CHAPITRE XVII
LES ENVIRONS DE FEZ
L’insécurité. — Le Zalagh et le Tghât. — Le district du Lernta et les Ouled-Djarnaà. — La vallée du Sebou. — Les jardins de l’oued Fez. — Les Mtafi. — La palmeraie de Sidi Harazem. — Sfrou et les B'halil. — La tribu des Aït-Youssi. — La plaine du Sais : le Dar Debibagh, Ras el-Ma.
Fez, mai 1903.
Pour un Européen résidant à Fez, la principale joie est de parcourir à cheval le superbe domaine d’excursions qu’offrent les environs. A peine sorti des murailles d’enceinte, il suffit de gTavirl’une quelconque des pentes bordant, au nord et au sud, la vallée de l’oued Fez, pour saisir le charme de cette délicieuse ville, qui est la merveille du Nord Ouest africain.
Aucun peuple ne paraît avoir mieux compris que les Maures l’art de choisir l’emplacement des villes, de les construire sur des déclivités propices, de façon que chaque terrasse y puisse également jouir du grand air et du paysage, de les nicher dans la verdure et d’en faire un amas de maisons blanches dévalant, les unes par dessus les autres, vers la mer ou vers la vallée. Placé au nœud d’une série de vallons
qui convergent vers la rivière et la grossissent un peu au-dessus de son confluent avec le Sebou, Fez el-Bali, de quelque côté qu’on le regarde, apparaît comme une masse grise, plus ou moins réduite selon l’éloignement, qui se blottit dans un creux tout entouré de jardins et où pointent de multiples minarets aux revêtements de faïence.
Au hasard des promenades, on aperçoit parfois la ville entière, ou l’on en distingue seulement un coin déterminé, encadré par l’ouverture des collines prochaines ; mais le minaret et le toit en tuiles vertes de la mosquée, de Moulay Edriss, forment toujours le centre du tableau. Le tombeau du saint fondateur est la gloire et la sauvegarde de Fez. C’est le premier objet qui y frappe les regards ; et, sur toutes les routes, quand les gens, se rendant à la capitale, commencent à apercevoir le sanctuaire, ils ont coutume de se recueillir, de porter la main droite, d’abord au front, puis à la bouche, et de prononcer une formule d’invocation : « Chaï lillali, ya Moulay Edriss ! — (Demande pour moi) — quelque chose ? Dieu, ô Moulay Edriss ! » ou bien : « Mtaà allah lülah, y a Moulay Edriss! Ce qui est 'a Dieu appartient à Dieu, ô Moulay Edriss ! »
Malheureusement, l’époque actuelle n’est pas favorable aux longues courses autour de Fez. En temp, normal, les tribus berbères de la montagne provoquent parfois, dans un rayon assez proche de la ville une certaine insécurité ; car, si le besoin ou la fan taisie les y poussent, elles opèrent des descentes en vue de razzier le plat pays. Mais les temps actuels sont particulièrement troublés ; la présence à faible distance de l’insaisissable Bou Hamara, les mauvais
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nruits qui circulent sur Moulay Abdelaziz excitent les esprits et étendent 1 agitation jusqu’aux portes mêmes de la capitale.
Pendant les six semaines où la mahalla de Si el- Jlehdi el-Ménehbi parvint à s’avancer jusqu’au cœur du Djébel, et à marquer ainsi une reprise de l’autorité chérifienne, on put librement parcourir les environs de Fez. Mais, quand l’Aïd el Kébir eut ramené les troupes impuissantes et groupé autour de la ville un ramassis d’individus, épuisés par la campagne, tout prêts à la désertion ou au chapardage, le makhzen invitales Européens à la prudence. Aux portes mêmes, les jardins étaient envahis et dévalisés par les askar; les cavaliers nouaïb répandaient leurs chevaux dans toute la campagne pour les nourrir avec le vert des champs de blé ou d’orge, et des gens armés arrêtaient constamment les paysans, qui, des douars voisins, apportaient, sur leurs petits ânes, les denrées à la ville. Un juif fut assassiné dans le Lemta; le contingent Zemmour, campé sous les murs de Fez el-Djedid pénétrait de force au Dar el-makhzen, y réclamait des fusils, pillait plusieurs boutiques du bazar et prodiguait les injures aux Européens, qui entraient ou sortaient par Bab es- Segma. Un jour même, quelques Berbères plus excités s amusèrent à saisir leurs fusils et à faire mine de nous coucher en joue, quand nous passions à cheval sur les bords de l’oued Fez.
Vers le Nord, Fez est adossée à la région montagneuse qui s’élève de la plaine des Béni-Hasen, commence au piton des Ghérarda et remonte la rive gauche du Sebou. Ce sont des chaînons en éventail, réunis au massif duZerhoun et, de là, se rattachant,'
Maroc d'aujourd'hui. 25
par un seuil peu élevé, à tout le système du moyen Allas. Le dernier de ces chaînons atteint 850 mètres d’altitude au djebel Zalagh, qui surplombe Fez el- Bali. Du Tghât, qui précède Fez el-Djedid, jusqu’au Zalagh s’arrondit une vallée profonde et ravinée, dont les eaux vont rejoindre l’oued Fez, un peu audessous de la ville. Que l’on sorte par Bab el-Mahrouq ou par Bab el-Guissa, le terrain s élève rapidement des deux côtés de l’éperon rocheux, où se trouvent les ruines des tombeaux mérinides. Les pentes sont recouvertes de plantations d oliviers, entourées de haies d’aloès : sous les arbres clairsemés, s’alignent les ceps de vigne, et le printemps a fait pousser sur la terre argileuse un semis de petites fleurs multicolores. Les villages aux maisons en pierres blanches, recouvertes de chaume, se succèdent à mi-hauteur, et, tout au fond, sur la ligne de faîte du djebel Guebgueb, se montre dans la verdure la koubba de Sidi Ahmed el-Bernousi. Sidi Ahmed, de la tribu djébalienne des Branes, était un savant fameux, qui étudia a Fez. Il vivait au xne siècle, et fut l’élève et le compagnon de Sidi Bou Medien, le célèbre patron de Tlemcen. Tous deux avaient coutume de prier sur la montagne ; quand son maître l’eut quitté pour aller en Algérie, Sidi Ahmed transporta son ermitage à l’endroit même où l’on vénère aujourd’hui sa tombe miraculeuse.
La crête rocheuse et allongée du Zalagh ou le sommet arrondi du Tghât offrent indifféremment les plus beaux points de vue sur la campagne de Fez. Il faut deux heures pour atteindre l’une quelconque des deux montagnes. D’en haut se développe un immense panorama. Au premier plan, la masse grise et main-
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tenant indistincte de la ville, enchâssée dans la verdure de ses jardins et des oliviers qui l’entourent ; la grande plaine du Sais, sombre et nue, au travers de laquelle serpente l’oued Fez, brillant au soleil; juste au milieu de la plaine, la vieille kasbah de Ras el-Ma orme un bloc noirâtre, et, au pied même du Tghât, es deux étangs salés de Douïets mettent des taches blanches et arrondies. Au Nord-Est, descend la vallée du Sebou, étroite et verdoyante, où le fleuve proonge son cours indécis entre deux rangées de collines. De l’autre côté, s’épanouit le chaos montagneux du djebel, aux pentes grises et ravinées, dans equel les affluents du Sebou, l’oued Innaouen oued Leben et l’oued Ouargha, ont creusé trois lignes parallèles ; au fond, la muraille du Rif, plus aute, derrière laquelle se trouve la Méditerranée.
Vers l’Est, une dépression profonde entre le djebel et la montagne effilée des Riata marque le couloir de laza, qui, en séparant les tribus djébaliennes des tribus Beraber, forme le passage naturel vers le Maroc oriental et 1 Algérie ; puis la chaîne neigeuse des Bem-Ouaraïn, et, s’arrondissant jusqu’à rejoindre la plaine du Sais, le massif des Aït-Youssi, derrière equel pointent les montagnes plus élevées des Béni- Mguild et la cime chargée de neiges du djebel Ayan au cœur même du moyen Atlas. Le seuil abaissé des eni ir contourne le Sais pour réunir les Aït- Youssi aux escarpements du Zerhoun, dont la crête dentelee barre l’horizon occidental.
De quelque côté qu’on se retourne, c’est un immense horizon de montagnes, qui va de la chaîne cotiere du Rif aux sources de la Moulouya et aux extrémités du moyen Atlas, embrassant ainsi la
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majeure partie du Maroc septentrional. Le terrain est partout accidenté, sauf dans le Sais. Les teintes sont uniformément grises, coupées d’ombres et de hachures, selon la lumière ou le relief du sol. La verdure grisâtre des oliviers s’harmonise pleinement avec la couleur dominante en ces argileuses contrées, et, quand le Maroc sera en mesure d’attirer vers sa capitale du Nord l’afflux des touristes, il est probable que les sommets du Zalagh et du Tghât deviendront les points de vue favoris de tout le Nord- Ouest africain.
Les pentes septentrionales du Zalagh descendent rapidement vers le Sebou par des vallons tout remplis d’une forêt d’oliviers très dense... C’est une région favorisée où, grâce à 1 abondance des eaux, poussent dru le gazon et les fleurs ; les chemins creux s’y ramifient entre les haies d aloès, les églantieis et les aubépines. On se croirait dans 1 une des régions les plus riches et les mieux cultivées du Midi de l’Europe. A mi-hauteur se trouvent les constructions blanches qui forment l’azib d’un négociant de bez. Ben Chkroun. C’est un délicieux endroit de campement : les tentes sont placées sur un terre-plein, dans les oliviers, et, à travers le menu feuillage des arbres, on aperçoit les contours un peu indécis du grisâtie Djébel et la montagne isolée qui porte la zaouïa illustre de Moulay Bou Cheta.
Le district accidenté, qui s’étend au Nord-Ouest de Fez, du Zalagh au Tghât, porte le nom de Lemta. Il n’est attribué à aucune tribu spéciale et est, en majeure partie, peuplé de Djebala et de Rifïains ; ceux-ci sont venus s’établir dans les petits groupes de maisons, disséminés sur les pentes et s’emploient
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dans les azibs, qui appartiennent à des gens de Fez. Le Lemta est ainsi rattaché à la ville par des liens si multiples que le makhzen en a confié l’administration au gouverneur de Fez el-Bali. Minuscule comme territoire, il forme une bande étroite, et, dès que l’on est sorti des vallons adjacents au Tghât et au Zalagh, les premières ondulations de terrain relèvent déjà de la tribu des Ouled-Djamaâ.
C’est une fort jolie promenade que de descendre, au travers des oliviers du Lemta, pour atteindre, en trois heures de route, les pentes dénudées qui bordent le cours du Sebou. On arrive ainsi à un douar de pauvres noualas, entouré d’une haie en branchages épineux. L’endroit se nomme Mersiya, et est un azib du makhzen ; sa population appartient à la tribu des Ouled-Djamaâ. Le village est construit sur une légère élévation, non loin du fleuve; et, de l’autre côté, se dresse une colline allongée, creusée de ravins parallèles, dont la teinte, particulièrement grisâtre, parvient à se détacher encore sur le gris uniforme du paysage. Derrière cette colline, se trouve le confluent de l’oued Innaouen ; le bossellement du sommet lui a fait donner le nom de Chouachi — (les petits bonnets) — et elle est, dans tout le pays, un point de repère très net indiquant le commencement de la vallée de l’Innaouen. Pour revenir de Mersia à Fez, il y a plus de deux heures de chemin, en remontant le cours du Sebou. Le fleuve serpente entre deux berges peu élevées, dans le creux verdoyant, qui s’est formé au travers des collines grises ; les fonds sont couverts d’ajoncs et de tamarins, parmi lesquels des troupeaux de chevaux et de bœufs trouvent des pâturages ; au bas des pentes, sont
groupés des douars nombreux, appartenant aux Ouled Djamaâ, sur la rive gauche, et aux Ouled-el- Hadj, sur la rive droite. Sur cette dernière rive, un grands bloc de rochers noirâtres, le Hadjra el- Kèhêla marque la moitié du chemin jusqu’à la capitale .
Puis s’ouvre la vallée de l’oued Fez, qui, de la ville, se précipite vers le Sebou en étages rapides. Avant d’atteindre la plaine, la rivière contourne des collines plantées d’oliviers ; partout où les irrigation ont pu apporter leur humidité bienfaisante, se développent, dans une végétation pressée, des jardins d’orangers, de citronniers, de grenadiers et d’amandiers, que séparent des clôtures en roseaux et en branchages desséchés. Quelques palmiers mettent leurs panaches isolés sur toute cette masse d’une verdure sombre, qui vient finir au pied même des murailles orientales de Fez. Au-dessus des jardins qui occupent les fonds, la culture maraîchère s’est établie sur les déclivités des collines, où s’étendent des champs de tomates et de fèves. La route franchit le ravin de l’oued Fez sur un pont d’une seule arche, le pont de Ben Tato, et gagne, par une montée rapide, l’unique porte orientale de la ville, Bab Sidi Bou Djida, qui reçoit son nom d’une koubba voisine. Les jardins de l’oued Fez appartiennent aux gens de la ville et fournissent la plus grande part des fruits et légumes consommés par la population. Les jardiniers qui les cultivent, sont presque tous Djébala. Quant à la distribution des eaux et au régime des cultures, ils exigent une réglementation et une autorité spéciales : toute la vie des jardins est contrôlée par une demi-douzaine de fonctionnaires spéciaux.
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nommés par le makhzen, les Chioukh el-Fellaha (cheikhs des cultivateurs). Ces gens sont juges de toutes les contestations et ont à leur tête un caïd, qui est le chef du département des jardins. Ce caïd désigne, à son tour, un employé, le Moul el-Oued (maître de la rivière), chargé de distribuer l’eau entre les diverses parcelles, selon les règlements traditionnels. En général, chaque jardin reçoit l’eau une fois par quinzaine.
La véritable route de l’Est, part de la porte méridionale de Bab Fetouh. Dès sa sortie de la ville, elle longe les murailles, descend au travers des olivettes et atteint, en trois quarts d’heure, le bord- du Sebou, au point même où s’est établi, pendant l’agitation présente, le campement de la principale mahalla chérifienne. Après avoir franchi le fleuve sur un pont de huit arches massives, on remonte aussitôt sur les collines allongées qui barrent l’horizon oriental de Fez. II faut deux heures pour en atteindre le point culminant, les Mtafi, qui dominent toute la région et commandent les communications avec le Maroc oriental et l’Algérie. C’est le point stratégique le plus important des environs de Fez, et voici pourquoi le makhzen y maintient encore, comme poste avancé, une petite mahalla d’observation. Les Mtafi sont à la limite du territoire des Ouled-el-Hadj et de celui des Hayaïna; la vue est loin d’en être aussi belle que du Zalagh ou du Tghât. Elle s’étend sur la succession de collines pelées et monotones qui descendent vers l’Innaouen, et, de là, s’enchevêtrent pour enserrer le cours de la rivière jusqu’au couloir de Taza. Toutefois, comme les Mtafi se trouvent à pic sur le Sebou, c’est le meilleur point de vue qui
permette de saisir, en son ensemble, le cours supérieur du fleuve, dont les méandres remontent une vallée élargie, au travers des champs de fèves, avant de s’engager, à quelque six heures de Fez, dans une étroite coupure, qui aboutit à sa source même.
La gorge du Sebou est, paraît-il, une fort belle excursion ; mais le malheur des temps veut qu’elle soit, en ce moment, impraticable... Le territoire où elle se trouve, appartient, il est vrai, à la tribu des Béni-Sadden, et la source du fleuve à la tribu également soumise des Béni-Yazgha, mais ces tribus sont installées sur la lisière même du blad es-Siba ; l’agitation actuelle y rend la sécurité précaire et redoutable le voisinage des Berbères insoumis. Les deux rives du Haut-Sebou sont partagées entre les trois tribus des Ouled-el-Hadj, des Béni-Sadden et des Béni-Yazgha. Les Ouled-el-Hadj sont une tribu arabe et naïba; ils forment une fraction de la grande tribu du même nom installée sur la Moulouya et ont dû être transplantés dans leur domaine actuel, au commencement du dernier siècle. Ils ont pour caïd le gouverneur de Fez el-Bali. Quant aux Béni-Sadden et aux Béni-Yazgha, ce sont tribus berbères et naïba; elles forment un coin enfoncé, dans la haute vallée du Sebou, entre les deux grandes tribus des Béni- Ouaraïn et des Aït-Youssi ; elles sont, sans doute, des fractions détachées de tribus anciennes, et possèdent chacune, des caïds particuliers.
A deux heures de Fez, un vallon très profond se creuse sur la rive gauche du Sebou ; il apporte au fleuve le tribut d’un cours d’eau minuscule, l’oued Harazem, qui vient de la lisière du Sais, à quelques kilomètres plus loin. A l’endroit même où le vallon
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est le plus étroit, l’oued Harazem se grossit d’une source chaude et sulfureuse, qui sourd au travers d’un ressaut de terrain. La chaleur des eaux y a favorisé le développement d'une petite oasis de dattiers, unique dans la région de Fez et qui ombrage les constructions et les cultures d’un azib. L’oasis et son azib forment la zaouïa de Sidi Harazem et ne sont point accessibles aux chrétiens ; il faut donc se contenter d’en admirer la palmeraie du haut des collines qui l’entourent.
Au Midi, les murailles de Fez donnent sur les jardins de l’oued ez-Zitoun, qui est une des branches de l’oued Fez, et sur une succession de vallons, remontant doucement vers l’extrémité orientale de la plaine du Sais. Les pentes en sont recouvertes de plantations d’oliviers et de vignes, encloses de haies d’aloès, et, sur le dernier mamelon, dominant la vallée du Sebou, se trouve un vieux fortin, le Dar ben Amar.
Il faut cinq heures, en sortant de Bab Fetouh, pour atteindre la petite ville de Sfrou, qui est à une trentaine de kilomètres au Sud de Fez. Cette courte promenade est rendue malaisée par le voisinage des tribus Béraber, et, par suite de l’agitation actuelle, elle nécessite une véritable expédition. Avant de nous laisser partir, le 17 février, le makhzen a tenu à faire venir de Sfrou deux cavaliers du caïd El- Youssi et une douzaine de paysans armés, chargés de nous servir d’escorte ; il envoie en outre, avec nous, un petit détachement du tabor des Chérarda, pour veiller à la sécurité du campement. Tant de précautions sont peut-être illusoires, car rien d’inquiétant n’apparaît sur la route, où les convois de
mulets se succèdent paisiblement. C’est, un dr,grands chemin du pays, menant au Tafilelt par la haute vallée de la Moulouya.
La piste se poursuit au milieu des palmiers nains et des asphodèles, avec des buissons de jujubiers et de genêts épineux, qui sont en train d’épanouir leur floraison jaune. Elle coupe le seuil qui sépare le Sais de la vallée du Sebou et, sur la gauche, commencent à se marquer les ondulations de terrain, dirigeant leurs eaux vers le fleuve. Les douars espacés sur la route appartiennent à la tribu des Chérarda, et leurs habitants ont été transportés sur ce point, en vue d’assurer la sécurité du parcours ; ils se trouvent ainsi limitrophes des Ouled-el-Hadj, dont les villages s’étendent jusqu’aux premières collines, bordant la rive gauche du Sebou. Peu à peu, se rapproche le groupe montagneux des Aït-Youssi, qui projette vers la plaine la pointe avancée du djebel Kandar; on en gravit les première pentes pour descendre aussitôt dans la vallée de l’oued Sfrou, qui s’en va vers le Sebou et où la ville se cache, à la sortie des montagnes, dans une vaste étendue de jardins irrigués. Les cerisiers qui sont l’orgueil de la région, y poussent abondamment à côté des oliviers, des grenadiers et des orangers.
Nous trouvons à la porte de Sfrou, les deux seuls habitants de la ville, relevant de la protection française : un Algérien, Si Benaïssa ben Djilali, qui est un propriétaire aisé, et un juif marocain, naturalisé français, Ichoah Sabah. Ce dernier a exercé, pendant quelques années, la profession de bijoutier à Sainte- Barbe du Tlélat, dans la province d’Oran, et, comme tant d’autres, il a acquis la nationalité française.
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Notre campement est établi dans un grand jardin d’orangers contigu aux murailles, mais situé dans l’intérieur de la ville et propriété d’un chérif, Moulay Abdesselam ben Driss. Sfrou forme un groupe allongé de maisons blanches, qui descendent des deux côtés de la rivière, au milieu de la verdure des jardins. Auprès de la porte septentrionale, s’ouvre un grand fondak, qui marque, de ce côté, une avancée des murailles. La ville est dominée par les minarets de ses cinq mosquées, par la masse du inellah, qui en occupe le centre, et par la maison très élevée du caïd el-Youssi, dont la terrasse surveille toute la contrée. L’enceinte est hermétiquement close ; il a même été jugé nécessaire de barrer la rivière en amont par un pont fortifié ; en aval, l’oued Sfrou se précipite en cascades dans un ravin profond, si bien que de ce côtés les défenses sont naturelles.
L’aspect de Sfrou ne donne guère l’impression de la sécurité. La nuit, même en temps normal, des sentinelles doivent veiller aux portes, et les gens de la campagne sont désarmés, avant d’entrer en ville. On se trouve, en effet, dans une zone dangereuse, placée à la limite de tribus multiples et au pied même des montagnes berbères. C’est à peine à quelques centaines de mètres au-dessus de Sfrou que la rivière sort d’une gorge étroite, après avoir ainsi traversé le haut plateau précédant le massif des Aït-Youssi. La coupure, fort pittoresque, est commandée, d’un côté, par la koubba de Sidi bou Serrin, de l’autre, par le mur fortifié d’un groupe de silos — mers — appartenant au caïd el-Youssi. A la sortie même de la gorge se trouve le petit village fortifié de la Qalaà, dont les maisons, réunies les unes aux
autres, forment extérieurement un seul bloc défensif.
La Qalaâ est considérée comme faisant partie de Sfrou et constitue un des cinq quartiers de la ville. La population comprend environ 6.000 habitants, dont un peu moins de la moitié sont juifs. Les gens de Sfrou sont de provenance variée, berbères issus de tribus diverses ou petits négociants maures, venus de Fez. Le groupe le plus compact est formé par les Aït-Youssi, qui occupent un quartier spécial, groupés autour de la maison de leur caïd. Le bazar de Sfrou est important et les boutiques y sont nombreuses ; bon nombre de commerçants portent le turban vert des Derqaoua et relèvent de la branche de cette confrérie, installée dans la zaouia de Mdaghra, au nord du Tafilelt. Le principal commerce de la ville est celui des laines, qui s’expédient par Fez ; l’industrie locale comprend toute une série de moulins étagés le long de la rivière, de pressoirs à huile et de fabriques de savons. C’est à Sfrou que viennent s’approvisionner les tribus berbères du voisinage, et, surtout les Aït-Youssi ; les juifs du mellah s’en vont jusqu’à la Moulouya visiter, comme colporteurs, les marchés locaux.
La ville de Sfrou relevait, jusqu’à ces derniers temps, du gouverneur de Fez el-Djedid, qui y était représenté par un khalifa. En récompense des services rendus par le caïd Omar el-Youssi dans l’expédition contre bou Hamara, le makhzen vient de lui attribuer le gouvernement de Sfrou. Omar el-Youssi est maintenant le seul caïd de sa tribu, qui naguère en comptait trois. Il est ainsi devenu un très puissant seigneur, chef unique de l’une des plus grandes tribus béraber et c’est lui qui, à la tête des contin-
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gents berbères, a, cet hiver, sauvé le makhzen. Les Aït-Youssi se divisent en deux fractions principales, les Aït-Halli et les Aït-Messaoud-Ouali, dont les rivalités ont été maintes fois sanglantes. Le caïd el- Hosein el Hallioui n’avait cessé de se poser en rival du caïd Omar : il y a dix-huit mois, il vint s’établir à Sfrou, et la ville se divisa aussitôt en deux camps, tenant pour chacun des deux adversaires; on se fusilla, pendant trois mois, du haut des minarets et des terrasses des maisons, dont beaucoup portent encore les traces de la bataille... Omar el-Youssi sortit vainqueur de la bagarre ; il poursuivit son rival dont il détruisit la kasbah et resta dès lors seul maître de toute la tribu; quant à Hossein el-Hallioui, il vit réfugié à Fez dans la zaouïa de Moulay Edriss.
La maison du caïd el-Youssi contient un grand riad, de construction récente, où l’on est en train d’achever les revêtements de faïence et les plantations . L’un des fils du caïd, qui fait fonction de khalifa. Si Mohammed ben Omar, nous y a reçus à déjeuner; c’est encore un tout jeune homme, dont l’éducation s’est faite à la campagne, comme celle de la plupart des Béraber ; aussi est-il très timide et il reste un peu à l’écart, entouré du petit groupe de feqihs et de tolba, habituel auprès des grands caïds. Le déjeuner et la musique étaient purement arabes ; mais les tapis, sur lesquels on avait placé la table, étaient ornés de franges, qui s’en détachaient en lignes régulières, selon un modèle spécial aux Aït-Youssi, et l’on servit, comme premier plat, du lait et des dattes, ainsi qu’il est d’usage dans toute cette région de l’Atlas.
Si Mohammed nous reconduisit, avec ses cavaliers.
jusque fort avant dans le Sais, là où la route de Fez cesse d’ètre menacée par les djéïch (raids de cavalerie) des Béni-Ouaraïn, des Béni-M’tir, et même des Ouled-el-Hadj, qui l’interceptent périodiquement. En revenant, nous passâmes par les B’halil, gros village à une heure de Sfrou, sur les dernières pentes du djebel Kandar. Une population de 5 ou 6.000 habitants y vit dans de pauvres maisons en pierres ou dans les cavernes creusées dans un sol très friable ; ces habitations primitives épousent le relief du terrain, disparaissent dans les creux de rocher, et c’est seulement en descendant vers le Sais, au travers des oliviers, que l’on aperçoit, dans son ensemble, le village remontant en amphithéâtre, des deux côtés d’un vallon escarpé. Les B’halil forment, à eux seuls, un territoire distinct ; ils sont Berbères arabisés et proviennent d’une fraction, empruntée naguère au Zerhoun, en vue d’assurer, au-dessus de la route de Sfrou, une sécurité qui laisse tellement à désirer encore. Bien que ne dépendant en aucune façon de la tribu, les B’halil relèvent actuellement du caïd el-Youssi. Il n’y a plus que quatre petites heures de voyage pour descendre des B’halil à Fez.
Au delà du mur de Fez el-Djédid, qui limite la ville vers l’Ouest et barre toute la vallée de l’oued Fez, s’étend la plaine du Sais ; dans le lointain, la masse sombre du Zerhoun en marque l’extrémité. Le Sais est une plaine fertile, où les irrigations portent, en tous sens, une fécondante humidité. Elle bénéficie des sources multiples et des ruisseaux venus des collines des Béni-M’tir, dont la réunion forme l’oued Fez ; plus loin, elle est arrosée par le réseau des petits affluents de l’oued Mekkes, qui traverse les collines
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des Chéraga, avant de se jeter dans le Sebou. Le Sais est cultivé en blé et en orge ; les troupeaux paissent au bord de l’oued Fez, dont le cours profond serpente au ras des prairies, comme une rivière de nos pays ; dans les parties incultes, le sol est recouvert de palmiers nains, de tiges d’asphodèles, de jujubiers et de fenouils, où les moutons trouvent un pâturage. C’est le terrain de chasse des gens de Fez : quelques perdrix rouges, et, dans les coins marécageux, beaucoup de canards et de poules d’eau.
La population du Sais n’est pas autochtone et ne relève d’aucune tribu spéciale. Les douars sont composés de familles, importées des différents points de l’empire, et prises, soit dans les tribus makhzen, en vue d’assurer la sécurité des routes, soit dans les tribus orientales du Maroc, dont il s’agissait de régulariser les migrations. C’est ainsi que des villages Chérarda occupent la route de Sfrou, quelques douars Chéraga sont disséminés dans la plaine ; on y rencontre de petites fractions détachées des tribus de l’Est, des Méhaïa, des Doui-Ménia, et même des Ouled-Sidi-Cheikh.
Le makhzen ajugé inutile d’attribuer à un seul caïd cette mosaïque de tribus : les douars, occupés par des fractions makhzen, relèvent de leurs pachas de guich respectifs; quant aux autres, ils sont arbitrairement répartis entre les gouverneurs de Fez ou les caïds du voisinage; le gouverneur de Fez el-Bali administre bon nombre d’entre eux. Semblable confusion n’est point faite pour assurer la sécurité du Sais, puisqu’elle y disperse les responsabilités. 11 en résulte que c’est une région fort mal famée, considérée ajuste titre comme incertaine, et les voyageurs.
qui partent de Fez, prennent toujours grand soin d’avoir quitté la ville d’assez bonne heure afin de dépasser la zone, réputée dangereuse, de la plaine, avant le coucher du soleil.
A la faveur des irrrigations, quelques jardins d’oliviers, d’orangers et de grenadiers, entourés de rideaux de peupliers et clos par des haies de roseaux, ont pu être créés aux environs de Fez. Le plus grand est celui du Dar Debibagh, qui est à 3 kilomètres environ au Sud-Ouest de la ville ; on s’y rend en franchissant les marécages de l’oued Fez sur le Kanlara Touila — le long pont — qui longe les murs de l’Aguedal. Le Dar Debibagh — la maison du petit tanneur • — se compose d’un jardin rectangulaire, adossé à une kasbah, dont les quatre coins sont flanqués de tours massives; au pied des murailles vivent, dans des noualas, les azaïbiya (travailleurs agricoles) du domaine qui appartient au sultan. Le Dar Debibagh fut créé, en 1729, par le sultan Moulay Abdallah ; ce prince dut faire, à plusieurs reprises, le siège de la capitale, au cours des bouleversements prolongés qui marquèrent la succession du grand Moulay Ismaïl ; il en profita pour se créer un séjour agréable à proximité de la ville assiégée, et c’est ainsi que le Dar Debibagh doit son origine à un siège de Fez, qui n’en voulait point finir, comme Santa Fé devant Grenade et Mansourah, aux portes de Tlemcen.
A une douzaine de kilomètres à l’Ouest de Fez, le sol se creuse brusquement, et, sur deux points différents, sortent de dessous terre de gros ruisseaux tout formés, qui s’épandent aussitôt dans des fonds verdoyants, et se réunissent peu après pour former
LES ENVIRONS DE FEZ
l’oued Fez. L’une de ces sources est particulièrement jolie; l’eau sort en cascade d’une petite grotte, pour tomber dans un bassin rempli d’ajoncs ; sur la hauteur, au-dessus de la grotte, apparaissent le mur noir d’une vieille kasbah abandonnée, quelques arbres et les tentes d’un douar. L’endroit se nomme Ras el-Ma (la tête de l’eau) ; quand le makhzen quitte Fez ou qu’il y retourne, lamahalla chérifienne a coutume d’y établir son campement, à cause de l’abondance des eaux.
En quittant Ras el-Ma pour se diriger vers les collines des Béni-M’tir, on arrive, en moins d’une heure, à un nouvel affaissement du sol. Enfoncé entre deux murailles de roches poreuses, un vaste marécage, encombré de végétations, remonte vers les territoires béraber. Il semble que ce soit là le véritable réservoir où se recueillent les eaux de la montagne avant de se répandre par la plaine, dont elles font la richesse : une part s’en va par des canaux souterrains pour réapparaître à Ras el-Ma ; le reste coule à l’aventure, se partageant en rigoles multiples et ruisselant rapidement sur les pentes pour atteindre le plat pays. A une faible distance du marécage, marquant le centre de cette humide région, se trouvent, dans un petit douar, les ruines d’un minaret isolé. Le minaret s’est écroulé à mi-hauteur, et, sur son faîte, des cigognes ont installé leur nid. Les gens du Sais l’appellent Essomaâ Elmeguerredja, — le minaret ébréché. — Ce serait l’endroit où le prince Edrissite, aurait conçu la première idée de bâtir sa capitale, avant de se décider pour l’emplacement de Fez.
Maroc d’aujoord’hoi.