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CHAPITRE pRFAÏTn,n

MOGADOR7!^ 5

Do Tanger à Mogador. — La raison d être ot les origines do Mogador; le trafic du Sous. — La kasbah et la colonie européenne. — Mouvement commercial. — Les intérêts français. — La communauté israélite. — L’influence anglaise. — Le sanatorium de Palm Tree House.

Mogador, le 10 novembre 1902.

De Tanger à Mogador, 360 milles et soixante-cinq heures de navigation1.

Parmi les huits points2 de la côte marocaine ouverts au commerce européen, Mogador est le seul qui donne à peu près l idee d un port. Construite sur une

1. A bord d’un vapeur anglais de la Compagnie Forwood, qui assure le service entre l’Angleterre, le Maroc, les îles Canaries et Madère. Avec un départ hebdomadaire de Londres et de Darmouth, cette compagnie est la régulatrice du commerce anglais sur toute la côte atlantique du Maroc; elle attire même vers ces parages peu visités un afflux de touristes britanniques, désireux de passer, à bon marché, vingtcinq jours en mer, sur des bateaux convenablement aménagés.

2. Les huit ports marocains ouverts au commerce extérieur sont : Tétouan, Tanger, Larache, Rabat, Casablanca, Mazagan, Saffi et Mogador.

Makoc d’adjoup.d’dui.

langue de terre, qu’une lagune coupe presque complètement du continent, la ville se prolonge par une bande de récifs, qu’une passe étroite et peu profonde sépare d’une île escarpée. L’origine de Mogador est récente, et les circonstances qui ont provoqué sa fondation ont également déterminé les conditions de son existence et de son développement. Elle est née, en 1760, d’une volonté chérifienne, sur les ruines d’un petit établissement portugais. Le sultan Sidi Mohammed ben Abdallah, ayant eu maille à partir avec les gens du Sous, prit le parti de les réduire en les ruinant. Il ferma donc le port d’Agadir et fit construire, pour le remplacer, la ville de Mogador. Depuis lors, sauf à rares intervalles, Agadir n est plus abordable au commerce européen et la prospérité présente de Mogador est faite du malheur des Sousis.

La construction de la nouvelle ville fut confiée au groupe assez nombreux de captifs chrétiens et de renégats qui se trouvait, à l’époque, retenu au Maroc. Ce fut un F rançais, Gornut, originaire d’Avignon, qui en fut l’architecte. Il y travailla dix ans. Obligé de construire sa ville sur un plan marocain, c’est-à-dire d en faire rentrer les divers quartiers dans des enceintes murées, notre compatriote réussit à imposer à sa création notre alignement national, et je ne connais pas de ville dans tout l’Islam qui jouisse d une plus parfaite rigidité de lignes. Ce modèle nouveau frappa, du reste, à tel point les imaginations indigènes que la ville fut baptisée du nom arabe Es-Soueïra (le petit tableau), qui est devenu son nom officiel.

La ville compte de 20 à 25.000 habitants; dont

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bon nombre sont originaires du Sous. Lors de la fermeture du port d’Agadir, le commerce local fut invité à se transporter à Mogador et une colonie de juifs du Sous furent les premiers à s’installer dans le mellah à la suite de leur trafic primitif. Mogador se trouve à l’extrême limite méridionale des pays arabes ou arabisés ; à peine traversé l’oued Kseb, qui se jette dans l’Océan à la sortie de la rade, on entre en pays purement berbère. Aussi les origines, la proximité et les relations commerciales font-elles que la population presque entière, tout en parlant arabe, connaisse aussi le chleuh , dialecte berbère, usité dans toute la région du grand Atlas.

De fait, le commerce du Sous, de l’oued Noun, du Draa — voire jusqu’à ces derniers temps des oasis du Sahara et même du Soudan — fait la prospérité de Mogador. Débouché des provinces accidentées et peu agricoles de Chiadma et de Haba, n’attirant qu’une faible partie du commerce de Marrakech, Mogador est réduite au trafic du Sud, mais ce trafic est encore assez important pour lui assurer l’un des premiers rangs parmi les ports marocains. Malheureusement, depuis notre occupation du Soudan, Mogador a perdu ses relations avec Tombouctou, d’où venaient naguère des caravanes annuelles de 5 ou 600 chameaux, chargés d’ivoire, de plumes d’autruche et de poudre d’or.

A l’heure actuelle, la place de Mogador n’exporte plus que les peaux de chèvre, venues de Marrakech et du Sous, les amandes du Sous et de Haha, les huiles et la cire, enfin les gommes du Sous (gommes arabique et sandaraque, utilisées en Europe dans les

industries chimiques et pharmaceutiques ; gomme ammoniaque, expédiée en Egypte, Algérie, Tunisie, et employée pour l’épilage, selon les usages musulmans) ; les caravanes du Sous et de Marrakech aboutissent journellement au port.

Les négociants arabes, auxquels elles étaient autrefois consignées, ont tous disparu depuis une vingtaine d’années, et les Juifs sont devenus les maîtres presque absolus de la place. Eux-mêmes, pour la plupart, originaires du Sous, ont pour correspondants très actifs leurs coreligionnaires du Sud; aussi les caravanes ont-elles pris l’habitude de vendre et d’acheter aux négociants juifs ou par l'intermédiaire des courtiers juifs. Quant aux négociants européens, ils n’ont aucun rapport direct avec les gens du Sous. De puissantes maisons juives sont établies a Mogador. Comme elles importent surtout des bougies, des cotonnades et du thé, elles font la plupart de leurs affaires avec l’Angleterre, et quelques-unes possèdent même des comptoirs à Manchester.

Dans de semblables conditions, il n’y a point de place pour une nombreuse colonie européenne : celle de Mogador compte environ 300 personnes, dont le tiers espagnol et une cinquantaine de Gibraltariens; artisans en majeure partie; le reste composé d Anglais, d’Allemands, d’Italiens, de Suisses et de Français, Tout ce monde habite dans les deux kasbahs, l’ancienne et la nouvelle, séparées par l’esplanade du méchouar. Au grand souk, situé hors la ville, aboutissent les caravanes de Marrakech et du Sous; elles doivent y demeurer, sans franchir les portes, jusqu’à ce que leurs marchandises aient

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trouvé acheteurs ; chameaux et chameliers y campent sur le rivage dans la saleté et le dés rdre; à côté d’eux sont étalées sur le sol des peaux de chèvre, amenées de l’intérieur dans la fiente et le sel, que les exportateurs font sécher avant leur embarquement.

Les deux kasbahs sont le centre de la vie uropéenne ; mais celle-ci s’y perd au milieu d’une population juive de quelque 2.000 individus, les plus aisés de la communauté, qui ont réussi à déborder du mellah. N’étaient les mosquées, on s’y croirait volontiers dans une ville quelconque du midi de l’Espagne, avec ses maisons blanches et ses terrasses surmontées de miradors. Le makbzen est propriétaire de la quasi-totalité des immeuhles, qu’il loue à raison de 6 p. 100 du capital investi. Il en résulte que les Européens sont logés à fort bon compte dans de vastes maisons ouvertes sur des patios intérieurs et distribuées selon un modèle identique, le rez-dechaussée servant de magasin et le premier étage à l’habitation... J’ai dit que les négociants juifs détenaient désormais le commerce avec l’Angleterre ; à côté d’eux, le commerce européen, qui a toujours existé sur la place, est représenté par cinq grandes maisons, une italienne, deux allemandes et deux françaises, qui, toutes, ont des comptoirs ou des agents à Marrakech.

En ce qui concerne l’exportation, le principal débouché des amandes est l’Allemagne, puis l’Angleterre ; la France ne s’adresse au Maroc pour cet article qu’en cas d’insuffisance de la production italienne ; les cires, les gommes et les huiles vont également en Allemagne, puis en Angleterre ou en France ; les peaux en Angleterre, aux États-Unis et en France.

En réalité, l’Allemagne fait, pour l’exportation, une redoutable concurrence à l’Angleterre; pour l’importation, au contraire, elle reste fort loin, tandis que nous nous rapprochons le plus des chiffres anglais ; nos rivaux fournissent les cotonnades (1.300.000 fr. en 1901), les thés, les bougies et les fers; nous-mêmes les sucres (1.750.000 fr.) et les soieries1.

En y comprenant les naturalisés et les protégés (Algériens et juifs), notre colonie à Mogador compte une soixantaine de personnes : deux grandes maisons françaises y sont installées, la maison Robert Boulle, et la maison Borgeaud et Reutemann, également établie à Tanger et à Alger. La Compagnie Paquet, de Marseille, dessert le port, ainsi que le reste de la côte. Un de nos compatriotes tente en ce moment même d’installer un moulin. Une dame française a ouvert un excellent hôtel. Le directeur de l’école de l’Alliance israélite est Français; enfin, l’un des nôtres, juif algérien converti au protestantisme, dirige une mission protestante. A défaut de médecin2

1. Commerce total du port de Mogador. Importation : 1898, 6 millions 46: 1999, 5,97; 1900, 6,38; 1901, 7,82. — Exportation : 1898, 7,57; 1899, 8,36 ; 1900, 10,78; 1901, 7,52.

Commerce avec la France. Importation: 1898, 1,20; 1899, 1,60; 1900, 2,11; 1901, 2,72. — Exportation: 1898, 0,51 ; 1890, 0,47; 1900, 2,03; 1901, 0,63.

Commerce avec l’Angleterre. Importation: 1898,3,63; 1899 2,98; 1900, 3,53; 1901, 3,10. — Exportation: 1898, 4,15 ; 1899, 3.95; 1900, 2,63; 1901, 1,99.

Commerce avec l’Allemagne. Importation : 1898, 0,41 ; 1899, 0,60; 1900, 0,36; 1901, 0,55. — Exportation: 1898,1,67; 1899, 1,97; 1900, 3,39; 1901, 1,67.

2. Un jeune médecin d’Alger est venu cette année même s’installer à Mogador.

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français, le service médical est assuré par trois docteurs allemand, anglais et espagnol. C’est dans une maison mise par le makhzen à la disposition du gouvernement français que sont installés notre viceconsulat et la poste française ; le vice-consulat dispose d’un commis algérien et d’un taleb indigène, tandis qu’un jeune Syrien naturalisé dirige le bureau de poste, assisté d’un Israélite indigène, qui fait office de facteur. Tel est le personnel bigarré qui représente, avec beaucoup de zèle, l’influence française à l’extrémité méridionale du Maroc.

Grâce aux efforts de l’Alliance Israélite, qui s’emploie à propager parmi les juifs du Maroc la culture européenne avec notre langue et nos idées, la communauté juive de Mogador peut être considérée comme appelée à former dans 1 avenir un élément appréciable de notre influence : et cela bien qu’elle ait marqué jusqu'ici des tendances anglaises asset prononcées. La communauté de Mogador occupe, en effet, dans le judaïsme marocain une situation particulière : elle compte près de 10.000 individus, c’està-dire plus du tiers de la population totale de la ville; d’autre part, grâce à son importance commerciale, elle y joue un rôle considérable. C’est donc, proportionnellement, la première cité juive du Maroc.

La communauté possède un conseil qui préside aux œuvres d’assistance et de scolarité. Ces œuvres vivent, en dehors des ressources locales, de subventions des Sociétés israélites de l’étranger. Or, l’influence anglaise a été la première qui ait touché les juifs de Mogador : c’était la conséquence naturelle des relations commerciales établies entre les grandes

maisons juives de la place et l’Angleterre. Les principaux négociants qui ont été élevés dans ce pays ou y ont même vécu se sont volontiers anglicisés, et l’anglais est devenu la langue de leur famille. D’où une tendance naturelle à l’expansion de l’anglais dans toute la communauté. De cette tendance sont nées, depuis une vingtaine d’années, une école de garçons avec une soixantaine d’enfants, surtout une école de filles et un cours de demoiselles, qui réunissent à elles deux près de deux cents élèves ; ces institutions sont anglaises et subventionnées par Y Anglo-Jewish Association, qui est une émanation purement britannique de l’Alliance Israélite.

L’Alliance elle-même ne s’est établie à Mogador qu’en 1888 ; elle n’y possède jusqu’ici qu’une école * de garçons paraissant encore peu développée, eu égard à une communauté aussi nombreuse : ses deux professeurs donnent, avec beaucoup de dévouement, l’enseignement français à 199 élèves; 75 d’entre eux, qui sont très pauvres, sont nourris par une cantine scolaire et participent à des distributions de vêtements ; le soir, des cours d’adultes réunissent une vingtaine d’auditeurs ; une bibliothèque publique, composée, en majeure partie, de livres français, est installée dans l’école.

Le climat de Mogador est excellent /presque égal tout le long de l’année, il oscille entre 15° et 25°. Les pluies sont abondantes, rarement durables. Les médecins affirment que ce serait une excellente station pour les gens malades de la poitrine et qu’elle pourrait avantageusement concourir avec Madère et les Canaries. Un Gibraltarien, très en avance sur son temps, a établi un sanatorium à 10 kilomètres de la

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ville, sur un plateau rocheux recouvert de buissons de genêts, de lentisques et d’arganiers, qui s’étend entre la mer et les premiers contreforts de l’Atlas. Afin de se rendre à Palm Tree House, on quitte Mogador par la route du Sous pour suivre la longue plage circulaire qui entoure la rade et forme la promenade favorite des habitants. Une fois l’oued Kseb passé à gué, la piste longe le petit village de Diabet, tout enclos de murs, qui s’élèvent sur de hautes dunes de sable, pour trouver une ligne droite, tracée à travers les genêts, et conduisant directement au sanatorium. C’est une maison rouge, sans étage, installée avec un confort précieux dans ces solitudes; les malades n’y viennent point encore, mais elle reçoit, de temps à autre, quelques hôtes anglais, en route pour visiter Marrakech ou en quête d’un bon terrain de chasse. Ceux qui recherchent ce sport sont servis à souhait, le plateau abonde en perdrix, lièvres, sangliers et porcs-épics.

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