‹ Le Maroc d'aujourd'huiChapitre 31 sur 58 · SOCIETE · texte numérisé non relu

SOCIETE

Ma. pensée est pure et je mets mon espoir dans le Dieu clément, qui, j’en suis certain, comblera mes vœux. Je salue respectueusement tous les poètes de notre temps, sans en excepter les plus jeunes. Mon nom est Mohammed’ et je tire mon origine d’une incontestable noblesse.

La colonie européenne de Fez est trop restreinte et son établissement trop récent pour avoir pu affectei toute cette civilisation maure. Les Européens, qui y vivent et qui ne complètent pas, à eux tous, deux douzaines d’individus, demeurent isolés, imperceptibles dans la masse des Fasis. Il y a une quinzaine d années, les gens de Fez ne connaissaient, en fait de chrétiens, que les officiers instructeurs, français et anglais, qui suivaient le makhzen. Puis vint s’établir la mission militaire italienne; peu après, un poste de la North Africa Mission, et, à sa suite, un vice-consul anglais; en 1894, nous en établîmes un, à notre tour; au commencement de 1902, le petit corps consulaire de Fez s’enrichit d’un consul allemand. En fait de commerçants, il n’existe à Fez qu’une seule maison européenne, et c’est une maison allemande ; une maison française de Tanger y entretient un comptoir; les autres maisons de la côte se bornent à des représentants ou à des voyageurs. La protection européenne s’étend sur les agents indigènes de ces maisons ; de plus, quelques Fasis, ayant fait le commerce à Manchester, à Gênes ou même en Espagne, en ont rapporté la naturalisation anglaise, italienne et espagnole ; plusieurs sont revenus du Sénégal avec la qualité de Français.

La mission militaire italienne est arrivée en 1888, et a fondé la fabrique d’armes deux ans plus tard. C’est un fort bel établissement, confié à un colonel

d’artillerie, assisté de deux mécaniciens; on y fabrique des fusils, on y répare des armes et des canons, et le bâtiment sert en même temps d’arsenal. Le seul malheur est que la nonchalance maure n’apprécie pas à sa juste valeur l’activité italienne. Du reste, elle est également rebelle aux efforts des missionnaires protestants. La North Africa Mission anglaise est venue la première et a installé à Fez quatre dames missionnaires ; l’an passé, l’essai de leur adjoindre un missionnaire n’a pas été heureux ; car le pauvre homme a été assassiné. Ces dames ne se livrent pas au prosélytisme ; elles se contentent de faire de la médecine pratique, de donnner quelques petits conseils, de chanter de pieux cantiques devant leurs malades et de chercher à les intéresser à notre Sauveur, Sidna Aïssa. Il va sans dire que les toubibat (les femmes médecins) n’ont jamais converti personne; mais elles sont charitables et bien vues dans Fez ; depuis quatre ans, elles ont coutume de détacher deux d’entre elles à la ville voisine de Sfrou. Après la mission anglaise est venue la mission américaine, dépendant de la Gospel Union, de Kansas City : cinq personnes, dont deux ménages; mais toujours quelqu’un d’entre eux s’éloigne de la capitale pour travailler à Larache ou à Mékinez. Tous ces gens se déguisent en Arabes et sont beaucoup moins considérés que les dames anglaises. Ils avaient pris, au début, la fâcheuse habitude de discourir dans les rues et dans les souks; il a fallu les supplier de se tenir tranquilles, pour ne point compromettre les autres Européens ; ils se sont alors transportés à la campagne et promènent désormais dans les villages leurs efforts infructueux.

Une nombreuse colonie algérienne est venue s’établir de la province d'Oran, surtout de Mascara et de Tlemcen. Les uns ont quitté leur pays après la conquête turque et sont déjà perdus dans la masse marocaine ; les autres ont émigré après la conquête française; ils ont adopté le costume morocain, mais ils ont soigneusement maintenu leur individualité, en se mariant entre eux et en conservant le dialecte et les habitudes de Tlemcen, avec le fierté d’être Tlemçanis. Quand les Français arrivèrent devant la ville, les habitants s’enfuirent en grand nombre ; ils se réfugièrent par bandes au Maroc, où ils furent aussitôt pillés par les tribus de la frontière ; quelquesuns revinrent chez eux, d’autres demeurèrent sur place; les derniers poussèrent jusqu’à Fez. Là, les émigrés furent mal reçus par la population, bafoués, traités de nasranis et cantonnés dans un fondak auprès de la porte de Bab Fetouh. La défaite de l’armée marocaine à Isly adoucit à leur égard les sentiments des Fasis, et on leur permit de s’établir dans les trois quartiers d’el-Oyoun, de Ras el-Djenan et d’el-Qalqaliyin.

C’est dans ces quartiers qu’ils vivent encore. Ils ont prospéré, car ils sont environ 2.500 ; les plus vieux d’entre eux se rappellent encore les tristes circonstances dans lesquelles ils ont quitté Tlemcen. Celui qui fit la plus brillante carrière est l’Amin el- Moqri, aujourd’hui l’un des notables de Fez. Les Tlemçanis comptent parmi eux bon nombre d’artisans, tisserands, marchands de babouches et surtout de qahouadjis ; quelques-uns sont devenus de gros négociants, trafiquant avec l’Algérie, ou de riches propriétaires. Comme Tlemcen est aussi ville hadha-

Maroc d'aujourd'hui.

riya, presque tous portent un nom patronymique, et les familles les plus connues parmi eux sont les Moqri, Qessi, Oudjdi, Ben Hallal, Ben Harbit et Ben Djebbour.

Ceux qui sont chorfa se maintiennent jalousement groupés, sans accepter de fusion avec les chorfa marocains; naguère ces chorfa algériens étaient tous réunis sous l’autorité d’un seul me'zouar, qui appartient actuellement à la famille de Ben Mansour; depuis trois ans, les chorfa, originaires de Mascara, ont désiré se séparer des chorfa de Tlemcen et ils ont obtenu un mézouar particulier. Malgré les angoisses de son émigration, la colonie algérienne de Fez s’est toujours souvenue de ses origines, et, revenue des terreurs paternelles, elle admet volontiers l’intimité du lien qui unit l’Algérie à la France ; parmi eux, une vingtaine de familles possèdent des intérêts agricoles dans les tribus voisines, chez les Ouled- Aïssa, les Ouled-el-Hadj et les Béni-Sadden, et elles se sont réclamées de la protection française.

La population de Fez, qui tient à maintenir intacts son caractère purement musulman et sa civilisation maure, n’a cessé de se montrer revêche à l’égard des Européens. Dans les premiers temps de leur installation, ils étaient, paraît-il, l’objet d’une curiosité gênante et de constantes insultes; on crachait sur leur passage, on leur criait des choses pénibles sur le compte de leurs ascendants ou des femmes de leur famille. L’accoutumance a atténué l’hostilité de ces sentiments. Quand le makhzen vint s’installer à Fez, en mars 1902, le gouverneur de Fez el-Bali, reçut des ordres sévères et menaça d’imposer des amendes collectives aux quartiers récalcitrants. Mais on dit

que la défiance persiste, les injures continuent à être proférées, d’une voix peut-être moins intelligible, et, sauf des exceptions très rares, les maisons maures restent encore closes à la pénétration des étrangers.

Cheikh Ennsara fis sennara ;

Cheikh el Yehoud fis sefoud ;

Cheikhna fi eljenna ;

Ouhna âlih chehoud.

« Le maître des chrétiens à l’hameçon ; le maître des juifs à la broche; notre maître au paradis, et nous témoignerons en sa faveur. » C’est un refrain populaire que les enfants fredonnent dans les rues, et les femmes sur les terrasses, à l’apparition d’un roumi.

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