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CHAPITRE XVIII

L anarchie marocaine. — L’impuissance du makhzen : progrès de Bou Hamara. — Littérature politique et religieuse. — La tête du Rogui est mise à prix. — Proclamation d’une nouvelle harka. — Dislocation de la mahalla : aux Mtafi, avec le caïd Omar el-Youssi. — Les exigences des Zemmour. — La sécheresse : prières pour la pluie ; la baraka des gens de Tlemcen. — Arrivée des contingents Béraber : leur mauvaise conduite à Fez. — Les opérations de la mahalla chérifienne, en marche vers Taza.

Fez, le 9 juin 1903.

Depuis plus de deux mois, la situation de tout le Maroc septentrional est devenue infiniment pittoresque. Aux épisodes de guerre s’est substituée une autre forme d’agitation, plus spéciale de sa nature et peut-être aussi plus dangereuse. Bou Hamara gagne du terrain de proche en proche, mais il le fait sans violence et ne menace plus la capitale. En même temps, le makhzen se décompose, son autorité s effrite ; le peu d’ordre, qui régnait dans le pays, fait place à une anarchie universelle ; les brigands descendent de la montagne pour s’installer sur les grands chemins; les cavaliers Djébala ou Béraber pillent aux abords des villes ; les temps deviennent

propices pour régler les comptes arriérés entre familles ou tribus. Au lieu de se laisser diviser, comme d’habitude, par la politique du makhzen, les tribus s’entendent tacitement entre elles pour le jouer ; les plus nombreuses réclament de l’argent et des fusils; d’autres, le changement d’un caïd déplaisant; quelques-unes, l’abolition d’un impôt qui les gêne. Elles peuvent, au reste, tout demander, car le gouvernement n’est plus en mesure de refuser la moindre chose. Non seulement, il n’est plus assez fort pour percevoir les taxes, mais il doit acheter la tranquillité de ses propres caïds. C’est un soulèvement général contre le pouvoir central ; le blad elmakhzen se réduit de plus en plus à l’enceinte des villes et, progressivement, le blad es-Siba envahit le pays entier.

Non point que cet extraordinaire état de choses amène avec lui des troubles démesurés ; les communications sont quelque peu interrompues, les caravanes pillées ; les rixes suivies de mort deviennent plus fréquentes ; mais ce sont là incidents coutumiers de la vie marocaine. La population bédouine n’y attache pas une particulière importance, les gens des villes, qui, plus policés, s’en inquiéteraient davantage, prennent volontiers la situation par le côté gai; et l’opposition des Fasis se traduit, à ce propos, par des gorges chaudes sur le compte du makhzen. Le quarteron d’Européens, qui se perd, à l’heure actuelle, dans l’intérieur du Maroc, a pris une telle habitude de ces soubresauts qu’ils sont les premiers à en rire et ne ressentent pas la moindre inquiétude pour leur sécurité. De leur côté, les éléments de désordre marquent une réelle modération ;

une fois obtenu l’objet qui leur a fait prendre la campagne, ils ne poursuivent pas d’insistances superflues : est-ce une concession du makhzen, ils remercient poliment avant de rentrer chez eux ; s’agit-il, au contraire, de quelque pillage, ils se prêtent aux négociations en vue d’une restitution, dans les formes accoutumées.

Si toute cette agitation a bien, à sa base, une raison déterminante, il ne faut cependant pas lui attribuer une idée directrice. Chacun s’agite à sa manière, sans se préoccuper du voisin ; et l’on bénéficie le plus possible de ces périodes heureuses, mais intermittentes, où tout individu peut se laisser aller à ses goûts, tuer et voler à son aise, se rendre justice à soi-même, et ressentir l’ivresse d’une indépendance quasi absolue... C’est le débordement du Faustrecht, qu’a connu le moyen âge germanique. Aussi les Marocains s’en donnent-ils à cœur joie. — Les tribus se battront pour aussi bien que contre le makhzen, viendront ou s’en iront à leur volonté; la question d’intérêt, ou bien encore leur fantaisie, va seule régler leur attitude.

C’est le retour de la mahalla, commandée par Si el- Mehdi el-Menehbi, qui a donné, dès les premiers jours de mars, le signal de ce nouvel état de choses. On sait, qu’aussitôt après le succès du 29 janvier. Si el-Mehdi avait été lancé à la poursuite de Bou Hamara, dont on escomptait le découragement, à la suite de son échec. L’agitateur fut assez habile pour attirer la mahalla chérifienne dans une vallée du Djébel, chez les Senhadjà, où, pendant cinq semaines, elle fut harcelée par les montagnards; finalement, dénuée de vivres, fatiguée de cette campagne inutile,

il fallut la ramener à Fez, afin d’éviter une désertion générale. La nécessité de célébrer dignement l’Aïd el-Kébir servit à couvrir la retraite; mais cet aveu d’impuissance fut colporté de tribu en tribu, et celles-ci comprirent qu’il s’ouvrait désormais pour elles une de ces époques heureuses où l’on pouvait s’amuser à loisir.

Libre maintenant du côté du makhzen, le Rogui célébra la fête à Taza et multiplia ses appels dans la montagne. Il répandit partout un acte d’adoul, soidisant signé de tous les oulémas de Fez, et déclarant légitime la guerre sainte contre Moulay Abdelaziz, coupable d’avoir livré l’empire aux Anglais. La légende de Bou Hamara continuait à s’établir. Les gens de Fez vous parlaient sans rire de cet homme extraordinaire, protégé par les démons, et qui avait grandi par la puissance de Moulay Edriss. Un jour était venu, où le saint fondateur de la ville avait jugé bon de le jeter en avant contre l’iniquité du sultan. « Marche, et les hommes te suivront », lui avait-il dit, et tel était le point de départ de sa prodigieuse croissance. Dans la croyance populaire, la couleur de son visage changeait plusieurs fois par jour : vert, le matin, jaune, dans l’après-midi, le soir, il devenait noir. Ses jongleries provoquaient de plus en plus, autour de lui, l’enthousiasme des foules. Il feignait de recevoir de fausses lettres, qu’il communiquait à ses gens, et ces lettres l’assuraient du dévouement des principaux d’entre les Fasis, voire des membres du makhzen. Le sultan lui-même le suppliait d’intervenir et de l’arracher à la tyrannie de ses amuseurs européens.

Les adhérents du Rogui ne doutaient toujours

point qu’il fût Moulay M’hammed, le propre frère du sultan, et, pour se laisser convaincre du contraire, une petite tribu riffaine envoyait à Fez demander la rédaction d’un acte authentique, signé de certains oulémas et négociants de la ville. Les gens du makhzen, employés à traiter le Rogui de farceur et de fripon, ne pouvaient cependant s’empêcher de reconnaître l’habileté avec laquelle il avait su jouer son rôle, et s’admiraient involontairement dans cet homme, sorti de leurs rangs, qui s’était pénétré de leurs procédés au point d’arriver à provoquer contre eux une agitation aussi étendue. De fait, Bou Hamara ne faisait que croître et embellir; il se dirigeait vers l’Est par la kasbah de Messoun et Ayoun Sidi Mellouk, rejetait à Melilla et en Algérie les deux chorfa de la dynastie régnante, que l’on avait essayé de lancer sur ses derrières, et, ainsi assuré, il installait le siège de son agitation à la kasbah de Sélouan, entre Melilla et Oudjda, à l’abri des atteintes du makhzen.

De son côté, le makhzen faisait de son mieux pour résister... Tous les jours, des bœufs et des moutons furent sacrifiés par ses soins dans la koubba de Moulay Edriss, et le bénéfice des chorfa Edrissites, participant aux revenus du sanctuaire, se trouva ainsi augmenté du fait des troubles de l’État. En outre de ces tentatives de propitiation auprès du saint patron de la capitale, on assure que des tolba très savants furent invités à essayer contre Bou Hamara l’efficacité de leurs sortilèges. Pour ne pas être en reste d’habileté avec le Rogui, le gouvernement, lui aussi, pratiqua le jeu des fausses lettres et en fit parvenir aux tribus révoltées, afin de les diviser entre elles et d’ébranler leur confiance dans Bou Hamara.

Au Maroc, il ne se publie pas de journaux susceptibles d’imprimer aux foules la direction officielle. Ce sont les gen s du makhzen qui se chargent de répand re les nouvelles propices; les autres, de propager les commentaires fâcheux. Seules, quelques personnes, particulièrementcultivéeset résidantdans les grandes villes, sont abonnées aux journaux arabes de Tunisie et d’Égypte. Dans ces conditions, on jugea que la poésie serait de nature à influer sur l’opinion citadine, et l’on commanda à un poète renommé, El- Hadj Ahmed el-Gherabbli, une qaeida de circonstance, que cheikhs et cheikhas promenèrent ensuite de nzàha en nzâha.

Il est du devoir de tout homme de louer Dieu et le sultan, le chérif Alaouite, la couronne de notre religion, source de glorification, de bonté et de louange, celui que nous a donné la générosité divine, le sabre de la justice, le vainqueur de la rébellion. Il a hérité du royaume de ses glorieux ancêtres, de leurs heureuses conquêtes et de leur baraka. Nous devons nous réjouir de son bonheur et de la défaite du démon, de celui qui a apporté le trouble dans notre pays, qui a trompé tant de gens, en pratiquant la magie et la débauche... Mais quelle magie peut lutter contre un sultan et quel est le Rogui qui a pu échapper aux conséquences de ses actes ?

O Dieu, bénis les jours de notre maître Abdelaziz, qui est la prunelle de nos yeux !

Bénis sa vie et ses jours, aide -le à détruire les impies !

Bou Hamara, l’homme qui a trompé le peuple, fais-le périr, ô mon Dieu ! Je t’en conjure par le Prophète. Puisséje voir détruire sous peu tout ce qu’il a construit, luimême arrêté et exposé aux châtiments les plus atroces ! Il est venu comme un fanfaron vers la demeure des lions ; mais un chacal peut-il se mesurer avec un lion ? Il est entré dans une mer profonde, aux vagues agitées, sans

redouter de s’y noyer. Il a rêvé qu’il avait en mains la force du pouvoir ; mais, au réveil, il ne vit que du vent et de la fumée. 11 prétend appartenir à une lignée guerrière et disposer du roi des génies. Quelques individus privés de jugement l’ont suivi, mais les gens sensés ont compris la réalité.

O Dieu .

Aussitôt notre Seigneur prépara une harka, composée du Haouz et de tous les Arabes du pays.

Les cavaliers des Diara 1 sont venus en grand nombre, avec des Haha, des Chtouka et des Chiadma ; du Glaoui, des Mtouga, quelques bons cavaliers ; du Goundafî et d’Amsmiz, gens tenant tête à l’ennemi ; du Tadla, des Haouara, et des Serarna, de la tribu de Demnat, du Haouz et des Zemran, des Ouled-Delim, des Mesfioua et des Rahamna ; des soldats Menahba, braves et vaillants ; les Oudaïa, les Yemmour, nos oncles maternels, les Abda, les Ahmar, tous unis comme des frères. Il est venu, en outre, des Doukkala avec des chevaux de prix, et des Chaouya, résolus à vaincre l’agitateur. Les Béni-Hasen, les Zaïr, sur des chevaux noirs harnachés, les Mejjat, les Zemmour,les Chleuhs et les Ghérouan, les Ouled-Aïssa, les Hjaoua, les Zrahna, les gens du Gharb avec les Chérarda, leurs camarades 2.

11 a ordonné que Berbères et Arabes campent sur tous les chemins.

Les OuIed-el-Hadj, les Aït-Youssi, voisins de notre ville, les Chéraga, les Ouled-Djamaâ, ces sabres conquérants ; les Béni-Sadden, les Béni-M’tir, héros de notre temps; les Schajiâ et les Hamian, les Béni-Yazgha, les Aït-Ilalli, qui veillent à notre porte ; les R’omari, les Aît-Tser’rouchen, qui forcent la victoire ; les artilleurs avec leurs canons, qui frappent au but ; les askar, qui sont de purs faucons; tous forts et bien armés, les cavaliers montés sur des

1. Tribus installées sur les pentes septentrionales du grand Atlas.

2. C’est l’énumération des tribus soumises et môme de quelques-unes qui ne le sont pas.

chevaux solides. Il (le sultan) a envoyé une souga dans le pays des Hayaïna, car il n’a pas eu confiance en eux. Ceux-ci, qui avaient la main des deux côtés, ressemblaient à des chauves-souris, ayant à la fois des ailes et des dents. Bou Hamara avait cherché à les protéger, mais ses forces les ont dispersés en tous sens. Il est venu d’innombrables têtes, des prisonniers et du butin.

Il est venu une bonne nouvelle. Le sultan s’est réjoui et, avec lui, tous les musulmans.

La ville s’est mise en réjouissance ; chorfa, veuves, orphelins, hommes et femmes. La bahja 1 s’est pavoisée; les souks aussi, nuit et jour. Les notables de Fez sont montés (au Dar el-makhzen) pour féliciter; le chagrin est donc dissipé, il ne reste plus aucune peine dans les cœurs. La victoire de l’émir est aujourd’hui notoire et la défaite des ennemis ne fait plus aucun doute. Partout où ira Bou Hamara, il trouvera le malheur ; il n’échappera pas, même s’il s’envolait vers le ciel. Tous ceux qui cherchent à acquérir des mérites doivent sans cesse prier pour l’émir. L’aimer est la richesse des richesses, puisque, dans le Coran, Dieu nous a recommandé de lui obéir. Il est le meilleur des souverains de l’univers ; il est Hosséinite, Koreichite, chérif de la maison du Prophète. Si l’on compare les rois aux astres, c’est lui qu’au ciel représente la lune pleine.

C’est toi que j’invoque, ô Dieu clément, ô toi si puissant !

Je t’en conjure par le Prophète, qui nous dirige et intercède en notre faveur, par les femmes et par les membres de sa famille, par Moulay Edriss, notre patron, par les vivants et par ceux qui se sont endormis 2 sur tous les points de l’univers ! Seconde notre maître, arrange nos affaires en faisant les siennes, mets-nous sous sa protec-

4. «L’éclatante; » le nom que les Fasis donnent à leur ville.

2. C’est une invocation aux saints, qui ne meurent pas, mais s’endorment...

lion, afin que nous ne soyons pas molestés ; envoie-nous de la pluie en signe de clémence, permets-nous de vivre paisiblement, termine la crise et rends la prospérité au commerce ! J’achève ma qacida, en saluant les chorfa, mes seigneurs, et Sa haute Majesté, refuge de sécurité. Je demande à mon Seigneur de me venir en aide ; ce que donnent les souverains désaltère toujours. Votre serviteur, el-Hadj el-Ahmed Gherabbli, s’est approché de votre porte, en implorant votre approbation. Voici la date ou fut terminée cette qacida (suivent trois lettres arabes, dont la valeur indique 1320), dont les gens intelligents comprennent le sens.

Gherabbli reçut huit douros pour sa peine, et la platitude de sa poésie ne méritait pas davantage. Mais le malheur voulut qu’il fût légèrement souffrant ce jour-là, et l’on y vit un signe de la vengeance céleste contre le soutien d’une cause mauvaise.

Il est d’usage, à travers les crises de l’histoire marocaine, que les sultans ou les agitateurs présentent aux suffrages des gens éclairés de leur temps, des consultations savantes, où les textes du Coran sont invoqués à l’appui des prétentions rivales. Aucun bouleversement ne s’est produit, au Maghreb, sans faire éclore de semblables documents, qui ont été pieusement transmis à la postérité par les annalistes arabes. L’insurrection de Bou Hamara était chose assez grave pour exiger une cont ribution nouvelle à cette littérature historique : il fallait, du reste, répondre aux proclamations enflammées du Rogui. Le 22 mars, les principaux oulémas de Fez avaient été invités par le makhzen à venir à Fez el-Djedid prier, dans la mosquée de Moulay Abdallah, sur les tombeaux des chorfa Alaouites, afin d'obtenir, par leur intercession, la fin de la sécheresse qui, au com-

mencement de ce printemps, menaçait les récoltes.

Cet office une fois rempli, ils furent introduits au Dar el-makhzen, en présence des vizirs, qui, après une discrète allusion à leurs sentiments bien connus d’opposition, leur demandèrent de signer une consultation destinée, grâce à des textes du Coran, du Hadith et de nombreux commentateurs, à l’écrasement religieux de Bou Hamara. Ce chef-d’œuvre avait été rédigé par le feqih Ben el-Maouaz, premier secrétaire du grand vizir. Les oulémas présents, c’est-à-dire les trois cadis de Fez et sept des professeurs de Karaouiyin signèrent sans difficulté et reçurent en récompense un millier de douros à se partager entre eux. Le document s’enrichit encore de quelques signatures d’oulémas, soit dix-neuf en tout, et il fut expédié aux villes et tribus, pour être communiqué au peuple, selon la procédure réservée aux lettres chérifiennes. Peu après parut dans le Djébel, une réfutation du dit document, affirmant que les textes cités avaient donné lieu à des interprétations erronées, et l’on croit que plusieurs des signataires de la consultation avaient inspiré cette critique.

Après avoir ainsi flatté les sentiments religieux, le Makhzen s’adressa à l’intérêt et mit à prix la tête du malencontreux agitateur.

« Louange à Dieu seul ». Il est avéré de tous que l’agitateur Djilali el-Zerhouni, qui se donne le nom de Moulay M’hammed, a troublé le pays, soulevé musulmans et musulmanes ; il a ainsi causé la perte d’un grand nombre de croyants; il s’est mis en rébellion. Or Dieu (qu’il soit exalté !), a dit : « Le châtiment réservé à ceux qui déclarent la guerre à Dieu ou à ses prophètes et qui sèment la discorde sur cette terre, est la mort, la crucifixion, l’ampu-

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tation des pieds et des mains, ou bien l’exil. » Le Prophète (que la bénédiction de Dieu soit sur lui !) a dit : « L’émeute est assoupie ; que la malédiction de Dieu, de ses anges et de tout le peuple soit sur celui qui la réveillera ! » Dans le Hadith, il est dit : « Tout homme qui se déclare prétendant ou agit au nom d’un tiers, alors que le peuple possède un imam, mérite la malédiction de Dieu, des anges et de tout le peuple. 11 doit être mis à mort ». Il est dit aussi dans le Hadith : « A celui qui prend un autre nom que celui de son père, la porte du paradis est interdite ».

Sachez donc que notre Seigneur, élevé par Dieu, a ordonné que cet hérétique, s’il continue dans ses agissements, et s’il est pris les armes à la main, soit crucifié conformément à la loi du Chraa. S’il est arrêté par les Kabyles et amené vivant, notre Seigneur, le Commandeur des Croyants, leur donnera une récompense de 50,000 douros ; si l’on apporte sa tête coupée, il leur sera attribué 2,000 douros. Il a été reconnu nécessaire d’informer de cette décision toutes les tribus de l’Islam et le peuple musulman tout entier, afin qu’il s’empresse de rendre ce service et d’accomplir une mission aussi élevée ; ils se seront ainsi rendus dignes des faveurs divines. Le présent avis est répandu sur l’initiative de quelqu’un qui peut en garantir l’authenticité et qui tient à lui donner la publicité nécessaire, convaincu qu’il s’attirera, par ce moyen la rétribution divine et le pardon de ses péchés. Ceci à été imprimé à Fez, vu l’intérêt général qui s’y rattache, et pour donner une indication à ceux qui mettront la main sur cet homme.

Fait au milieu du mois de Moharrem, 1321.

Cette proclamation, visiblement émanée du makhzen, ne portait aucune signature.

Tant d’efforts accomplis en vue de désagréger les adhérents du Rogui constituaient la besogne spéciale du grand vizir; le soin de préparer une nouvelle harka et de réduire par la force l’insurrection préa-

lablement décomposée revenait au ministre de la Guerre.

La mahalla, ramenée à Fez, fut divisée en trois fractions; l’une, formée avec les tribus makhzen, resta chez les Ouled-Djamaâ, à l’embouchure de l’Innaouen, pour garder la boucle du Sebou; elle fut placée sous les ordres du pacha des Ghéraga, Ould Ba Mohammed ech-Chergui.

Le gros des forces chérifiennes se concentra au pont du Sebou; mais un fort détachement fut mis en observation de l’autre côté du fleuve, sur les hauteurs des Mtafi; — il comprenait les contingents des Aït- Youssi, avec ceux des Mtouga et des gens de Demnat, venus de l’Atlas; il avait pour chef le caïd Omar eh Youssi. Le sultan reçut tous les caïds venus à la harka, leur recommanda d’écrire à leurs khalifas en vue de provoquer l’envoi de contingents nouveaux et proclama une seconde harka pour la fin du mois de Moharrem, qui correspondait aux premiers jours de mai. On laissa aux caïds du Gharb la liberté de revenir dans leurs tribus, liberté d’autant plus naturelle que leurs contingents avaient unanimement déserté. On ne retint que les caïds du Haouz, plus éloignés de leurs résidences et dont les hommes étaient, pour la plupart, restés fidèles au poste; non point par goût, mais par nécessité, car, pour eux, la route du retour passait par le territoire de tribus insoumises ou sous les murs de Rabat, et, dans les deux cas, la désertion eût comporté trop de risques.

La mahalla principale présentait, au bord du Sebou, un aspect fort pittoresque. Les askar de l’armée régulière formaient un grand amas de tentes au-dessus des berges du fleuve; dans la plaine, des

ronds de tentes, séparés les uns des autres, très petits pour la plupart, contenaient les nouaïb de Haouz, qui se répartissaient par tribus; et leurs campements remontaient les premières pentes sur la colline du Dar ben Amar. Il y avait, tout autour, les accessoires accoutumés des camps marocains, les étals des mercanti, les trépieds servant aux bouchers pour débiter la viande, les tentes des cafetiers maures et des filles de joie, enfin l’éparpillement des charognes pourissant au grand soleil.

Le 26 mars, nous allâmes visiter la mahalla d’observation installée aux Mtafi, et son chef, le caïd el- Youssi, voulut bien nous y conduire. Le caïd Omar est un homme qui a mené la rude vide berbère; son père fut massacré et coupé en morceaux par la tribu voisine des Aït-Yzdeg; lui-même ne doit pas avoir de beaucoup dépassé la quarantaine, mais toute son existence n a été qu’une longue lutte avec les uns ou les autres, et il est considéré comme le meilleur appui du makhzen dans la région de Fez. Ce chef de guerre, tout couvert de blessures et dont l’énergie a sauvé le sultan, après la déroute du 22 décembre, a pris de l’embonpoint, et sa figure pleine, encadrée d’une barbe rousse, lui donne un air très pacifique. Le caïd Omar nous accompagna à mule au camp des Mtafi; il en revint sur un superbe cheval isabelle à crinière noire. Sa selle à fauteuil, coutumière au pays, était recouverte d’une housse de couleur claire et fixée sur une superposition de couvertures en feutre; les harnachements, dont les glands retombaient sur les yeux du cheval et qui lui formaient des bourrelets autour du cou, étaient de même teinte que la housse de selle ; les boucles qui les attachaient

étaient en or émaillé et les larges étriers tout en or.

Nous avons déjeuné dans la tente du Youssi, dressée, un peu au-dessus du camp, sur les escarpements d’où la mahalla contrôle la haute vallée de l’oued lnnaouen. Il fallut attendre pour repartir que le caïd Omar eût achevé la prière de l’aser; et, au moment du retour, suivant l’habitude des grands caïds marocains, il fit amener deux chevaux originaires de sa tribu, l’un bai et l’autre gris, pour les offrir à ses hôtes. Le petit cheval berbri ne paie point de mine, mais il est recherché pour la route, car son pas est rapide et toujours sûr dans les sentiers montagneux.

A la fin de mars, les Zemmour, qui campaient sur l’oued Fez et marquaient, depuis deux mois, au makhzen une adhésion inaccoutumée, de la part d’une tribu aussi insoumise, manifestèrent l’intention de retourner temporairement chez eux, en emportant les armes qui leur avaient été confiées pour la durée de la campagne. Le makhzen fit mine de résister, les Zemmour ménagèrent de ne point revenir pour la prochaine harka ; finalement, ils s’en allèrent avec un peu d’argent comptant et 4,000 fusils Gras. Avec leur départ courut, dans toutes les tribus Béraber, la nouvelle que le Makhzen n’était plus en mesure de refuser ni l’argent ni les armes, et que le moment était venu d’accourir à Fez.

Du coup, les Beni-Hasen, limitrophes des Zemmour, qui ont sans cesse à batailler avec eux, firent entendre quelques plaintes et reçurent en compensation 1,600 fusils. Ainsi mises en goût, les tribus présentèrent des observations sévères sur la conduite de Moulay Abdelaziz et sur l’inconvenance de ses fréquentations européennes. Aussitôt, tous les ingé-

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nieurs, mécaniciens, électriciens, jardiniers, photographes et palefren iers furent acheminés vers la côte ; le tennis et le polo cessèrent au palais et les amuseurs habituels des journées chérifiennes se virent invités à ne plus se présenter au Dar el-makhzen. Au milieu d’avril, l’afrag fut dressé au pont du Sebou, dans la direction de Taza, en geste de menace contre les tribus révoltées de l’Oued Innaouen.

Au milieu de ces circonstances critiques, il se produisit un événement heureux. L’inquiétante sécheresse des mois passés cessa brusquement, et il se mit à pleuvoir en abondance, assez à temps pour sauver les récoltes. La piété publique s’était, d’ailleurs, ingéniée à obtenir un tel résultat parles prières spéciales à ces sortes de calamités. Les enfants des msids, les confréries religieuses, les négociants des souks, avaient déjà fait des processions soit à la koubba la plus voisine, soit à leur marabout de prédilection.

Ce faisant, ils se livraient à des invocations traditionnelles : « Les épis ont soif, ô mon Dieu ! donne leur à boire ! O toi, qui est au-dessus de nous et de nos actions, ne tiens pas compte de nos méfaits ! O Dieu, donne-nous de la pluie jusqu’à ce qu’elle vienne ruisseler dans nos chambres ! La pluie t’appartient, ô mon Dieu, envoie-nous-la en signe de clémence ! Les tiges de blé sont desséchées, porte-leur secours, ô toi qui les a créées! O Notre Seigneur, ô toi qui entends les prières de tes créatures, envoie-nous le secours céleste ! O toi de qui dépend le salut, ô mon Dieu, viens à notre aide et ne nous juge pas d’après nos actions ! » — Ces prières retentirent pendant de longues semaines, et l’on ne rencontrait sur les chemins que gens de la campagne, occupés à les réciter

en chœur. Dans les mosquées, aux heures de prière, l’imam faisait une invocation spéciale en vue d’obtenir la pluie.

Quand tant d’instances n’ont point abouti et que la situation devient particulièrement grave, il est d’usage de procéder, sur la convocation des oulémas, à la Salat el-Istisqu. C’est une cérémonie décisive qui réunit toute la ville devant la msalla du gouverneur de Fez el-Bali. Hommes, femmes et enfants s’y rendent, les vêtements défaits en signe de pénitence, et le khatib leur fait un sermon de circonstance en les invitant à faire amende honorable et à ne plus s’attirer par d’aussi grands péchés la colère céleste.

Cette année, il ne fut pas nécessaire de recourir à de telles extrémités, car la baraka des gens de Tlemcen suffit pour amener la pluie... La communauté des Tlemçanis, émigrée à Fez, est, en effet, connue dans toute la ville pour posséder un moyen efficace de conjurer les sécheresses. Le procédé consiste à réunir 70.000 petits cailloux, et à les grouper dans 70 sacs. Le soir venu, les Tlemçanis se rendent en corps à la koubba de Sidi Ali ben Harazem, en dehors de Bab Fetouh ; ils y passent la nuit, mangent du couscous, et. entre temps, récitent sur chacun des cailloux, tirés des sacs ouverts, le verset suivant du Coran : « C’est lui — Dieu — qui envoie le secours, après qu’on eut perdu l’espoir ; c’est lui qui distribue sa clémence, c’est lui le bienfaiteur que l’on doit louer ! »

Quand cette invocation a été 70,000 fois répétée, les sacs sont récousus, portés au bord du Sebou et jetés dans le fleuve ; mais, comme il s’agit d’attirer une pluie bienfaisante, sans pour cela provoquer un

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déluge, les sacs sont maintenus par des cordes, attachés à la rive, de façon que l’on puisse les retirer dès que la terre desséchée aura reçu une suffisante humidité. La sécheresse actuelle amena les Fasis à recourir, une fois de plus, à l’intervention des gens de Tlemcen. A la demande générale, ceux-ci exécutèrent leur opération et il va sans dire que, dès le lendemain, il se mit à pleuvoir. Seulement, la situation paraissait à ce point désespérée que les Tlemçanis négligèrent de fixer les sacs et les cailloux allèrent se répandre dans le Sebou.

Cette pluie opportune qui préservait le pays d’un désastre agricole, fut la seule consolation du makhzen ; les pires nouvelles lui arrivaient de tous les points du Gharb. L’anarchie déchaînée venait battre les murs des villes et s’installer sur les grands chemins. Les Zemmour, qui avaient, à propos d’un meurtre, un vieux compte à régler avec les habitants de Salé, vinrent y piller le marché ; leurs voisins, les Zaïr enlevèrent les caravanes aux portes mêmes de Rabat. A Mékinez, un chérif alaouite, Moulay Abdesselam el-Mrani, envoyé pour proclamer la harka, voulut remplir son office au moussem d un marabout local; la chose déplut aux Berbères du voisinage, qui provoquèrent une panique en ville et dévalisèrent les souks. Depuis lors, les convois sont régulièrement pillés sur la route de Fez à Mékinez, et l’on n’y peut plus voyager sans zettat; la plaine du Sais est devenue blad es-Siba. Une caravane à destination du Talilelt est enlevée sur le territoire des Aït-Youssi: le caïd Omar se rend aussitôt dans sa tribu pour contenir ses gens ; il en profite pour ne plus revenir et fausser campagnie au makhzen. Plus au Nord, la grande tribu

des Khlot, qui en a par-dessus la tête de son caïd, l’assiège dans sa kasbah, envoie une délégation à Fez, qui se réfugie à Moulay Edriss et demande au sultan un nouveau gouverneur ; les Khlot obtiennent satisfaction immédiate, le makhzen leur attribue même deux caïds au lieu d’un seul, et le caïd disgracié ne conserve plus que le gouvernement de Larache.

Entre el-Ksar et Tanger, un brigand notoire, un chérif Erraïsouli, juge le moment venu pour descendre du Djébel et travailler dans le plat pays ; il interrompt les communications entre Tanger et l’intérieur, rançonne la ville d’Arzila et pille les azibs des propriétaires qui lui déplaisent. Enfin les tribus djébalisnnes, voisines de Tétouan, effectuent une descente sur la ville et exigent la suppression du droit des portes, qui grevait leurs denrées à leur entrée en ville.

Toutes ces fantaisies revêtaient à l’égard du maghzen un certain caractère agressif. Les tribus Beraber, au contraire, averties par l’exemple des Zemmour, trouvèrent plus simple de descendre de leurs montagnes et d'exploiter, dans la capitale même, la faiblesse avérée du pouvoir central. Ce n’était plus la peine de batailler inutilement sous la bannière de Bou Hamara, du moment que le makhzen ouvrait Fez à l’enthousiasme des Beraber et leur distribuait de son plein gré, en échange d’un simulacre d’adhésion, autant d’armes et d'argent qu’eût pu leur procurer le pillage le plus lucratif. Dès le début d’avril, les Riata, qui avaient été les premiers à soutenir le Rogui, envoyèrent un petit groupe des leurs sonder les dispositions du makhzen ; celui-ci marqua des tendances suffisamment généreuses et se hâta

de publier la soumission de cette importante tribu.

Alléchés par les résultats obtenus, les Riata vinrent en plus grand nombre, puis la montagne s’ébranla tout entière; accoururent les Béni-Ouaraïn, les Aït-Tser’rouchen, les Béni-Mguild, les Béni-M’tir, les Zemmour et les Gherouan, répartis sur l’immense arc de cercle qui va du Zerhoun au couloir de Taza; leurs contingents arrivaient en longues lignes da cavaliers, armés de fusils à pierre, vêtus de burnous salis et le chef coiffé de loques jadis blanches ; à leur tête, le caïd venait à mule, et, à côté de lui, un chérif, généralement Ouazzani , chargé d’appuyer de son autorité et de sa science les négociations à entreprendre en vue d’assurer à la tribu une part suffisante des libéralités gouvernementales.

Aussitôt entrés en ville, caïds et chorfa se présentaient au makhzen, et, en échange d’une vague promesse de concours contre Bou Hamara, touchaient des oumana une certaine somme à distribuer entre leurs gens ; puis ils passaient à la fabrique d’armes, pour y recevoir des fusils en quantité convenue. Cette fabrique, que des officiers italiens ont construite et administrent avec beaucoup de soin, sert, en même temps d’arsenal. En temps normal, et, quand elle n’est pas employée à des usages variés, selon les fantaisies chérifiennes, elle peut fournir cinq fusils par jour ; mais il va sans dire que la présente agitation a de bien autres exigences, et, dans les derniers mois, il a fallu commander à l’étranger plus de 40.000 fusils. Autant de dépenses extraordinaires, pour lesquelles le makhzen a dû emprunter : deux petits emprunts de 7 millions et demi ont déjà été conclus à Paris et à Londres : il

s’en négocie à Madrid un troisième de même valeur.

Les Beraber n’eurent point à regretter leur déplacement; ils obtinrent d’abondantes dépouilles du Trésor et de l’arsenal. Bien plus, de leurs campements installés tout autour de la ville, ils traitèrent Fez en ville conquise, saccageant les jardins, faisant paître leurs chevaux dans les champs et dévalisant à la fois les convois et les passants... Le makhzen dut prier les Européens de ne plus se risquer en dehors des murs. En effet, ce n’était plus seulement l’insécurité coutumière qui régnait dans la campagne; on se battait aux portes de Fez. Tantôt, les Riata s’entre-tuaient pour le partage du butin ; tantôt on faisait un mauvais parti à quelque maladroit acharné à défendre son bien; le sultan n’échappa pas plus que ses sujets à l’activité des Beraber, qui faillirent donner l’assaut au Dar Debibagh, et tuèrent six nègres du palais. Quand ces gens venaient en ville, avec leurs vêtements en loques et leurs fusils neufs, et s’ils recontraient un Européen, ils lui témoignaient une curiosité flatteuse ; car leurs montagnes sont encore inexplorées, et ils n’avaient jamais vu une humanité de cette espèce. Ils regardaient avec étonnement, montraient le roumi du doigt, et quelquesuns, manifestaient, paraît-il, des sentiments fâcheux : « Il faut abattre ce chrétien, fils de chien ! Que Dieu maudisse ton père !... », etc...

Vers les souks se dirigeait quotidiennement le flot des Beraber pour dépenser en achats variés l’argent soutiré au makhzen. Avec eux, les négociants fasis trouvèrent une compensation appréciable à leurs déboires des premiers mois de l’année; l’agitation avait paralysé le commerce et rendu déplorable la

situation économique de la ville. Tout l’Est du pays était coupé de Fez et ne pouvait plus s’y approvisionner; les communications avec la côte étaient fréquemment interrompues, le prix des bougies et du sucre avait augmenté de ce fait: les denrées alimentaires étaient devenues hors de prix; l’orge et la paille s’étaient raréfiées au point que le moudd d’orge coûtait 12 pes. 50 au lieu de 2, prix normal. Le pain avait renchéri des deux tiers.

Néanmoins, si les Beraber étaient de bons clients, ils n’étaient pas toujours commodes. Parfois ils arrivaient en bande avec l’idée bien arrêtée de piller quelques boutiques. Aussitôt les souks s’agitaient, les marchands fermaientleurs échoppes et se hâtaient de quitter le bazar, en laissant le commerçant assailli se débrouiller tout seul avec ses agresseurs. Le bruit de l’incident arrivait promptement au mellah, dont les issues étaient, par mesure de précaution, gardées par un poste d’askar. Il s’y produisait, sans le moindre motif, une panique immédiate, susceptible de durer plusieurs heures : les femmes se lamentaient et se tordaient les mains, les hommes couraient affolés dans tous les sens, offrant le triste spectacle d’une population qui s’est fait une habitude de la terreur.

Les Beraber avaient, d’ailleurs, raison de s’en donner à cœur joie, car le makhzen n’osait leur adresser le moindre reproche; bien plus, les gardiens des jardins et des champs étaient invités h ne point tirer sur les « hôtes du sultan », s’il leur prenait envie de voler des fruits ou du fourrage. Les négociants pillés, les muletiers dévalisés, les propriétaires dévastés, étaient priés de se tenir tran-

quilles et de garder pour plus tard leurs réclamations. Un individu, qui avait eu le malheur d’arrêter un Berbère en flagrant délit de vol, fut jeté en prison. Les Fasis, qui sont gens frondeurs, prétendaient que le makhzen les livrait aux Beraber, pour les punir de leur oppositton. Ce fut bien pis quand, à leur tour, les Zemmour arrivèrent encore une fois du fond du Sais pour camper sur les bords de l’oued Fès. Dès leur retour, ils « cassèrent » le marché de bétail, qui se tient, chaque jeudi, en dehors de Bab el-Mahrouq, enlevant bœufs, moutons, vêtements et argent. On dit que, du haut des terrasses du Dar elmakhzen, Moulay Abdelaziz contemplait avec une lorgnette ces effets inattendus de sa politique. Le jeudi suivant, les Béni M’tir ne voulurent pas rester en arrière des Zemmour, leurs voisins, et ils pillèrent, à leur tour, le Souk el-Khemis. Depuis lors, pour assurer la sécurité du marché, il fallut y installer, la veille et le jour même, le feqih du gouverneur de Fez el-Bali, avec une dizaine de cavaliers et cinquante askar.

Vers le milieu de mai, le makhzen se décida à ordonner le départ prochain de la mahalla dans la direction de Taza, et l’on procéda, au camp du pont du Sebou, à la formalité du tesrat, c’est-à-dire à la revue d’effectifs, qui, d’habitude, précède la mise en route. Or, les Zemmour préférèrent rentrer chez eux, avec argent et fusils, que d’aller batailler dans le Djébel. Un beau matin, ils plièrent leurs tentes, firent mine de pénétrer en ville afin d’y piller quelques boutiques; mais s étant heurtés aux portes, que les gardiens leurs fermèrent au nez, ils se répandirent dans le Saïs et dévalisèrent, en chemin, les con-

vois qui, ce jour-là, arrivaient à Fez. Lemakhzen fut consterné d’un tel événement; c’était la défection d’une tribu très importante, de celle qui avait provoqué l’adhésion générale des Beraber; il vit déjà toutes les autres suivre le même exemple et frémit en pensant à la quantité d’argent et d’armes, qui allaient ainsi gagner inutilement la montagne rebelle pour revenir un jour à l’assaut du pouvoir central. Par bonheur, les Zemmour, en partant, avaient oublié, à Fez, leur chérif Moulay et-Tayeb el-Ouazzani; on lui adjoignit un chérif Kettani, bien vu par la tribu, et on les expédia tous deux à la recherche des fugitifs. De plus, pour ne point laisser mûrir chez les autres Beraber d’aussi fâcheuses idées de départ et mettre les Fasis à l’abri de leurs déprédations, on résolut de faire partir aussitôt la mahalla, sans attendre la venue des nouveaux contingents des tribus soumises, qui n’étaient encore représentées que par les seuls Béni-Hasen.

Quand les deux chorfa atteignirent les Zemmour, ils les trouvèrent aux prises avec un gros de Béni- M’tir. Ceux-ci qui accouraient, à leur tour, à l’exploitation du makhzen, trouvèrent naturel de piller un peu leurs voisins, qui revenaient de Fez gorgés de butin. Dans la bagarre, les Zemmour perdirent 30 hommes, 20 chevaux et 70 fusils ; après quoi, le plus grand nombre poursuivit sa route, en abandonnant définitivement le makhzen. Quelques-uns se laissèrent cependant persuader par les chorfa et consentirent à revenir à Fez, où leur premier soin fut de porter plainte contre l’agression des Béni-M’tir. Or, les Zemmour sont une tribu beaucoup plus puissante que les Béni-M’tir; ces derniers se virent donc

accabler de reproches et condamner à payer aux parents des morts 500 douros comme prix du sang, plus la restitution des chevaux et des fusils conquis.

Trop avisés pour résister aux ordres du makhzen, les Béni-M’tir acceptèrent l’arrêt qui les frappait; mais, pendant plusieurs jours, une véritable terreur se mit à régner dans la campagne et jusqu’aux portes de Fez. C’étaient les cavaliers Béni-M’tir, qui prétendaient tirer des Fasis 1 indemnité due par eux aux Zemmour. Moins que jamais, l’on osa sortir des murs, sous peine d’y revenir tout nu ; néanmoins le principal bénéfice desBéni-M tir provint de la saisie des doulas. Ce sont troupeaux de vaches laitières, chargées de fournir le lait a la ville, il y en a, en tout, une quinzaine à Fez, dont les vaches appartiennent à de multiples propriétaires, soit marchands de lait, soit particuliers. Ces doulas passent la nuit dans des zéribas, situées au dedans des portes, et sortent chaque matin, sous la conduite d’un vacher, pour pâturer dans la campagne; chaque porte voit ainsi passer journellement une ou plusieurs doulas. Pendant une bonne semaine, les Béni- M’tir enlevèrent successivement les diverses doulas de Fez, un jour à Bab el-Djedid, le lendemain à Bab Fetouh ou 'a Bab el-Guissa ; les vaches même du sultan, qui sortent par Bab es-Segma, ne furent pas épargnées. Mais les Beraber se prêtaient aussitôt avec les propriétaires à des négociations, qui aboutissaient à la restitution des doulas enlevés, moyennant payement du droit de bechara (bonne nouvelle), qui s’élève d’habitude à la moitié ou au quart des objets volés. Quand la somme voulue se trouva ainsi

réunie, les Béni-M’tir cessèrent d’inquiéter les douîas 3t rejoignirent la mahalla; les autres retardataires 3n avaient fait de même et l’on ne rencontrait plus 3n ville de Beraber. Fez a maintenant repris son aspect accoutumé; mais les environs restent infestés de cavaliers et de nomades, et il n’est pas encore prudent de s’éloigner des murs.

La mahalla, qui doit porter vers Taza la manifestation de la puissance chérifienne, se trouve en route depuis trois semaines. Elle a remonté le Sebou, puis s’est engagée dans l’oued Ouargha, pour y recueillir la soumission des Béni-Zéroual et des Béni- Mezguilda. Elle a fait quelques prisonniers, expédié des têtes qui ont été plantées aux créneaux de Bab el-Mahrouq, négocié la livraison de mules, qui peutêtre ne seront point amenées, et le payement d’amendes, que l’on n’acquittera jamais. La colonne campe aujourd’hui sur le territoire des Senhadja et s’avance péniblement dans la direction de l’Est. Les Riata l’ont abandonnée presque au départ; les Béni Ouarai'n ont fait de même quelques jours après; et l’on vient de renvoyer ce qui restait des Zemmour, car leurs habitudesinvétérées de pillage les rendaient plus compromettants qu’utiles. C’est ainsi que, peu à peu, disparaît, de lui-même, le concours si chèrement acheté des Béraber.

Le mauvais temps a beaucoup gêné la marche de la mahalla. S’il n’a pas assez plu cet hiver, il pleut trop en ce moment, et cet excès d’humidité inquiète le makhzen. Le grand vizir a convoqué, l’autre jour, le chef de la communauté Tlemçanie, et lui a demandé d’enlever d’urgence les sacs de cailloux, qui avaient été jetés dans le Sebou. Si Feddoul

Gharnit apprit avec désespoir que l’on n’avait pas pris la précaution de les fixer à la berge, et cette négligence fut presque envisagée par le makhzen comme une calamité nationale. Heureusement que des askar, envoyés pour racler le fond du fleuve, en ont pu retirer une bonne proportion de cailloux ; et le temps s’est remis au beau.

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