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CHAPITRE XVI

LES JUIFS MAROCAINS

Situation des israélites au Maroc ; leur nombre et leur répartition. — Langue, costume, état social. — Tendances extrêmes du judaïsme marocain ; son étroit contact avec 1 islamisme spécial au Maghreb. — Etat misérable de la population Israélite. — Organisation autonome des mellahs. — Les mellahs de Mogador, de Marrakech et de Fez. — La sechina. La Pâque juive. — L’œuvre de l’Alliance Israélite Universelle au Maroc.

Fez.

Avec sa population purement arabe ou berbère, le Maroc garde une empreinte si profondément musulmane que les juifs, le seul élément ethnique vivant en dehors de l’Islam, y mènent, par la force des choses, une existence entièrement séparée.

En droit musulman, un non-musulman ne peut vivre en terre d’Islam que s’il paye une taxe de capitation, un tribut nommé djeziya. C’est ce régime de droit commun, sous lequel les juifs ont vécu et vivent au Maghreb. Mais, pour eux, le principe islamique de l’impôt imposé aux non-musulmans s’est compliqué d’une idée spéciale au pays, du fait du système féodal, qui s’y est maintenu jusqu’à ce jour, en mettant la population juive dans la dépen-

LES JUIFS MAROCAINS

dance et sous la protection des seigneurs territoriaux.

Les sultans, ayant à peu près réussi à détruire la féodalité dans les régions soumises, ont été amenés à substituer, pour les juifs du blad el-makhzen, leur protection souveraine à l’ancienne protection seigneuriale : il en résulte que les juifs marocains sont considérés comme étant placés sous la demma, c’està-dire sous la protection, la garantie du sultan. Ils sont supposés avoir conclu avec le souverain un pacte de demma, grâce auquel, en échange de certaines obligations dont le principe est le payement de la djezia, ils sont garantis dans leur liberté et dans leurs biens.

Les obligations imposées aux juifs marocains ont été successives. Leur concentration dans des quartiers spéciaux, ou mellahs, fut une mesure de sauvegarde, adoptée au xni° siècle, afin de les soustraire au mauvais traitements de la populace. Au xvie siècle, lors de la renaissance islamique, qui amena au pouvoir les dynasties chérifiennes, ils furent naturellement les premiers exposés au contre-coup de l’ardeur religieuse provoquée par le progrès des établissements portugais et espagnols. On les soumit alors à tout un ensemble de mesures restrictives et de dispositions vexatoires. Ils durent notamment porter des vêtements et des chaussures noirs, aller à pied dans les rues des villes et ôter leurs babouches en passant devant les mosquées.

Le juif marocain revêt donc un double caractère. Il est à la fois un tributaire en vertu du droit musulman et un protégé selon les principes féodaux usités au Maghreb. Il vit dans un quartier qui est complè-

tement séparé de la médina et se trouve accolé aux murs de la kasbah. Dans ce quartier, que le mépris public désigne sous le nom de mellah (endroit salé), les maisons sont souvent propriété du makhzen ou même biens habous ; — dans les villes impériales, ce n’est point le gouverneur de la ville, mais bien le pacha de guich, qui y est responsable de la sécurité. Cette sécurité est, d’ailleurs, entière, tant que demeure intacte l’autorité du sultan, mais elle est soumise à toutes les oscillations du pouvoir central, si bien que les mellahs sont les premiers à souffrir dans les agitations marocaines : il devient alors fréquent que des juifs isolés soient assassinés dans la campagne et parfois même certains mellahs sont pillés.

Le Maroc ne connaît pas encore les statistiques et il est impossible de fixer le nombre des juifs marocains : il paraît pourtant considérable. En pays arabe ou arabisé, c’est-à-dire dans le gros du pays makhzen, les juifs sont installés, par colonies compactes, dans les ports de la côte et dans les villes de l’intérieur ; dans les campagnes, on rencontre quelques juifs, isolés comme artisans dans les gros villages au comme courtiers ambulants dans les marchés. En pays berbère, il y a des régions entières, qui n’ont point de juifs ; mais, ailleurs, et surtout dans le grand Atlas, ils sont disséminés dans les plus petits endroits, où ils exercent les métiers manuels, se font muletiers et colporteurs. Un calcul assez précis a pu être établi pour déterminer le nombre des juifs résidant dans les principales villes du Maroc 1 : on en compte 14.000 à Marrakech, 10.000 à Mogador et à

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