Bulletin de l’Alliance Israélite Uriiverselle
LES JUIFS MAROCAINS
Tanger, 8.000 à Fez, 6.500 à Tétouan, 6.000 à Mékinez, 5.000 à Casablanca. En y ajoutant les communautés de Larache, Rabat, Mazagan, Safli, el-Ksar, Ouazzan, Sfrou, Taza, Sidi Rehal, Demnat, et celles des autres petites villes, on doit arriver à une population urbaine de 90 à 100. 000 juifs; ce chiffre devrait être probablement doublé, si l’on y joignait les juifs du grand Atlas et ceux du blad es-Siba.
L’installation des juifs est fort ancienne au Maghreb. Au viie siècle, les conquérants arabes trouvèrent déjà des juifs nombreux établis au Maroc, et une communauté juive fut autorisée à habiter Fez, dès la fondation de la ville. Au commencement du xvie siècle, une forte proportion de juifs, expulsés d’Espagne, reflua en Afrique ; et, dès lors, la communauté juive marocaine se divisa en deux groupes, que séparent encore quelques différences de rite et qui possèdent chacun des synagogues distinctes : les juifs autochtones et les juifs espagnols. Les premiers occupent aujourd’hui les régions montagneuses et le Haouz; les seconds ont envahi le Gharb et pénètrent jusqu’à Marrakech.
Ce n’est point seulement l’origine et le rite religieux qui diversifient entre eux les juifs marocains : tous ne se servent pas de la même langue. Ceux du Nord, jusqu’à Casablanca sur la côte, et jusqu’à el- Ksar dans l’intérieur, parlent un jargon espagnol, mélangé d’hébreu et d’arabe ; les autres juifs des pays arabes se servent d’un arabe vaguement hébraïsé ; enfin, dans les régions berbères, les juifs parlent les divers dialectes usités par les tribus au milieu desquelles ils vivent. Leur état social est également différent. Dans le blad el-Makhzen, Ht
vivent dans les villes, en hommes libres, sous la sauvegarde spéciale des autorités chérifiennes. Pour eux, l’obligation, jadis salutaire, d’habiter un mellah n’existe plus guère que dans l’intérieur ; elle a déjà disparu à el-Ksar et dans la plupart des villes de la côte. Dans les tribus berbères, au contraire, les juifs se répandent par toute la campagne ; mais ils sont groupés dans de petits mellahs, soit auprès des grandes kasbahs, soit au milieu des agglomérations berbères, et ils demeurent dans un état de réel servage à l’égard des cheikhs qui les protègent.
Au Maroc, la population juive est uniformément très misérable. Chez les Berbères, où son sort est réglé par d’implacables nécessités, elle est réduite aux petits métiers et aux petits emplois, que lui imposent les seigneurs dont elle relève ; en pays arabe, elle a eu plus de chance de développement, et, de tout temps, certaines individualités ont réussi à s’élever de la misère des mellahs pour parvenir à la richesse et même à la puissance. Néanmoins, la grande masse israélite continue à vivre dans la pauvreté et dans l’ordure ; les mellahs sont surpeuplés et dévastés par de constantes épidémies ; la plupart des juifs gagnent péniblement leur vie. Mais le nombre des commerçants aisés, correspondants des maisons de la côte, augmente de jour en jour; dans certaines villes, comme Marrakech et Mékinez, les postes européennes ont leurs bureaux au mellah ; plusieurs gros capitalistes sont déjà susceptibles d’entrer en relations d’affaires avec le makhzen et il n’y a point de caïd de tribu qui n’ait à la ville prochaine un juif, qu’il nomme sa chhara (sacoche), pour remplir les fonc-
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tions multiples de banquier, de commissionnaire et d’agent de renseignements.
Le degré de prospérité et de culture dans les communautés juives du Maroc diminue, en général, à mesure que l’on s’éloigne de la mer. Sur la côte, la protection européenne a été largement distribuée parmi les juifs. Ils ne sont presque plus soumis à aucune des mesures restrictives d’antan, la jeunesse s’habille de vêtements européens, s’occupe de plus en plus d’affaires commerciales et tend à émigrer vers l’Amérique du Sud. Sous ce rapport, les Juifs de Tétouan, de Tanger et de Larache sont devenus particulièrement expansifs : les principaux de Mogador se dirigent vers l’Angleterre, quelques-uns de Fez commencent à prendre la route du Sénégal ou de l’Algérie ; les autres restent encore sédentaires. Il en résulte que l’on relève maintenant, chez les juifs de la côte, des traces assez répandues de bien-être européen ; dans les grandes villes de l’intérieur, on rencontre, chez les plus riches, certains raffinements indigènes, avec bon nombre de commodités européennes ; mais, dans les localités écartées, c’est, encore, même chez les mieux placés, l’abjection et la misère d’autrefois.
Certains traits communs réunissent, toutefois, le judaïsme, si divisé au Maghreb. Tout d’abord, le costume est uniforme dans tous les pays arabes ; pour les hommes, un fez .noir sur la tête, une djellaba noire, qui, les jours de fête, recouvre parfois un caftan de couleur, et des babouches noires ; pour les femmes, un corsage, surchargé de broderies d’or chez les plus riches, une guimpe aux longues manches flottant en arrière, une large ceinture et les
cheveux recouverts d’un foulard de soie. Dans le Haouz, les hommes d’un certain âge portent tous sur la tête un mouchoir bleu à pois blancs, qui se noue sous le menton ; c’est là un ornement bizarre, qui n’est plus usité à Fez que par les vieillards et qui est tombé en désuétude dans le Gharb. Dans les pays berbères, le fez noir et les longues boucles, tombant le long des oreilles masculines, — coutume qui disparaît de plus en plus chez les juifs de la plaine, — restent les seuls signes distinctifs de la race ; par ailleurs, hommes et femmes portent les mêmes vêtements blancs que les Berbères.
Mais ce qui unifie surtout et particularise, en même temps, le judaïsme marocain, c’est l’empreinte profonde qu’a marquée sur lui un étroit contact avec les tendances musulmanes spéciales au Maghreb. On tait, que, dans le Nord-Ouest africain, les Berbères ont constamment cherché, dans la forme la plus farouche de l’islamisme, le symbole et la garantie de leur indépendance, qu’ils ont déformé, d’autre part, les pures théories de l’Islam, en les imprégnant de leurs superstitions nationales.
Les juifs marocains se sont volontiers laissés aller à la même pente : le judaïsme s’est pénétré des usages et des superstitions berbères ; de plus, il s’est volontiers porté aux idées extrêmes et figé dans l’intransigeance religieuse. De même que les tolba du Maroc puisent leur science dans les commentateurs les plus stricts du Hadith, tout l’enseignement israélite repose sur le Talmud : les lamentables sellahs 1 juives ont
1. On donne à ces petites écoles le nom de sellahs parce qu’elles sont souvent installées dans le local des synagogues.
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la même apparence que les écoles coraniques et, dans les Talmud-thoras, les étudiants imitent, pour ânonner le Talmud, le ton et les attitudes de leurs camarades musulmans. Le culte des saints, si particulier à l’Islam, au Maghreb, a également pénétré le judaïsme : il y a, dans la plupart des cimetières israélites de l’intérieur, des rabbins et des saints dont les tombes sont considérées comme miraculeuses. Les dévots israélites y viennent en ziara, ainsi que font les musulmans auprès des koubbas, et ils y apportent leurs malades. Un jour par an, le lagh laomer, qui est le trente-troisième après le lendemain de Pâques, est consacré à un pèlerinage général, à un moussem auprès des tombeaux vénérés ; le mellah entier vient alors camper au cimetière, et les plus ardents partent au loin, pour se rendre auprès des marabouts juifs les plus illustres, dont les restes sanctifient Ouazzan et le Sous. Il y a même à Taroudant, dans le Sous, une famille juive maraboutique qui administre une véritable zaouîa, et dont le chef, considéré comme l’héritier de la baraka ancestrale, fait de lucratives tournées au Nord et au Sud du grand Atlas. Il va sans dire que les tendances rêveuses et la crédulité coutumière au Maghreb, quant aux choses surnaturelles, se sont largement développées dans les mellahs.
L’enthousiasme y est aussi prompt que la panique et les nouvelles les plus extraordinaires y prennent corps avec une excessive rapidité. C’est ce qui rend les communautés juives du Maroc toujours prêtes aux démonstrations les plus variées. Bou Hamara vient-il de marquer un mouvement offensif, ou bien encore la sécheresse menace-t-elle les récoltes, les rabbins
prescrivent aussitôt des prières et des jeûnes, pendant deux jours de la semaine, les lundis et les jeudis; les boutiques se ferment, la population se réunit dans la rue ou à la porte du mellah, tout le monde a la tête encapuchonnée en signe de deuil, et l’on se rend pieds nus au cimetière, en procession au tombeau des saints. S’agit-il, au contraire, d’une bonne nouvelle ou d’un succès du makhzen, ce sont les juifs qui sont les premiers à pousser des cris de joie, et, dans les villes impériales, à en faire parvenir l’expression au Dar el-makhzen.
Au Maghreb, l’orthodoxie juive est aussi stricte et aussi revêche que l’orthodoxie musulmane. Les formes religieuses y sont observées avec la plus âpre ardeur; aucun juif marocain ne manquerait le service du sabbat, ni les trois prières prescrites chaque jour, — celle du matin, chahrüh; celle de l’aprèsmidi, à trois heures, minha, et celle du soir, au coucher du soleil, armth. — Les rites du sabbat, les fêtes de Pâque et des Tabernacles, toutes les traditions minutieuses léguées par le judaïsme le plus étroit continuent à être scrupuleusement suivis dans les mellahs. Cette raideur religieuse met les juifs marocains en défiance aussi bien contre les chrétiens que contre les juifs venus d’autres pays. L’étranger est vu d’un aussi mauvais œil au mellah que dans la médina et relégué à la porte des synagogues comme à celle des mosquées.
Au Maroc, l’hospitalité israélite ne se manifeste volontiers que pour les rabbins venus de la Palestine. On reconnaît les chalihim à leur longue lévite noire, au foulard qu’ils portent autour du cou et à leur bonnet rond, entouré d’une bande de soie noire. Les
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chalihim sont de simples mendiants qui viennent solliciter pour leur propre compte, ou, plus souvent, des envoyés, chargés de recueillir des fonds pour certaines communautés de la Judée. Ces derniers sont assurés du meilleur accueil dans les mellahs, qui, tous, leur affectent annuellement des fonds spéciaux sur leurs budgets. II n’est pas rare que, dans les grands mellahs, ces quêteurs patentés emportent jusqu’à 1.000 douros dans une seule tournés, et leur bénéfice personnel est de 35 p. 100 de la recette.
La vie familiale a été également affectée par le contact des populations avoisinantes. En pays berbère, les juifs paraissent aussi berbérisés qu’il est possible; en pays arabe, ils se sont naturellement arabisés, bien qu’avec plus de discrétion. Dans les mellahs de l’intérieur, les plus riches maisons sont décorées à la mode arabe, selon la coutume locale de Fez ou de Marrakech ; toutes les maisons sont construites sur le même modèle que celles de la médina, sauf que l’excès de population a obligé les juifs à multiplier les étages.
Les costumes féminins se ressentent beaucoup de la mode ambiante ; qu’elles soient juives ou musulmanes, toutes les femmes du Maroc portent à peu près les mêmes ornements ou les mêmes bijoux : le foulard coloré sur la tête est, dans la plus grande partie du pays, commun aux diverses races, tandis qu’à Fez ce même foulard, noué sur une sorte de tiare — hantouz — avec un filet pour contenir les cheveux, se retrouve au mellah comme sur les terrasses de Fez el Bali. Dans certaines villes, à Mogador par exemple, les femmes juives s’enveloppent, poursortir, du même drap blanc que les musulmanes.
Les musiciens juifs se servent des mêmes instruments et jouent les mêmes airs que les musiciens arabes.
La famille est aussi précaire chez les juifs que chez les musulmans ; les divorces sont également fréquents dans les deux communautés, et bon nombre d’israélites aisés, dont le bon cœur répugne à répudier leurs épouses défraîchies, préfèrent se constituer un harem par une honnête polygamie. J’ai même vu, dans une maison juive de Mogador, une petite négresse, venue du Sud, qui y grandissait pour les mêmes offices serviles que les esclaves achetées par les familles musulmanes.
Il y a, cependant, parmi les juifs marocains, certains usages déplorables, dont le contact avec les Berbères et les Arabes ne saurait porter la responsabilité. La plus fâcheuse coutume est assurément celle des mariages précoces : les petites juives sont mariées entre cinq et huit ans, et une enfant qui, passé cet âge, n’aurait point de mari, serait envisagée d’un mauvais œil par toute la communauté. On rencontre constamment de minuscules petites filles qui ont les mains et les pieds teints de henné, en signe de fiançailles, ou la tête déjà coiffée du foulard conjugal, à un âge où chez nous, elles n’auraient en tête que de jouer à la poupée... Aussi trouve-t-on, dans les meilleures maisons juives, des femmes de quatorze ans, qui sont déjà mères, et dont la vie s’engraisse dans l’immobilité et l’ignorance.
A côté de femmes, dont l’effort de séduction ne peut être que très limité, l’alcoolisme prospère chez les hommes : la mahia est la plaie du mellah ; c’est une eau-de-vie distillée sur place, avec des figues, des dattes et divers autres fruits, et qui forme la
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principale ressource de l’existence, en l’absence de toute distraction sociale ou intellectuelle. Ce sont là des conditions favorables pour qu’une population s’abandonne au laisser-aller le plus complet; aussi la saleté et la puanteur des mellahs en font-elles les foyers de fréquentes épidémies : la petite vérole, la fièvre typhoïde et la malaria déciment les communautés juives, tandis que les maladies de peau et les ophtalmies les abîment. Pendant l’été de 1899, la petite vérole enleva, à Marrakech, 2.500 enfants ; en 1901, à Fez, une épidémie de typhus causa, en quatre mois, 3.000 décès.
L’abjection matérielle conduit aisément à l’abaissement des caractères. Les marques de servilité abondent chez les juifs marocains, surtout dans les petites villes du Haouz, où leur existence même est livrée à 1 arbitraire des caïds locaux. Il est agaçant de voir, sur les grands chemins, les passants juifs s’incliner profondément et baiser la main de vos domestiques en leur prodiguant des « y a Sidi ! ô mon Seigneur ! » et les formules les plus obséquieuses. Voilà autant de raisons pour justifier l’extraordinaire mépris marqué à 1 égard des juifs par les musulmans du Maghreb et les critiques sévères formulées par tous les représentants de l’Alliance Israélite, qui aspirent unanimement à la « conversion » du judaïsme marocain.
Dans 1 intérieur du mellah, la communauté juive jouit d une complète autonomie. Elle est administrée par le mctcunad ou conseil de la communauté. Ce conseil dont le pouvoir est absolu, comprend le plus souvent le chiffre fatidique de sept membres, soit trois rabbins ou dayyanim et quatre laïcs, choisis
parmi les plus riches. A Fez, ce conseil, qui se recrute lui-même, impose au mellah l’autorité d’une petite oligarchie ; à Marrakech, la prépondérance de l’un de ses membres a installé une sévère autocratie ; sur la côte, grâce au progrès des temps, la forme est devenue plus démocratique; en général, c’est la communauté elle-même qui élit le conseil, et c’est le conseil, à son tour, qui choisit son chef, le grand rabbin ; dans les petites villes de l’intérieur, le conseil se réduit à un chef de la communauté, qui doit sa situation à son entente avec l’autorité locale.
Le maamad administre les biens de la communauté provenant de donations ou de legs ; il perçoit les revenus, qui sont fournis par la taxe sur la viande kacher ; il prend soin de l’édilité publique, veille à l’éclairage et au nettoyage des rues, et, ces dépenses une fois payées, il consacre le surplus des fonds à des œuvres de scolarité ou de bienfaisance. Naguère, le chef de la communauté était chargé de porter la djézia au gouverneur, selon un cérémonial fort humiliant. Cette formalité est tombée en désuétude depuis plusieurs années; le tribut lui-même a cessé d’être payé dans nombre de villes, et les juifs, désormais exemptés d’impôts, se bornent à offrir au sultan de modestes cadeaux, à l’occasion de certaines fêtes déterminées...
La communauté est soumise à la juridiction des trois dayyanim, qui forment le beit-ed-din, le tribunal rabbinique, chargé déjuger en toutes matières, avec appel facultatif au gouverneur marocain. Ces juges sont assistés de notaires, sofférim, pour les actes et la procédure. La police est confiée à un israélite, le Cheikh el-Yehoud, qui représente au
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mellah l’autorité makhzénienne, et peut requérir, en cas de besoin , les mokhaznis nécessaires au maintien de l’ordre. Il partage avec le maamad le droit de faire emprisonner les gens dans la prison du mellah.
Une intruction rudimentaire est donnée par les rabbins dans de multiples sellahs ; quant aux études talmudiques, elles sont poursuivies dans les Talmudthoras, et, parfois aussi, chez des rabbins qui ouvrent un enseignement particulier. Devient rabbin qui veut, sans avoir besoin de diplôme, pourvu que l’on en ait acquis la situation, soit par hérédité, soit par des connaissances suffisantes. Un capuchon rouge devient le signe distinctif des grands rabbins. Un diplôme, semecha, est toutefois exigé pour les égorgeurs rituels, chohetim, et il leur est délivré par le maamad, après examen.
Dans l’enceinte même du mellah, comme à Fez et à Marrakech, ou bien à proximité, se trouve toujours un cimetière spécial pour les israélites, où s’aligne la blanche maçonnerie des tombes. Les gens appartenant à la caste religieuse des cohanim y sont enterrés à part ; à part également les rabbins et les saints, puis les hommes, les femmes et les enfants. Il y a dans chaque mellah, des Sociétés instituées pour l’enterrement des morts. Il est d’usage que, pour les obsèques d’un savant rabbin, les boutiques se ferment et que toute la communauté accompagne le corps au cimetière, en psalmodiant des psaumes et en sonnant du cor. Au moment d’un décès, les femmes de la famille se répandent au dehors, en poussant des cris déchirants ; et quand l’enterrement s’achève, la foule se groupe autour du plus proche
Maroc d'aujourd'hui.
parent du défunt, qui fait, en pleine rue, la prière des morts — kadich.
Il va sans dire que le samedi est jour de chômage ; le commerce est interrompu ; si grande est l’intolérance qu’aucune besogne n’est permise ; on ne peut ni écrire, ni même ouvrir une lettre, et la population oisive, traîne languissamment, à travers les rues et sur les terrasses, ses loisirs religieux.
Les mollahs de Marrakech, de Mogador et de Fez, sont les plus importants du Maroc. Celui de Mogador est le mieux fait pour donner l’impression de l’extraordinaire grouillement humain qui caractérise ces quartiers malsains et surpeuplés dans les cités marocaines. Les rues y sont particulièrement étroites ; la foule d’une surprenante intensité ; le commerce est installé dans de misérables échoppes enioncées aux murs des maisons. Le patio central est si étroit dans ces maisons trop élevées, qu’il laisse à peine pénétrer l’air et la lumière ; y entre-t-on, on voit parfois jusqu’à une cinquantaine d’êtres humains apparaissant aux balcons circulaires des divers étages. Le plus souvent, chaque famille ne dispose que d’un étage, ou même d’une seule pièce. J’ai cependant visité quelques maisons d’apparence meilleure, et de véritables appartements avec un mobilier européen ; mais un tel progrès est encore rare dans le mellah ; à mesure qu’ils s’enrichissent, les négociants israélites s’empressent de l’abandonner pour émigrer dans la kasbah ; il s’est ainsi créé dans la ville musulmane une colonie juive fort bien placée, dont les principaux membres sont MM. Jacob Afriat et Akan Corcos.
Dans ces conditions, le mellah tend à rester la résidence des pauvres ; il est sale et misérable, on
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n’y respire à l’aise que sur les terrasses, où s’ébat tout un peuple de femmes et d’enfants. Il contient une quarantaine de synagogues, qui empruntent une grande pièce dans une maison quelconque. Leur mobilier est sommaire comme celui de toutes les synagogues marocaines ; des lampes en verre, suspendues au plafond par des mains ouvertes de métal, destinées à conjurer le mauvais œil, quelques bancs, les rouleaux de la loi enfermés dans une armoire
— hékhal — et, au milieu de la chambre, une estrade
— téba — pour les déposer aux jours rituels. Des sellahs ou des Talmud-thoras fonctionnent dans une dizaine de ces synagogues.
Avec ses 14.000 habitants, le mellah de Marrakech est le plus considérable du Maroc. Il est contigu à la kasbah et précédé d’une grande place circulaire, qui réunit les boutiques des bijoutiers et des ferblantiers ; le bazar occupe la porte formant l’unique accès, du mellah, et se prolonge dans les rues avoisinantes, recouvertes de treillis de roseaux. Ces rues sont un peu plus larges qu’à Mogador, et l’on y ressent une moindre impression de misère. L’amoncellement des ordures du mellah, la zsbbala, sépare le quartier du cimetière israélite, dans un coin duquel se trouve la tombe vénérée du rabbin Hanania Cohen, le patron et le saint du mellah ; la dévotion publique y apporte en offrandes des bougies et des huiles, dont la vente est affermée au profit des œuvres de la communauté.
Il y a, à Marrakech, des juifs autochtones et des juifs espagnols ; chaque groupe possède des synagogues et une Talmud-thora particulières ; trente-cinq petites sellahs, tenues par des rabbins, servent d’écoles. A défaut d’un nombre appréciable de gros commerçants
musulmans dans la médina, le commerce et la représentation des maisons de la côte se trouvent presque entièrement entre des mains israélites. Néanmoins, la communauté est pauvre. Sur les six cents maisons du mellah, on calcule qu’une centaine seulement sont habitées par une seule famille ; chaque maison contient, en moyenne, de huit à dix familles, soit une soixantaine d’habitants ; une famille de dix personnes vit parfois dans la même chambre, pour un loyer mensuel d’un douro . Sur les 14.000 Israélites de Marrakech, 4.000 au plus peuvent être considérés comme suffisamment aisés ; les autres sont des ouvriers et des hommes de peine, qui gagnent environ 0 p. 75 par jour; beaucoup de femmes font métier de couturières, pour le compte de gens de la médina et gagnent ainsi 0 p. 50 par jour. Avec des salaires aussi minces, tout ce monde vit dans la dernière misère, se nourrissant de pain et d’olives. Au mellah de Marrakech, les seuls éléments de culture sont les écoles de l’Alliance Israélite, ouvertes en 1901 ; un médecin israélite, d’origine allemande, mais né à Jérusalem, le Dr Holzmann, venu au Maroc dans le but d’y poursuivre ses études arabes, consacre ses soins à ses coreligionnaires marocains.
La communauté de Marrakech est gouvernée par le potentat du mellah, M. Josua Corcos, qui remplit les fonctions de gisbar ou de chef de la communauté. Il est à lui-même le conseil tout entier ; les membres laïcs sont ses parents ou ses créatures, et, quant aux dayyanim, nommés par les rabbins, ils se renferment prudemment dans leurs fonctions judiciaires. M. Corcos doit Cette autorité a sa grande fortune et à la multiplicité de ses relations ; en affaires avec le
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makhzen, il est le véritable banquier de la cour, quand celle-ci réside à Marrakech ; il est, en outre, le correspondant et l’agent de tous les grands caïds du voisinage. C’est un vieillard pauvrement vêtu, la tête couverte du mouchoir bleu à pois blancs, et son corps mince est enveloppé des vêtements noirs imposés à sa race. L’accès de sa maison a le misérable aspect de toutes les demeures marocaines. M. Corcos reçoit ses hôtes dans une mesriya, ornée des sculptures en plâtre et des plafonds peinturlurés, usités chez les riches musulmans. Les chambres d’habitation, remplies de meubles européens, s’ouvrent toutes sur un grand patio intérieur.
Un samedi à midi, j’ai pris, chez M. Josua Corcos, la sechina, qui est le premier repas du jour du Sabbat. Après que le père a accompli la bénédiction du vin ( kiddouch ), les divers membres de la famille viennent à tour de rôle baiser la main de leur chef; après avoir procédé aux ablutions, le père poursuit les rites en faisant la prière du pain ; il le trempe dans le sel, le rompt et en répartit les morceaux entre les convives.
Les mets sont ensuite servis. Ce sont des plats très simples, mis tous ensemble au four la veille, avant le coucher du soleil, de façon à ne point violer le repos prescrit ; ils y sont restés jusqu’au moment du repas : aussi les viandes sont-elles desséchées et le goût de la nourriture très fade. On sert ainsi la harissa, composée de blé concassé avec de la viande et de la moelle, ou le plus souvent la dfina, qui tire, dit-on, son origine du puchero espagnol et réunit, en un mélange peu savoureux, du riz, des pois chiches, des pommes de terre, des œufs et de la
viande. Le vin, consommé au mellah de Marrakech, provient des vignes du grand Atlas : ce vin est cuit et son goût rappellerait assez celui du Malaga ; il est fabriqué dans les petites communautés juives, qui se succèdent au pied de la chaîne, et le plus renommé vient de Demnat. Le repas s’achève par une prière d’actions de grâce — birkat-ha-mazon. — Chez M. Josua Corcos, les femmes de sa famille, fidèles à l’ancienne coutume, n’assistaient point au , repas ; seule, sa plus jeune fille, élevée à l’école de l’Alliance Israélite, et vêtue à l’européenne, inaugurait, en y prenant place, les usages de la génération nouvelle...
En visitant le mellah de Marrakech, j’ai rencontré le hakham de la zaouïa juive de Taroudant. Le rabbin Pinhas Cohen était venu du Sous, pour recueillir des aumônes dans la capitale du Sud, et sa tournée fut lucrative, car il en emporta, m’a-t-on dit, plus de 7.000 douros. Cet illustre rabbin est un homme jeune encore, qui a à peine atteint la quarantaine, mince, la figure émaciée, timide et modeste. Les revenus de sa zaouïa sont employés à des œuvres d’hospitalisation ou de bienfaisance, et les musulmans, émus de la charité judaïque, le traitent, paraît-il, avec le plus grand respect.
Le mellah de Fez a beau appartenir à la ville la plus peuplée et la plus considérable de l’empire, il est loin d’être le plus important du Maroc. Sa population de 8.000 habitants est relativement restreinte,
. et les Maures de Fez el-Bali sont à ce point les maîtres du commerce qu’ils ont laissé peu de place à leurs concurrents israélites. Les juifs de Fez sont donc, pour la plupart, de petits artisans ; il y a bien
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aussi parmi eux quelques négociants, agents des maisons de la côte, qui s’occupent d’importation ; en outre, bon nombre d’usuriers, exploitant la ville et les régions avoisinantes, en association avec les caïds. La communauté est plutôt à son aise, mais il n’y a aucune famille vraiment riche. On m’a cité, parmi les mieux placés, les frères Aflalo, les Bensimhon, et les Benchammas, qui travaillent avec le makhzen ; les premiers administrent la régie du kif et du tabac à priser.
Le mellah est contigu aux murailles de Fez el- Djedid, et ses maisons teintées de bleu descendent la pente vers le vallon verdoyant de l’oued ez-Zitoun. Il est traversé, dans toute sa longueur, par une assez large rue, où s’ouvrent des ruelles latérales, que recouvrent presque complètement les encorbellements des maisons. La rue principale est le centre de la vie juive à Fez ; elle contient les échoppes des boutiquiers, et la foule y flâne du matin au soir ; la nuit, elle est timidement éclairée par quelques lampes à pétrole. Les fenêtres des maisons sont entourées d’une couche incertaine de badigeon bleu, et leurs cadres en bois sont peints de couleurs violentes ; à côté des portes, une main, grossièrement marquée sur le mur, a pour effet de préserver du mauvais œil. Il y a bien à Fez quelques jolis intérieurs israélites ; mais, la manie des couleurs vives sévit aussi bien chez les riches que chez les pauvres, pour gâter les boiseries et les reliefs en plâtre. Les terrasses doivent former le principal agrément de la vie pour une communauté, qui sort le moins possible de son mellah ; c’est là que l’on voit s’ébattre, aux jours de fête, la jeunesse dorée d’Israël, en caftans
de soie aux teintes les plus tendres et en djellabas de fantaisie.
Deux médecins juifs, d’origine allemande, et un médecin espagnol assurent les soins médicaux. Avec leur bibliothèque et leurs sociétés annexes, les deux écoles de l’Alliance Israélite sont les seuls éléments de culture du mellah. Bien que la première école ait déjà vingt ans d’existence, les idées sont encore farouches, les rabbins intransigeants. Le rite autoch- , tone a à peu près disparu devant le rite espagnol, et il ne reste plus guère au premier qu’une très vieille synagogue, que l’on nomme la synagogue des Fasis, où se réfugient quelques débris récalcitrants. Le cimetière, qui est un amoncellement de tombes blanches, reste le foyer de la superstition du mellah.
Il possède, en effet, deux saints illustres, le rabbin Abner, dont les fils vivent encore, et une femme, SolicaHachuel, qui, il y a trois quarts de siècle, préféra, dit-on, le martyre, à une conversion musulmane, destinée à lui assurer l’accès du harem impérial. Les tombes de ces saints sont creusées de niches, où la dévotion publique fait constamment brûler les huiles et les cires ; et, tout auprès on a construit, en plein cimetière, de petites maisons destinées à recevoir les malades qui désirent passer plusieurs jours, en contact immédiat avec les saints, dans l’espoir d’obtenir de leur intercession une guérison miraculeuse.
J’ai assisté à la célébration de la Pâque juive dans une maison française du mellah, qui est une des six ou sept de son espèce, parmi les juifs de Fez. Le père Boutbol, mort aujourd’hui, était venu s’établir en Algérie, à Mascara, où il acquit la naturalisation
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française. Il se trouve qu’avec la famille Boutbol, nous ayons fait une bonne acquisition. Ce sont de braves gens, suffisamment aisés et fort estimés dans le mellah ; l’un des frères a récemment achevé son service au 1er zouaves, à Fort-National ; un autre est employé à la poste française. Pour célébrer la Pâque, toute la famille s’était réunie dans la petite maison de l’aîné, et la table pascale était dressée dans la meilleure chambre, à la porte de laquelle se trouvait fixée la mezouza coutumière, le rouleau de parchemin placé sous verre, contenant le Schéma Israël, l’acte de foi israélite, que l’on doit pieusement baiser, en entrant ou en sortant de la maison.
La célébration de la Pâque dure huit jours dans lesmellahs ; elle commence, à certain jour, après la prière du soir et se termine la semaine suivante par une nuit de réjouissances, leth Mimouna ; pendant la sainte semaine, les boutiques sont fermées, et la population se livre à la flânerie des jours de fête. Les deux premiers soirs, a lieu la cérémonie pascale ; elle se nomme séder, et le même nom est appliqué à la table préparée pour le repas.
Cette table est ornée de fleurs et de fruits ; la famille entière, y compris les serviteurs, se réunit pour y prendre place. La cérémonie, au milieu de laquelle le dîner forme un simple incident, se prolonge durant quatre ou cinq heures ; c’est, en réalité, une scène très animée, à laquelle participent tous les membres, grands et petits, de la famille, sous la direction de leur chef, en vue d’écouter le récit des malheurs d’Israël en Égypte, avec les circonstances de l’exode, et de se réjouir de la déli¬
vrance.
Après avoir procédé à la bénédiction du vin, le père se met à lire, en psalmodiant, le petit livre traditionnel l, contenant la haggada, c’est-à-dire les anecdotes relatives à l’exode, qui ont été recueillies par un groupe de rabbins, dans les premiers temps du Talmud. La lecture se poursuit, d’abord en hébreu, puis en arabe ; chacun des enfants lit un passage ; au milieu des questions qui se croisent, de la gaieté des assistants, rétrospectivement satisfaits de la délivrance d’Israël, et même de plaisanteries naïves qui se sont transmises d’âge en âge. Lajoie est entretenue par quatre grands verres de vin pur, qui coupent la cérémonie à des endroits déterminés et que l’on boit d’un trait, après y avoir versé, pour le purifier, quelques gouttes d’une eau très pure — mezigha.
Quant à la cérémonie elle-même, elle tourne autour d’un ensemble de symboles, réunis sur un plateau, que l’on place, dès le début, recouvert d’une étoffe, devant le père de famille. Ce plateau contient plusieurs pains sans levain, de ceux dont on devra manger toute la semaine, en souvenir de la précipitation mise par les ancêtres à s’enfuir de l’Égypte ; trois pains azymes — chemoura — destinés à la bénédiction du pain ; des laitues en signe d’amertume ; des céleris, pour indiquer la souffrance ; un œuf qui porte bonheur ; un morceau de viande pour rappeler les sacrifices d’autrefois ; enfin des boulettes — harosseth — faites de pâte de dattes, de noisettes et d’amandes, et chargées de symboliser le
4. Les livres hébraïques, employés dans les mellahs, proviennent, presque tous d’une grande maison d’édition israélite de Vienne.
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ciment, avec lequel les Israélites construisirent naguère les monuments égyptiens. Les pains azymes et les boulettes sont confectionnés par les rabbins et distribués dans toutes les maisons. Au moment de commencer le séder proprement dit, on fait passer le plateau symbolique sur la tête de tous les convives, tandis que le père prononce la formule : « Jadis nous étions en Egypte... » ; il entame alors la haggada, en montrant le pain sans levain et en disant : « Voici le pain de la souffrance... » ; puis les anecdotes se succèdent, et, chaque fois qu’une idée se présente, le père fait un geste sur le plateau, pour en indiquer le symbole. Il raconte ainsi les malheurs d’Israël et les plaies d’Égypte ; successivement il partage le céleri trempé dans du vinaigre, la laitue et les pains entre tous les convives, qui, pour manger ces mets symboliques, doivent faire le geste de s’incliner sur le côté.
Au récit du passage de la mer Rouge, le père coupe un pain en deux, pour indiquer la miraculeuse séparation des flots ; et, quand Israël a disparu devant les poursuites du Pharaon, l’un des fils fait mine d’entrer dans la pièce, un bâton à la main, s’informe « où est Israël ? » etles enfants goguenards lui répondent, en l’envoyant chercher dans tous les coins le peuple maintenant délivré. Les anecdotes une fois terminées, on se lave les mains, on dit une prière, et le repas commence, après que le père a béni les pains azymes, en prononçant le Barroukh atta Adonaï. « Béni soit Dieu, qui nous fait manger ce pain ! »
Le dîner achevé, il n’est plus question des souffrances d’Israël. La famille est tout à la joie ; elle
chante des pizmonim, c’est-à-dire des chansons amusantes, comme la fable du chat Pharaon et de la souris Israël , ou des poèmes enthousiastes qui exaltent la grandeur du peuple choisi. Puis on boit les deux derniers verres de vin, et la famille entière se lève de table, en se donnant rendez-vous « l’année prochaine à Jérusalem ».
L’Alliance Israélite Universelle s’est donne pour tâche d’introduire les premiers éléments de culture européenne dans ces milieux si disgraciés. C’est en créant une école juive à Tétouan, qu’en 1862, immédiatement après sa fondation, elle a inauguré son œuvre scolaire. Depuis lors, d’autres écoles se sont ouvertes, et, dans ces dernières années, elles se sont même multipliées. Il existe, à l’heure actuelle, des écoles juives à Tanger, Tétouan, Larache, Rabat, Casablanca, Mogador, Fez et Marrakech, avec une population scolaire de 2.503 enfants, dont 1.699 garçons et 804 filles.
Les écoles de l’Alliance sont dirigées par des professeurs et des institutrices, venus de tous les points du judaïsme méditerranéen et formés par l’École normale israélite d’Auteuil. Ces gens sont, en général, parfaits de tenue et de bon vouloir. Ceux qui se trouvent être les seuls juifs européanisés, isolés dans les mellahs de l’intérieur, y remplissent, avec un extrême dévouement, leur rôle de Kulturtraeger ; ils s’arrangent pour supporter avec patience les intrigues des rabbins jaloux de cette concurrence scolaire et les résistances de l’orthodoxie locale contre le libéralisme importé d’Europe. Au reste, afin de ne point brusquer les sentiments des communautés, l’Alliance prend soin de n’ouvrir d’écoles que dans les villes
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où le maamad a témoigné au préalable de ses bonnes dispositions, en s’engageant à fournir une allocation convenable. Mais cette précaution même paraît insuffisante, car l’école de Mékinez, ouverte il y a d ux ans, chôme aujourd’hui, devant l’attitude récalcitrante du mellah.
Malgré tout, les efforts de l’Alliance Israélite nt déjà donné des résultats appréciables ; à la côte, la transformation est en bonne voie de s’accomplir. Les juifs indigènes commencent à y prendre une allure tout à fait européenne, dont l’expression la plus heureuse n’est peut-être pas l’adoption de plus en plus fréquente dj3 nos vêtements et de nos modes. Le changement de costume paraît, d’ailleurs, être le symbole de l’évolution dans les esprits ; et, dans les mellahs de l’intérieur, les enfants des meilleures familles se mettent peu à peu à s’habiller comme les enfants de nos pays. 11 est juste de reconnaître que ces modifications ne sont point seulement extérieures; elles entraînent, avec elles, des tendances meilleures dans les coutumes, dans le genre de vie, et même, jusqu’à un certaint point, dans le caractère.
Un Français ne saurait visiter sans plaisir et sans gratitude les écoles de l’Alliance Israélite au Maroc. On y consacre assurément une grande part à l’étude de l’hébreu, qui est usité comme langue liturgique dans les communautés juives ; on y apprend aussi l’espagnol, qui est la langue maternelle d’une bonne partie des juifs du Gharb et qui est utilisée par les commerçants israélites dans le nord du pays, pour leur correspondance commerciale, avec des caractères hébraïques ; enfin , l’anglais est enseigné
comme langue vivante pour concilier les faveurs de l'Anglo-Jewish Association , branche purement britannique de l’Alliance, qui met à ce prix ses subventions aux écoles du Maroc.
, Mais la langue d’enseignement général est le français, et cela suffit à faire de ces écoles de véritables écoles françaises ; les cartes murales proviennent de France ; on a choisi pour livres scolaires des livres français, publiés à Constantinople à l’usage des écoles du Levant; dans toutes les classes sont affichés, en gros caractères, les dix commandements en langue française; enfin, les bibliothèques ne contiennent guère que des ouvrages français. Ce sont donc notre langue et nos idées, que les jeunes Israélites du Maroc acquièrent de préférence dans les écoles de l’Alliance.
Grâce à elles, le français se répand déjà d’une façon fort appréciable dans tous les ports de la côte, et même un peu à l’intérieur; sous l’influence des anciens élèves de l’Alliance établis comme négociants, la correspondance commerciale, commence à se faire en français. Si bien que, toutes proportions gardées, l’Alliance Israélite paraît en voie de nous rendre, à défaut d’écoles catholiques, qui sont espagnoles, et d’écoles franco-arabes, dont l’œuvre débute à peine, des services analogues à ceux que nous devons en Orient, aux missions catholiques.