de trois jours, où la femme trône dans ses plus beaux atours, au milieu de ses invités.
Puis viennent les choses graves de la vie. Quand naît le premier enfant, — et les parents ont coutume de souhaiter, comme un heureux présage, que ce soit une fille, — la mère de l’accouchée envoie dans une corbeille la layette du nouveau-né, avec du henné, des œufs et des pigeons. L’enfant est teint de henné des pieds à la tête, son petit corps est oint de beurre, enveloppé de flanelles. Le septième jour est celui du baptême. Le matin, à la première heure, les amis sont conviés au repas de la aqiqa. Vers neuf heures, un taleb, ou mieux encore un chérif, sacrifie un mouton à l’intention de l’enfant et prononce, en égorgeant l’animal, les paroles sacramentelles : « Au nom de Dieu, c’est le baptême d’un tel, fils d’une telle. » Alors, l’enfant est lavé pour la première fois, on lui met du henné aux pieds et aux mains, du khôl sous les yeux, on le revêt de ses plus beaux vêtements, et on le couche auprès de sa mère, en plaçant à la tête du lit des bougies allumées. Pendant quarante jours, il est admis que le nouveau-né ne doit pas sortir de la maison paternelle ; ce délai passé, on va le présenter à Moulay Edriss, auquel il apporte une offrande et des cierges.
Un an au plus tard après la naissance, le barbier rase la tête de l’enfant, ne laissant aux garçons que quelques mèches d’une disposition bizarre, et aux filles qu’une touffe au sommet de la tête ; la touffe
s’élargira peu à peu, jusqu’à devenir la chevelure complète. A partir de sept ou huit ans, la petite fille garde tous ses cheveux ; un peu après, elle se coiffe avec deux nattes nouées ensemble, et le moment est venu où il lui faudra prendre le voile. Entre deux et sept ans, selon les convenances, il est procédé à la circoncision des garçons. L’enfant est revêtu de riches costumes de soie et d’or, souvent loués ou prêtés pour la circonstance; l’opération est faite, par le barbier de la famille, dans un coin de la mosquée de Moulay Edriss. Suit une fête qui dure plusieurs jours. Cette cérémonie s’accomplit dans la semaine du Mouloud ou bien encore à l’automne, à l’époque du moussem de Sidi Ali bou Ghaleb.
Quand le garçon est devenu assez grand pour fréquenter l’école, les moments où il achève la lecture de la moitié, puis de la totalité du Coran — tekhridja — sont célébrés par de grandes réjouissances dans les familles. Chez les gens aisés, de nombreuses invitations sont faites par les parents; de son côté, le professeur de l’enfant a convié à la fête de la habibna ses collègues des autres msids. Il y a repas et musique ; des chanteurs psalmodient des versets du Coran ou des poèmes à la louange du Prophète. Après le repas, on étend dans la cour un grand drap blanc, on y place la planchette de Moulay Edriss, empruntée à la mosquée, et les invités y jettent des pièces de monnaie, qui seront le bénéfice du professeur.
La famille célèbre aussi le jour où les enfants commencent à pratiquer le jeune du Ramadan. En fait, le jeûne ne devient obligatoire qu’à l’âge de dix-huit ans ; mais on ne l’applique pas d’abord
dans toute sa sévérité ; on le proportionne à la constitution physique des jeunes gens.
Enfin, la famille se réunit encore dans la suprême circonstance, la mort. Quand l’agonie a commencé, tous les parents sont convoqués pour faire leurs adieux au mourant, et échanger avec lui le pardoq suprême. Les assistants répètent la formule de la profession de foi musulmane : « Il n’y a de Dieu que Dieu, et Mohammed est son prophète », qui est la seule prière des agonisants. L’enterrement doit avoir lieu le soir ou, au plus tard, le lendemain de la mort. Le corps est lavé et enveloppé dans un linceul. Quatre confréries spéciales, les Aïssaoua, les üerqaoua, les Sadqiyin et les Taïbiyin, viennent réciter les prières qu’elles ont coutume de faire auprès des morts ; en même temps, des tolba lisent le Coran. Le curateur aux successions vacantes — Bou Mouaret — est le seul fonctionnaire avisé du décès ; après avoir constaté que les biens du défunt ne relèvent point de sa juridiction, il délivre un permis, destiné à l’administration de Sidi Fradj, qui a le monopole des inhumations. Les chorfaet les gens riches sont souvent enterrés dans des zaouïas, au centre de la ville ; le commun des morts va reposer dans le cimetière voisin. Après la levée du corps, les confréries accompagnent le cortège en continuant leurs prières : la civière portant le corps est conduite à la mosquée la plus proche du cimetière, aux heures du dohr ou de l’aser, pour que la prière soit faite sur lui. II n’est guère de famille qui ne possède la concession d’une tombe, et le fossoyeur fait rapidement son office, en plaçant le mort à côté de ses ascendants. Pour les étrangers ou les gens sans
famille, il existe, dans chaque cimetière un coin réservé, aménagé par l’administration des habous h
Pas plus que les naissances et les mariages, les morts n’exigent d’écritures ; il n’y a pas d’état civil, et, seuls, les gens lettrés tiennent des registres de famille. L’héritage se règle à l’amiable par un acte d’adoul, sinon, par un jugement du cadi. Et la vie des générations successives se poursuit ainsi, enveloppée dans les mêmes rites, hérités des glorieuses époques de la civilisation maure.
Toute la vie sociale des femmes se passe dans les fêtes de famille ; du moins, il est assez rare qu’une fête sans objet précis soit donnée dans les milieux féminins. Il est rare aussi de rencontrer dans la rue une femme de rang élevé : parfois passe, à califourchon sur une mule, une forme enveloppée dans un burnous de fine étoffe : c’est une dame de haut parage qui va rendre visite à une amie ou distraire les loisirs de son seigneur et maître, installé dans quelque jardin. Les femmes du commun paraissent être plus libres dans leurs courses et dans leurs visites ; elles vont à pied par les rues, le bas de la figure voilé, la tête et le corps tout enveloppés d’un grand drap blanc, fixé à la taille par une ganse de couleur verte.
Quant aux hommes, ils sont en continuel mouvement, soit à pied, soit à mule. Les Maures préfèrent la mule, dont l’allure ne dérange ni l’ordonnance de leur vêtement ni l’équilibre de leur esprit ; ils abandonnent dédaigneusement le cheval à la grossière
1. Une corporation spéciale, celle des Sahhafa, se charge de porter les corps au cimetière ; les hommes sont enterrés à même la terre ; les femmes et les enfants dans des cercueils.
milice des tribus bédouines. Les secousses discrètes de la mule sont encore atténuées par la selle rouge rembourrée — serija — avec point d’appui par devant et par derrière, qui fixe sur la monture la nonchalance des Fasis. Les grands personnages sont accompagnés de serviteurs qui courent derrière. Tous, puissants ou chétifs, se couvrent, pour sortir, d’une pèlerine bleue ou blanche — selham — et portent sous le bras, plié en quatre, un tapis de feutre, qui leur sert à s’asseoir et à faire la prière. La nuit, comme la ville n’est pas éclairée, chaque promeneur est signalé par une lanterne.
Les Maures sont hospitaliers et reçoivent fréquemment. En dehors des grandes fêtes — oulima — provoquées par les événements de famille, les maisons s’ouvrent volontiers ; beaucoup ont coutume de recevoir à déjeuner les jeudis et les vendredis, qui sont jours de repos ; dans quelques familles, en vertu d’une fondation, faite par un ancêtre, les principaux savants de Fez doivent être conviés le vendredi. Gomme les négociants ont l’habitude de chômer aussi le samedi, ils profitent de ce jour pour se réunir dans leurs maisons et dans leurs jardins.
On appelle nzâha la réunion d’un certain nombre d’hommes qui se rencontrent pour jouir ensemble d’une rêverie douce, interrompue par des conversations tranquilles, d’un bon repas, de la musique, du chant et de la danse. Parfois aussi on se met à jouer aux cartes, mais sans risquer d’argent, conformément au Chraa. La loi religieuse défend aux musulmans les jeux d’argent. Les joueurs se servent de cartes espagnoles et font alterner la ronda, la
chkamba et le tris, qui correspondent assez à la bataille, à l’écarté et à la manille, mais avec quelques complications.
Les invitations se font la veille ou le matin même. On n’invite pas ses hôtes à dîner, mais bien à passer la nuit : ils arrivent, le soir, avant la fermeture des portes de quartier, soupent à une ou deux heures du matin, puis rentrent chez eux à l’aube, quand les portes se sont rouvertes.
Bien que toute société musulmane ait une certaine apparence démocratique, la religion confondant les croyants dans l’unité d’une même foi, la société maure présente des distinctions très marquées, créées par la naissance, TaTortune ou la fonction. Au sommet se trouvent les chorfa, les gens makhzen, les principaux oulémas et les plus riches parmi les propriétaires ou les négociants. Les personnages makhzen et les gens très riches affectent volontiers une certaine morgue à l’égard des familles plus modestes. Au contraire, les chorfa et oulémas, à cause du caractère religieux de leur institution, ont plus d’humanité, et se mêlent volontiers aux groupes sociaux plus humbles. Il va sans dire que, chez les grands, surtout chez les chorfa, se développe toute une clientèle d’amis, d’intendants, de complaisants et de parasites, le plus souvent d’origine inférieure.
Gomme les chorfa descendent du Prophète, ils appartiennent a la plus pure noblesse musulmane, et leur illustre ascendance, par un usage spécial au Maghreb, leur vaut les plus extraordinaires ayantages. Selon leur origine, ils sont groupés en corporations : on compte à Fez, comme dans le reste du
Maroc, deux principaux groupes de chorfa, les Alaouites, qui se rattachent à la dynastie régnante, et les Edrissites, qui descendent de la première dynastie marocaine ; ces groupes sont divisés en plusieurs branches1. On trouve également à Fez des chorfa étrangers, Skalli et Iraki, venus de Sicile ou de Mésopotamie, et d’autres, venus de Tlemcen, de Mascara et de Figuig.
Les corporations de chorfa ont chacune poui chef, un prévôt — mézouar, — choisi par elles avec l’agrément du makhzen, et chargé d’être leur intermédiaire auprès des autorités. A Fez, le moqaddem de Moulay Edriss sert de mézouar à tous les chorfa Edrissites : cette fonction se trouve ainsi remplie par un non-chérif, le gouvernement ayant jugé plus prudent de ne pas désigner dans la capitale un descendant de Moulay Edriss. De leur côté, les Alaouites possèdent une organisation spéciale et la plupart des chorfa étrangers sont réunis sous l’autorité du chérif El-Bagraoui, qui appartient à la branche Oudghiri, de Figuig. Les chorfa, originaires de Tlemcen et de Mascara, possèdent également leurs mézouars particuliers.
La piété publique se charge d’enrichir les chorfa Edrissites, qui exploitent la mosquée de Moulay Edriss : ils pourraient, au besoin, se passer de toute subvention du makhzen. Celui-ci tient toutefois à en pensionner bon nombre ou tout au moins à leur faire parvenir une sila par les soins des mézouars respectifs. Parfois, il leur donne la concession de
1. Les branches de chorfa les plus connues à Fez sont : Mrani, Fdili, Belghiti, Abdallaoui, Esmaïli, parmi les Alaouites, Ouazzani, Amrani, Talbi, Tahri, Alami, parmi les Edrissites.
koubbas en déshérence, et c’est ainsi que des familles chérifiennes vivent du produit des tombeaux les mieux achalandés de Fez1. Il va sans dire que la gent chérifienne est exemptée de tout impôt : les produits des chorfa propriétaires sont même dispensés des taxes de marché. Le caractère religieux, qui s’attache à leur personne, est leur seule distinction apparente et leur fait attribuer le titre de moulay (maître) ou de sidi (seigneur) ; autrement, ils se perdent dans la foule, portent le même costume, mènent la même vie, et, sauf les chorfa Alaouites, surveillés par le makhzen, se marient comme il leur plaît. Ils peuvent être négociants ou remplir lesmétiers les plus humbles ; mais l’usage ne leur permet pas d’occuper de fonctions publiques, excepté celles d’adouls ou de secrétaires du makhzen. Les principaux d’entre eux sont employés par le makhzen comme négociateurs avec les tribus.
Dans les villes hadhariya, les meilleures familles portent des noms patronymiques qui, peu à peu, ont émergé de la masse anonyme, uniquement désignée par la filiation paternelle. Les chorfa portent le nom de leur branche propre. Les juifs islamisés ont prospéré à travers les âges, et leurs descendants, les Ben-Chkroun, les Barrada, les Guennoun, les Bennis, les Couhen, les Guessous,
1. C'est ainsi que Sidi Ali bou Ghaleb travaille pour les chorfa Talbiyîn, Sidi bou Djida pour les Knelbiyin, Sidi Ali ben Harazem pour les Fdiliyin, Sidi Ahmed ech-Chaoui,qui est un des saints les plus lucratifs de la ville, a été attribué aux Qadriyin. Le produit delakoubba de Sidi Ahmed ei-Bernousi a été partagé, du fait d’héritage, entre plusieurs branches Edrissites; il y a même une famille de chorfa sahariens, qui est admise à y prendre sa part.
FEZ
LA FAMILLE ET LA SOCIÉTÉ 33i>
sont devenus les plus riches d’entre les Fasis. Les émigrations des Maures d’Espagne, ont amené quelques familles considérables dont les noms memes révèlent quelquefois l’origine espagnole : les Ouled- Ronda, venus de la ville de ce nom ; les Echcherfi et les Esserradj (Abencérage), de Séville; les Echchedid, de Malaga ; les Ouled-el-Goumi (Gomez) ; les Ouled-er-Rami et les Ouled-et-Taci.
Notre séjour à Fez a été assez long pour nous permettre de trouver accueil dans la société maure. Je ne saurais dire le plaisir que j’ai éprouvé à vivre au milieu d’une civilisation certainement dégénérée, mais naguère si glorieuse, et toujours si différente de la nôtre, indemne de toute influence européenne. J’ai passé là les heures les plus agréables dans de fort belles maisons, convié à un dîner excellent et à une curieuse musique. J’ai participé au raffinement de l’existence des Fasis. Je me suis initié au détail de leurs coutumes, parmi des gens réservés et bien élevés, chez lesquels l’ampleur du vêtement ajoute à la dignité des manières, qui jouissent sans bruit de la musique et de la bonne chère, sont empressés et polis, laissent leurs babouches à la porte pour ne point apporter sur les tapis la souillure de la rue, entrent discrètement, échangent avec leur hôte quelque formule de politesse ou bien le baisent à l’épaule et s’appliquent même à parler tout bas, s’ils ont quelque chose à dire, afin de ne pas troubler la quiétude générale. C’est ainsi que, dans une des pièces donnant sur le patio, une société silencieuse se laisse aller à la joie de goûter en bonne compagnie des sensations agréables et prend soin d’éviter la moindre secousse : aucun excès de lumière ; la cour est simplement
éclairée par quelques lanternes posées sur le sol ; dans la salle du fond, des bougies allumées indiquent dans l’obscurité la profondeur de la maison ; la musique arrive atténuée d’une chambre voisine, et se mêle au clapotement des eaux qui tombent de la fontaine ou jaillissent du bassin central. Dans les meilleures maisons, la table est servie par de jeunes négresses, gentilles et bien habillées. Tout est calculé pour procurer aux convives le plus grand nombre possibles d’impressions délicates et flatter leur sensualité.
S’agit-il ici de simples invitations à déjeuner ou à dîner, les complications variées de la nzâha disparaissent. On se réunit autour d’une table basse ; les esclaves n’on point à intervenir, et c’est un fils ou quelque proche qui se charge de servir les hôtes. Que l’on soit reçu chez les principaux de la ville ou chez des gens simplement aisés, le luxe des installations diffère, mais les coutumes sont identiques et l’accueil est le même ; on retrouve les mêmes empressements et le même raffinement de manières. S’il était permis de relever quelque défaut dans une société aussi ancienne et aussi policée, ce seraient les aspirations bruyantes en buvant le thé, et — il faut le dire — les rots multiples, auxquels ils paraissent prendre un certain plaisir : ajoutez la peu ragoûtante habitude de manger avec les doigts. Mais le Hadith a dit : « La bénédiction de Dieu est sur la nourriture prise avec les doigts » ; il n’y a rien à faire contre la parole attribuée au Prophète.
Dans Fez, on ne connaît qu’une seule vieille maison encore debout ; elle appartient à l’une des premières familles de la ville, celle des Bennis. Les
Maures ne se préoccupent pas de chronologie ; tout au plus calculent-ils le temps d’après les règnes des souverains récents, ou, si l’on remonte plus avant, d’après la durée des dynasties. Les Bennis ignorent donc l’âge exact de leur maison familiale; ils savent seulement qu’elle fut réparée, il y a environ un siècle, par un Si Abdennebi Bennis : désireux de maintenir intacte la demeure de ses ancêtres, il prit soin de la rendre intangible en la « haboussant » à ses petitsenfants et en la préservant ainsi par une série de substitutions successives. Cette sage précaution a conservé ce spécimen unique des constructions anciennes ; elle a empêché les Bennis de sacrifier au goût du jour et de faire construire sur leur terrain une maison neuve, comme en possèdent les autres Fasis. Il est vrai que la maison Bennis est plus intéressante pour ses visiteurs que pour ses habitants, car elle est triste et sombre, sent le renfermé et le moisi. Elle n’est pas éclairée par les zellijs des murs ; ses hautes colonnades montent, toutes blanches, dans une cour étroite et son principal ornement réside dans les superbes boiseries, qui forment le soubassement et les balcons des étages.
Quant aux maisons de la ville, leur nouveauté éclate dans la complication des plâtres évidés et la couleur, souvent trop voyante, des plafonds. Elles sont toutes de date récente. Les ministres des Affaires étrangères, de la Guerre et des Finances sont très luxueusement logés, tandis que le grand vizir se contente d’un modeste jardin. Parmi les particuliers, la plus belle maison de Fez appartient à el-Hadj Abdesselam el-Moqri. C’est un vieillard, qui a rempli naguère d’importantes fonctions, en
Maboc d’aujouiid’hüC. 22
qualité d’amin du Dar Adeyyel ; il est originaire de Tlemcen, d’où il vint, tout enfant, avec l’émigration 5 de Tlemçanis, qui fuyaient la conquête française ; il i est devenu, par sa situation et sa fortune, le plus considérable d’entre eux. L’un de ses fils habite, au quartier d’el-Oyoun, une maison parmi les jardins, sur une crête de collines, si bien que la vue y embrasse à la fois le creux de Fez el-Bali et le vallon de l’oued ez-Zitoun. Un peu plus haut, s’épanouit la propriété d’el-Hadj el-Madani Bennis, où les eaux ruissellent dans un fouillis de verdure : le makhzen l’affectait jadis à la résidence des missions européennes.
De l’autre côté de l’oued Fez, au quartier d’el- Keddan, s’est établi, dans un jardin touffu, un riche
négociant Fasi, el-Hadj el-Madani et-Tazi. Il a quitté le Maroc, il y a trente-trois ans de cela, s’est établi d’abord en Algérie, puis à Manchester. Il vient de rentrer, fortune faite, et achève sa maison, dont la colonnade aux plâtres fouillés et aux boiseries peintes donne sur toute la rive de Karaouiyîn et sur les montagnes au Nord de la ville. Son long séjour en Angleterre lui a donné, dans le teint et le trait, quelque chose de britannique : il a à peine retenu quelques mots d’anglais ; il en sait, du moins, assez pour expliquer son cas et exprimer son intime satisfaction : Before, no money ; now, plenty of money ! Je ne veux point oublier un aimable homme, qui a été notre compatriote, mais qui, revenu depuis plusieurs années au Maroc, y a perdu, par l’effet de la convention de Madrid, le bénéfice de notre nationalité. Moulay Ali el-Ktiri a fait le commerce au Sénégal, où son long séjour lui a valu la naturalisation
française. C’est un Maure fin et distingué, dont la maison est jolie, la table excellente ; il a rapporté de ses voyages toute une compagnie de chats, de chiens et de perroquets, très anormale chez un Fasi ; elle pullule dans son jardin, à côté de négresses fort bien choisies.
Il va de soi que les repas forment le principal prétexte des réunions. Les invités prennent d’abord le thé, s accroupissent autour d’une table basse et se lavent les mains. Pendant ce temps, les serviteurs ont aligné, devant la porte, de nombreuses terrines en terie rouge, recouvertes de chapeaux en osier. Ce sont les plats nombreux, qui défileront à tour de rôle. La cuisine est excellente, mais se compose presque exclusivement de viandes de mouton, de poulets et de pigeons, préparés au beurre, à l’huile, ou en ragoût. Ces mets sont relevés d’olives, d’amandes, d écorces de citrons ou d’amandes, de fèves, de pommes cuites, et, au printemps, de fonds d’artichauts sauvages, que l’on recueille dans la campagne : comme rôti, le mouton cuit entier devant le feu ou à la vapeur. Les Fasis ont coutume d’assaisonner ces plats avec des quartiers d’orange, des carottes confites dans le vinaigre, ou une salade coupée menue, laitues et radis. Vient le couscous, que l’on prend parfois avec du lait, puis un dessert de fruits et de gâteaux de miel. Pour boisson, de l’eau pure, parfumée de bois de santal; à la fin, une tasse de café. On se lave encore les mains, cette fois avec du savon, pour enlever la graisse, qu'a laissée le contact des mets; comme les Maures n’ont point coutume de fumer, ils prennent une légère prise de tabac, puis chacun parfume longuement ses habits sur une cassolette,
340 LE MAROC d’aujourd’hui
où brûlent des bois odorants, et tout le inonde, silencieux, s’abandonne au plaisir du murmure des eaux dans la maison, de la verdure dans les jardins, et, le plus souvent aussi, de la musique.
La musique paraît, en effet, l’indispensable ornement de la vie • sans musiciens et sans chanteurs, il n’y a point de fête dans la famille, ni de nzâha dans la société. Cette musique est de deux sortes : la musique légère, griha, qui comporte des airs faciles, des poésies populaires et une vague instrumentation; la musique sérieuse, âla, qui exige des airs compliqués, des poésies littéraires et de véritables artistes jouant d’instruments difficiles. Ces deux espèces de musique sont fort en honneur; mais la seconde paraît surtout appréciée et recherchée; la première est regardée comme un passe-temps frivole, bon pour l’ignorance des femmes ou la débauche des hommes. Aussi Fez peut-il être considéré comme la capitale de l’âla, tandis que le véritable centre de la griha serait Marrakech.
Au Maghreb, les artistes sont à la fois musiciens et chanteurs. Us s’accroupissent sur des matelas alignés et leur musique, monotone et un peu criarde, se poursuit indéfiniment pendant des heures. L âla doit être exécutée par des hommes, sur quatre instruments, violon, luth, rebec et tambour de basque; elle est venue d’Andalousie. Après l’expulsion des Maures, un musicien, nommé Haïq, recueillit, comme dernier souvenir, les différents airs andalous, en nota la musique et les paroles ; son livre, qui garde son nom, est resté le fondement de l’art musical, dans toutes les villes maures du Maghreb. On comptait, en Andalousie, vingt-quatre 7ioubas différentes.
dont chacune marquait, sur cinq rythmes successifs, de plus en plus accentués, le développement du thème principal. Haïq les réduisit à onze noubas, et celles-ci sont si longues et si compliquées, avec leurs vingt-cinq ou trente versets par période rythmique, qu’il faudrait sept ou huit heures aux musiciens, pour exécuter une seule série dans son ensemble. Une collection de poésies est affectée à chaque nouba, selon que l’air paraît plus ou moins conforme à leur sens ou à leur versification. La poésie littéraire est toujours en honneur au maghreb. Il y a des feqihs, instruits dans la prosodie, qui continuent à chanter, en vers savants, les sultans et les marabouts ; mais leurs pièces ne sont faites que pour être déclamées et recueillies ensuite par les historiens de l’époque. Il est d’usage que l’âla se borne au vieux recueil des poésies andalouses. Aux heures de loisir, les Maures se trouvent ainsi excités, au son d’une musique favorite, par le regret du passé, la souvenance de l’Andalousie, où se développèrent leur puissance et leur civilisation, — et par la rancune contre les Espagnols ravisseurs. L’une des pièces du Haïq est particulièrement célèbre :
Ya asafi (regrets)
Combien je regrette le passé qui déjà s’enfuit. O mon Dieu ! les jours de joie et de plaisir, les soirées si douces ! O demeures de l’Andalousie que nous avons quittées, combien cela est pénible ! je ne vous oublierai jamais.
Nous n’avons plus les belles nuits de Grenade, ville de délices. O mon Dieu! C’est là que j’ai connu les femmes qui m’ont appris l’amour. O demeures de l’Andalousie, que nous avons quittées, je ne vous oublierai jamais 1
O mon Dieu ! Je désire que, par ta bonté, tu me permettes de revoir cet heureux séjour. O mon Dieu ! reunis-moi avec ce que j’aime et fais-m’y jouir de la tranquillité. O demeures de l’Andalousie, que nous avons quittées, je ne vous oublierai jamais !
O toi, que les yeux ne voient point et qui n’a jamais déçu l’espoir de personne, ôtoi, dont les ordres sont sans réplique, tes jugements sont insondables ! O demeures da l’Andalousie, que nous avons quittées, je ne vous oublierai jamais !
La griha est exécutée par des hommes ou par des femmes, auxquels on a étendu le nom de poètes ( cheikhs et cheikhas ), bien qu’ils se bornent à réciter les poésies d’autrui. L’accompagnement des voix d’hommes est toujours donné par des tambourins ; les cheikhas indiquent la mesure sur un petit cube en peau très fine, qu’elles tiennent entre leurs doigts, et leur voix est soutenue par deux tambourins, tandis que d’autres femmes les accompagnent en battant des mains. Ce n’est qu’à une date relativement récente que la poésie populaire a été mise en musique. Il y a deux siècles environ, un certain el-Masmoudi nota les principaux airs, que le peuple avait peu à peu adaptés à ses chansons, et il devint ainsi le créateur de la griha. Son œuvre fut si appréciée qu’on y voulut voir une intervention surnaturelle ; la tradition affirme que Masmoudi reçu l’inspiration dans une maison hantée par les génies. La chanson, musique et paroles, prit un rapide essor depuis Masmoudi, soit que l’on ait développé ses propres airs, soit que l’on en ait inventé de nouveaux. Mais tous se partagent désormais en trois modes principaux: le mchergui, qui est propre aux régions orientales de l’Empire et à l’Algérie, le meqsour el-djenah , qui
est usité dans la masse des pays marocains, enfin, le mezloug, qui vient du Sous.
La chanson — qacida — est composée en langue vulgaire et admet, par conséquent, le dialecte de chaque province. C’est l’œuvre d’un poète, qui, luimême, n’est pas musicien et qui se contente de fournir ses compositions aux professionnels, chargés de les colporter de maison en maison. Ces derniers apprennent par cœur la chanson nouvelle et l’appliquent à un air connu, qui paraît lui convenir. S’agit-il d’une invocation religieuse au Prophète ou à quelque marabout, d’une sentimentale apostrophe aux beautés de la nature, il faut recourir au monotone et plaintif mehergui ; les chansons amoureuses, remplies de soupirs et de plaintes, adoptent le meqsour el-djenah; enfin, les chansons humoristiques s’adaptent au mezloug méridional. On choisit indifféremment dans les trois modes pour ces chansons éphémères, que font naître les incidents politiques ou le désir de plaire au sultan et au makhzen.
Depuis l’invention de la griha, quelques poètes ont laissé un nom illustre et leur renommée grandit avec le temps, car le goût public paraît préférer les poésies anciennes aux nouvelles qaeidas. Dès le début, Si Abdelaziz el-Maghraoui fut un grand chansonnier; mais la véritable floraison de la qacida se produisit, au commencement du xix° siècle, sous le règne de Moulay Sliman, avec Sidi Mohammed ben Ali, el-Hadj Mohammed Ennejjar, Si Mohammed ben Sliman et Sidi Abdelouahab el-Fnari. Le sultan Sidi Mohammed avait un goût particulier pour la poésie ; le plus célèbre des poètes de son temps. Si
Touharni el-Mdaghri, vécut dans son intimité particulière, et l’on croit que beaucoup de qacidas du souverain lui-même parurent sous le nom de Si Touhami. Il y a quelques années, est mort, à Fez, un chansonnier fort renommé, el-Hadj Driss ben Ali, surnommé el-Hounch (le serpent), qui passa sa vie à rimer doucement dans la clientèle d’un chérif protecteur des lettres. Parmi les poètes actuels, on cite surtout Moulay Hacbem es-Saadani, Hadj Ahmed el- Gherabbli, Si Mohammed el-Qandousi (originaire des Qenadsa) et Djilali el-Haqiqi (de Tlemcen).
Ces chansonniers ont consacré leurs vers aux choses amoureuses ou aux incidents de chaque jour. Les qacidas humoristiques sont presque toutes l’œuvre de Si el-Madani et Tourkmani, qui fïorissait à Marrakech, sous les règnes de Sidi Mohammed et de Moulay el-Hassan ; quant aux qacidas édifiantes, elles sont venues pour la plupart de Sidi Kaddour el-Alami, qui, pendant la première moitié du dernier siècle, s’employa à versifier la gloire des marabouts et dont les restes vénérés reposent aujourd’hui à. Mékinez. Comme, au Maroc, la poésie ne saurait faire vivre son homme, ceux des poètes qui n’ont pas de fortune doivent exercer des métiers : parmi les poètes actuels, Moulay Hachem et el-Haqiqi vendent des babouches, el-Gherabbli est tisserand et el-Qandousi forgeron. Ils obtiennent quelques petites rémunérations pour une pièce dédiée, soit au sultan, soit à. quelque grand personnage.
Ces chansons sont également chantées par des hommes et par des femmes. Il y a, à Fez, une cinquantaine de cheikhs qui s’occupent à promener de maison en maison la poésie populaire ; les plus con-
nus parviennent à vivre de leur art, les autres doivent chercher leur subsistance dans un métier manuel. Deux d’entre eux, deux frères, el-Fathi Barrada, sont des comiques fort recherchés ; ils chantent des choses bouffonnes, et l’un d’eux a même pour spécialité d’exécuter des danses féminines, tout en révélant, de temps à autre, sa véritable identité, par un mouvement rapide du caftan relevé, qui fait la joie du public. Les cheikhs savent d’ordinaire beaucoup plus de chansons que les cheikhas, et c’est pour cette raison que les vrais amateurs de musique les préfèrent. Pourtant, la faveur générale se porte davantage vers les femmes ; leur sexe leur assure l’entrée dans les familles, et c’est ainsi qu’elles accaparent tout le succès de la poésie populaire.
Les bonnes cheikhas sont rares à Fez. De nombreuses ghennaiats composent quelques petits vers pour les fêtes de famille et viennent les chanter en s’accompagnant de tambourins. Mais il n’y a pas plus de quatre ou cinq cheikhas recherchées : encore n’écrivent-elles aucune chanson, mais se bornent, avec leurs troupes spéciales, à exécuter les compositions des poètes. Naguère, deux cheikhas se disputaient la vogue : Khaddoudj es-Sebtiya et Brika bent ben Allai. La première, d’une famille originaire de Geuta, avait fait une première fugue en suivant en Algérie un négociant marocain, établi à Tiaret. Pendant les quelques années qu’elle resta avec cet homme, elle apprit un peu de français et bon nombre de chansons algériennes ; quand elle se décida à revenir, elle les introduisit à Fez, où elles obtinrent grand succès. Mais Khaddoudj se fatigua, une fois
encore, de la carrière artistique et, l’an passé, elle rentra, en se mariant, dans la vie sentimentale. On attend patiemment qu’un divorce la rende aux enthousiasmes des Fasis. Elle a laissé le champ libre à sa rivale Brika, qui, elle, est une enfant de la balle. Originaire des Chéraga, elle vint à Fez avec son père, qui était un cheikh distingué et lui apprit son métier. Elle fait aujourd’hui la joie de la ville, bien qu’elle soit très commune et ait la voix éraillée; il est juste de reconnaître qu’elle paraît dire avec finesse et que ses auditeurs prennent à son art le plus visible plaisir. Parfois, le public se met luimême à battre des mains pour accompagner ses chansons légèrement chantées du nez, et, quand elle achève, on s’incline poliment en lui disant merci : Bârak Allahou fîk. Si l’on fermait les yeux, à certains de ses chants, on s’imaginerait le plus aisément du monde entendre des airs espagnols, bien que d’un rythme un peu ralenti.
En dehors de la cheikha Brika, dont la faveur est sans rivale, il n’y a guère à citer que la cheikha Zineb, la chanteuse attitrée duDar el-makhzen. Pour ma part, celle qui me plut davantage était une modeste cheikha, nommée Hanina. On l’appréciait peu, parce qu’elle était bédouine, portait, comme telle, des tatouages sur la figure et parlait un dialecte campagnard. C’est une pauvre fille, née aux environs de Casablanca, dont le père avait été emprisonné à la suite d’une révolte, et, comme d’habitude, la famille était venue s’établir auprès de la prison. La jeune fille avait mal tourné ; mais douée de quelque talent, elle avait réussi à faire son petit chemin de cheikha. Elle est jolie, mince, l’air un peu
triste, et elle ne m’a paru chanter ou danser ni mieux ni plus mal que les autres.
Les cheikhas sont appelées pour les fêtes de famille, mariages et autres, ou pour de simples nzâhas ; parfois, elles restent dansla même maison plusieurs jours; elles reçoivent pour salaire une gherama , une collecte faite parmi les invités ; le maître de la maison leur donne cinq ou sixdouros, et il est d’usage que chacun des conviés place une pièce de monnaie sur le front de la cheikha, qui fait quelques gestes de la danse du ventre et vient successivement s’agenouiller devant chacun. Dans une bonne soirée, une cheikha peut gagner de quatre-vingts à cent douros; le bénéfice annuel de la cheikha Brika doit s’élever à trois ou quatre mille douros. Malgré cette fortune, consirable pour le pays, les cheikhas vivent pauvres et mal habillées ; elles boivent, gaspillent l’argent et mènent la vie la plus désordonnée.
Voici une des chansons les plus connues de la poésie marocaine; elle se nomme el-Harres, le gardien (le mari), et c’est l’œuvre de Sidi Mohammed ben Ali.
Voyez le gardien de Yamna, qui, craignant mes ruses, enferme ma bien-aimée dans sa maison. Il met à ses portes verrous et cadenas ; il a installé chez lui tout ce dont elle a besoin ; il lui a arrangé un petit jardin pour réjouir ses yeux et y a planté toutes sortes de fleurs ; il lui a fait construire un bain pour les jours froids ; il lui a interdit la vue de tous, hommes ou femmes. Il a pris ses précautions pour déjouer toutes les ruses ; mais il ne connaît pas encore celles dont je suis capable...
J’ai trompé le gardien de Yamna et j’ai eu la gazelle. Vous autres, amoureux, il s’imaginait que je ne l’aurais jamais...
Pour la première fois, je me présentai à lui sous la forme d’une fille, vierge encore, jolie et bien mise: une taille, un regard et une joue, qui surpassaient l’éclat de la lune et du soleil. « O mon amoureux, c’est vers toi que je viens et je m’ofire à toi ; je suis sans famille et te prie de m’accueillir. — Je n’ai nul besoin de toi ; va chercher un garçon ou un veuf qui te prenne, car un époux légitime peut seul te convenir. — Considère-moi donc comme ta femme légitime et prends-moi. — J’ai déjà une femme et ne veux pas la changer pour toi. — Alors prends-moi comme servante de ta femme. — Elle n’a besoin ni de toi ni d’aucune servante ; je la sers moimême. » J’insistai auprès de lui en le suppliant de me rendre service pour l’amour de Dieu ; mais il me jeta un regard foudroyant et me chassa... Je partis, en réfléchissant à quelque autre ruse, qui me permît d’atteindre ma gazelle.
Je retournai vers lui, déguisé en vieille femme, avec toutes les apparences de l’austérité et de la dévotion. Je portais un chapelet de la main droite et un bâton de la main gauche. J’étais vêtue d’une robe verte et un peu négligée dans ma tenue. « O ami, lui dis-je doucement, veux-tu m’introduire auprès de ta femme pour que je la bénisse ; et elle te donnera un jour un jeune garçon; car tu connais la puissance divine ! — Sors d’ici, je n’ai pas besoin de ta bénédiction ; c’est Dieu qui est le dispensâtteur de toutes choses. Quanta ma maison, tu n’y entreras jamais; elle est impénétrable à tous ».
Une troisième fois, je revins sous la forme d’une vieille bédouine, ayant erré par toutes les villes et sachant à merveille dire la bonne aventure. A m’entendre parler, on eût juré que rien ne m’était caché : je possédais l’art d’endormir un enfant dans le sein de sa mère et de le réveiller, après un sommeil prolongé. Je me présentai ainsi et fis connaître mes talents. Il me répondit : « Ce que tu viens de me dire n’a point de sens. Je ne veux pas écouter tes paroles, qui, pour moi, sont absurdes, car les gens de bon sens ont dit : « Celui qui croit à la véracité d’une « diseuse de bonne aventure offense les prophètes et les « envoyés de Dieu ». Va retrouver les gens de ton' espèce »,
me dit-il en me chassant, et je partis, en pleurant, à la recherche d’autres stratagèmes.
Je me présentai pour la quatrième fois, comme un nègre, après avoir teint mon visage et mes mains... Ceux qui me voyaient me prenaient pour un véritable gnaoui, et je parlais un mauvais arabe. En abordant le gardien de Yamna, je lui baisai la main ; il se retourna vers moi et me dit: « Que me veux-tu? — Je viens me mettre à ta disposition, si tu as besoin de moi, car je commande aux génies et je guéris certaines maladies. — Dans ma famille, les visages noirs n’ont pas porté bonheur, et je n ai jamais employé de nègres dans ma maison ». Sur ce, il me tourna le dos et rentra chez lui...
En retournant vers lui, la cinquième fois, j’étais devenu un riche négociant, arrivant des Indes avec des marchandises précieuses, avec une nombreuse caravane de chameaux, entouré de serviteurs et de portefaix. J’avais préparé un beau présent pour le gardien de Yamna, et je lui dis, en arrivant: « Je suis un riche négociant étranger, qui' ne connaît personne en cette ville. Accepte de moi ce présent et considère-moi comme ton ami. — Je ne puis accepter de cadeau et tu n’as pas besoin de mon amitié. Va-t’en au fondak, où tes marchandises seront mises en sûreté ; car on a prévu ton cas. C’est un conseil amical que je te donne. Quant à moi, de ma vie, je n’ai voulu d’ami. »
Je vins encore, pour la sixième fois, comme un bon cavalier, souvent victorieux au combat. Je montais un cheval blanc, encore jeune, et je portais un sabre au côté. Auprès de moi, deux nègres conduisaient en main deux sloughis ; sur le devant de ma selle, étaient placés deux faucons bien dressés. En me présentant à lui, je lui offris une gazelle avec les faucons et les lévriers pour qu’il pût aller à la chasse. « Je te remercie, me dit-il, j’ai des gazelles dans mon jardin. Quant aux faucons et aux lévriers, je n’en ai nul besoin, car, pour être chasseur, il faut habiter la campagne » . Le subterfuge ne réussissant point, je lui dis : « Accepte-moi pour hôte pendant trois jours ; je passerai mes journées à la chasse et les nuits chez toi. — Va-t’en, me répondit-il, j’ai l’impression que
tu es un farceur, et peut-être même un amoureux ». Ce disant, il rentra dans sa maison et ferma la porte sur moi. En le voyant tout troublé, sa femme lui dit : « Qu’as-tu donc ? Ce sont, depuis quelques jours, des visiteurs qui se multiplient dans ma maison ; d’abord trois hommes, qui se sont présentés à moi sous différents costumes, ensuite, trois femmes ayant chacune un métier différent ». Ma bien-aimée comprit que c’étaient là les ruses de son ami, et elle feignit aussitôt d’être possédée du diable et de se tordre dans les plus vives douleurs.
Je revins alors vers lui, pour la septième fois; j’étais un taleb, possédant l’art de guérir toutes les maladies. Je le trouvai à la porte de sa maison, l’air égaré, et cherchant des yeux un médecin, capable de reconnaître le mal dont souffrait sa gazelle. « C’est moi, lui dis-je en allant à lui, qui connais la maladie de ta femme; ce sont les tourments que tu lui infliges et la façon dont tu la traites, qui l’ont rendue malade. La crise a dû commencer le jour où tu lui as parlé de visiteurs, car tu lui avais rappelé ses parents et ses amis. — Tu es, me dit-il, un véritable docteur; viens visiter la prunelle de mes yeux. » J’entrai avec lui dans la maison et j ’y trouvai ma belle évanouie sur son lit. « Prépare-moi vite du feu et va me chercher les parfums, qui peuvent chasser les génies. » Il sortit à la hâte pour faire ma commission, et, au retour, il trouva la maison vide. Je pris ma gazelle et l’emmenai chez moi ; je m’enfermai seul avec elle, et nous nous mîmes à nous réjouir. Nous récitâmes des poésies, nous jouâmes de la guitare, et nous allumâmes autant de bougies qu’il y a d’étoiles au ciel. J’ai agi de la sorte pour me venger de mon ennemi et pour apprendre au gardien à être plus prudent à l’avenir.
O toi, qui apprends par cœur une poésie, et le rythme pour la chanter, défie-toi des gens qui la critiquent ; ce sont des ignorants. J’en demande pardon à Dieu, mais ce que je viens de raconter n’est pas une réalité; c’est une fiction, dont les poètes et les gens sensés comprendront seuls la valeur. Quant à moi, je suis un humble serviteur du Prophète, créé pour chanter ses louanges et pour demander, par son intercession, le pardon de mes péchés.