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CHAPITRE XIX

La célébration du Mouloud. — Le moussem des Aïssaoua et des Hamadcha. — Sidi ben Aïssa ; sa descendance et l’exploitation de sa koubba. — L’organisation des Aïssaoua à Fez. — La fête de l’Ansra. — L’entrée du makhzen à Taza. — Le sultan quitte la capitale. — Le campement du makhzen ; l’installation sous la tente du gouvernement marocain.

Fez, le 29 juillet 1903.

Cette année, la fête du Mouloud tombait le 9 juin ; elle a lieu le douzième jour du mois de Rébia Ier et a pour but de commémorer la naissance du Prophète. Ce n’est point, à proprement parler, une fête religieuse comme les deux Aïds, mais bien une période de réjouissances, destinées à célébrer le plus grand événement de l’histoire musulmane ; et, dans cet extrême occident de l’Islam, où le moindre marabout est l’objet d’une dévotion particulière, il est naturel que l’on accorde une importance extrême au moussem de Mahomet. D’après le Roudh el-Qartas, ce fut l’émir Mérinide Yacoub ben Abdelhaq « (que Dieu lui fasse miséricorde pour cette innovation qu’on lui doit!) », qui décréta dans tous ses États la célébration solennelle du Mouloud, et, depuis lors,

cette fête a pris dans la vie marocaine la place considérable qu’elle occupe aujourd’hui. Les oulémas s’y prennent à l’avance pour la préparer dignement. Deux mois auparavant commence, dans la mosquée de Karaouiyîn, en vertu d’un habou spécial, et dans les diverses mosquées de Fez, le commentaire de la Ilamzia, qui est un poème classique en l’honneur du Prophète, écrit par le cheikh el-Bousiri. La veille de la fête, on lit, dans toutes les grandes zaouïas, la Borda, poésie du même auteur. Pendant toute la nuit, les mosquées restent ouvertes et éclairées ; les chanteurs y psalmodient des vers édifiants ; on y prend le thé et le couscous. Dans la mosquée de Lalla Mina, au Dar el-Makhzen, le sultan réunit autour de lui ses vizirs et sa cour. Les maisons particulières sont illuminées et parfumées ; femmes et enfants se mettent le henné des grands jours, et c’est une nuit de veille pour les familles. A l’aube, heure à laquelle serait né le Prophète, les hommes tirent des coups de fusil, les femmes poussent des you-yous d’enthousiasme, et une journée de réjouissances succède aux prières de la nuit. Le Mouloud est l’occasion de grands repas, où doivent figurer deux plats traditionnels : la âsida, composée de semoule et de mil, et le sellon, mets préparé avec de la farine, des amandes, de la cannelle et du sucre.

Le matin, le sultan se rend à la msalla, comme pour les deux Àïds, mais il n’y a aucun service religieux. La cérémonie est courte et se borne à la présentation des tribus. Elle fut, cette année, partilièrement terne ; car les troupes étaient peu nombreuses à Fez ; la mahalla continuait sa marche pénible vers Taza, et il fallut en détacher quelques

petits contingents, chargés d’apporter à Sa Majesté Chérifienne les hommages de leurs tribus respectives.

La fête continue pendant la semaine qui suit le Mouloud. Les trois premiers jours, le sultan reçoit la hédia dans le nouveau méchouar, et, vers la fin de la journée, les mchaouris du palais se livrent au Lâb el-Baroud devant la porte de Bab es-Segma. A tour de rôle, les cavaliers makhzen partent en ligne, une douzaine de front; d’abord, à une petite allure, puis le galop s’accentue, les fusils tournoient autour des têtes ; enfin, tout s’achève, au pied même des murs, dans une décharge générale et dans une volte rapide pour revenir au point de départ. C’est la fantasia, le « jeu de la poudre » ; il y a toujours un nombreux public pour admirer cette charge furieuse et désordonnée, qui est toute l’image de la guerre marocaine.

La semaine entière, qui est strictement chômée, est consacrée à de religieuses occupations : c’est une période envisagée comme propice pour la circoncision des enfants. Le septième jour, le Sebaâ Mouloud, toutes les zaouïas réunissent leurs affiliés, afin de célébrer la fin de la fête, et, au coucher du soleil, les femmes, dans leurs plus beaux costumes, garnissent les terrasses de la ville. Cette fois, le soir de l’octave du Mouloud, les gens du makhzen jugèrent à propos de reprendre un vieil usage et de se rendre, en grand apparat, à la mosquée de Moulay Edriss. Le sultan fit offrir un lustre à la koubba du saint, et, quelques jours plus tard, huit taureaux, envoyés par le souverain, y furent solennellement conduits en sacrifice, accompagnés de soldats et de musiciens. C’est ainsi

que Sa Majesté Chérifienne sentait le besoin de se concilier l’appui de Moulay Edriss dans sa lutte contre Bou Hamara et de rassurer sur l’orthodoxie de ses croyances les Fasis effarouchés.

L’époque duMouloud est également celle du moussem, que deux des plus importantes confréries religieuses du Maroc, les Aïssaoua et les Hamadcha, célèbrent au tombeau de leurs fondateurs. La koubba de Sidi M’hammed ben Aïssa se trouve à Mékinez ; celle de Sidi Ali ben Hamdouch dans le Zerhoun, donc à une distance relativement faible de Fez; c’est dire que leurs serviteurs Fasis se rendent en grand nombre au pèlerinage annuel, établi en l’honneur des deux marabouts, pour le premier, le jour même du Mouloud, pour le second, l’octave de la fête. — De l’enseignement de ces saints sont issues deux de ces répugnantes confréries, qui réunissent presque tout le bas peuple marocain en groupes, — laïfas,

— de forcénés et d’énervés s’excitant par un ensemble,

— hadhra — de chants, de danses et de cris religieux jusqu’à un paroxysme d’ardeur mystique, qui permet aux Aïssaoua de manger toutes sortes d’horreurs, aux Hamadcha de recevoir sur la tête des poids fort lourds et aux Droughiyin de se taillader le crâne à coups de hache. Comme on sait, les Aïssaoua sont les plus nombreux parmi cette canaille extatique, et ils ont même débordé le Maroc pour se répandre dans tout le Nord-Ouest africain.

Il faut rendre cette justice à leur fondateur que sa doctrine ne paraissait point de nature à diriger ses disciples dans la voie de leurs jongleries actuelles. Sidi ben Aïssa était un excellent homme de chérif Edrissite, originaire de la tribu des Seffian, dans le

Gharb, qui avait reçu la baraka de maîtres renommés et fondé une zaouïa, à Mékinez, au début du xvie siècle. — Ses habitudes étaient pieuses et douces ; il lisait constamment le Coran, priait beaucoup, se mortifiait au point de s’être laissé pousser sur le sommet de la tête une longue tresse de cheveux, avec laquelle il s’attachait au mur pour ne point s’endormir au milieu de ses méditations nocturnes, et les Aïssaoua portent encore, en sa mémoire, une semblable coiffure. Sidi ben Aïssa recommandait l’humanité, la politesse, la charité, l’amour de Dieu et du prochain, et l’admiration publique lui avait décerné le surnom de Cheikh el-Kamel (le cheikh parfait). Ses miracles et ses « générosités » témoignent de l’infinie bonté de son caractère. — La tradition veut qu’une femme des environs de Tanger (la ville était alors possession portugaise) se rendit un jour auprès du marabout pour lui demander de délivrer son fils, qui venait d’être enlevé par les chrétiens. — Le cheikh la consola de son mieux et la congédia en lui disant qu’elle retrouverait le jeune homme à la maison. — En effet, dès son retour, son fils se jeta dans ses bras et lui raconta sa libération miraculeuse, due à l’intervention d’un inconnu, qui avait pénétré dans la prison et détaché ses chaînes.

La mère et l’enfant se rendirent incontinent à Mékinez pour remercier le marabout, et dans Sidi ben Aïssa, le fils reconnut son libérateur. Il va sans dire que, de ce jour, la confrérie naissante compta deux adeptes de plus, et cette mère favorisée aurait même été la première femme introduite parmi les Aïssaoua. — Une autre fois, un groupe de gens de Fez se rendait en pèlerinage à la zaouïa ; sur le che-

min, un juif se joignit à eux, pour faire avec plus de sécurité le voyage de Mékinez, et, une fois arrivé, on le laissa, gardant les bêtes à la porte du saint. Sidi ben Aïssa s’informa de la raison pour laquelle ses serviteurs n’avaient pas fait entrer leur compagnon et, malgré qu’on lui répondit que c’était un juif, il donna l’ordre de l’introduire. Or, voici qu’à peine admis dans la présence du marabout, l’israélite prononçait par une impulsion subite, la profession de foi musulmane et devenait un nouvel Aïssaoui. — Du reste, la confrérie paraît avoir conquis, dès le début, une expansion extraordinaire ; les ziaras devinrent si riches et les adhérents si nombreux que le sultan d’alors résolut d’expulser Sidi ben Aïssa de Mékinez ; car la population prenait la mauvaise habitude d’y vivre, aux dépens des pèlerins, dans une religieuse paresse. Il fallut un nouveau miracle pour retenir le marabout, qui s’apprêtait à quitter sa zaouïa devant les colères impériales. Un thaumaturge fort connu dans la ville, Sidi Saïd bou Othman, voulut venir en aide à son confrère et lui apporta une outre, en l’invitant à souffler dedans. Or, au gonflement de l’outre se mit à correspondre une retoutable enflure dans le ventre du souverain ; il n’en fallut pas davantage pour amener le sultan à résipiscence, et c’est à cette circonstance que Sidi ben Aïssa dut de ne point quitter son séjour de Mékinez.

Si des disciples dégénérés ont déformé ladoctrine du maître, il importe assez peu aux descendants actuels de Sidi ben Aïssa, qui forment une de ces familles privilégiées, comme on en trouve tant au Maghreb, où la crédulité publique permet à d’indignes rejetons

Maboc d’aujourd'hu’

de chorfaetde marabouts d’exploiter imprudemment la baraka de leur auteur et de vivre, sans rien faire, des aumônes apportées par le menu peuple à la koubba de l’ancêtre. La zaouïa-mère est à Mékinez, ainsi que le tombeau du maître, et c’est dans cette ville que se trouve, en conséquence, le centre de l’exploitation des Ouled-Cheikh. L’administration en est confiée à un grand moqaddem, qui était choisi naguère parmi les descendants du marabout et qui n’est plus maintenant qu’un simple feqih, nommé par les participants. Le grand moqaddem actuel se nomme Sidi el-Abbès ben el-Hadj el-Aïssaoui, et son père remplissait déjà les mêmes fonctions d’intendant du fonds religieux pour le compte de la famille. Sa charge consiste à administrer les biens « haboussés » à la zaouïa et d’assurer le service religieux dans la koubba, où les taïfas d’Aïssaoua, instituées à Mékinez, au nombre d’une douzaine, viennent, chaque vendredi, faire leurs contorsions.

Comme Sidi ben Aïssa était un chérif, sa descencendance a reçu la même organisation que les autres groupes de chorfa, c’est-à-dire qu’elle est réunie autour d’un mézouûr choisi dans son sein et agréé par le makhzen. Ce mézouar est naturellement le président du conseil d’administration de la zaouïa, et son autorité s’étend sur tous les membres de la famille ; le plus grand nombre d’entre eux vit à Mékinez, mais on en compte deux à Fez, deux à Rabat et à Tanger, huit à Arzila et un au Sous.

Ne sont actionnaires que les Ouled-Cheikh établis à Mékinez ou à Fez; ceux qui habitent ailleurs ne participent pas à la répartition des revenus du tronc de la koubba, dont le mézouar détient la clef. Cette

caisse — rbia — est ouverte chaque mois, et son contenu divisé en autant de parts que de participants, soit 47, — dont une revient au grand moqaddem. Le bénéfice du tronc constitue, d’ailleurs, un faible appoint dans les recettes de la famille, la part mensuelle atteint à peine quelques douros, et ce n’est qu’cà l’époque du moussem, où elle peut s’élever, par exception, jusqu’à 40 et 50 douros. Le revenu principal résulte de l’argent recueilli par les diverses taïfas de tout le Nord-Ouest africain, qui se choisissent chacune le cheikh qu’elles préfèrent parmi les descendants du marabout, travaillent pour son compte et lui font directement parvenir leurs ziaras. Cela fait que certains membres de la famille, mieux achalandés que les autres, doivent à la mémoire de leur ancêtre une rente fort appréciable.

C’est à l’époque du Mouloud que les Aïssaoua accourent à Mékinez de tous les points du pays et même d’au delà les frontières de l’empire, afin d’assister au moussem de Sidi ben Aïssa. Les nouveaux affiliés y viennent recevoir l’initiation, qui leur est donnée par un Ould Cheikh quelconque ou bien encore par le moqaddem des Aïssaoua pour la fraction des Mokhtar dans les Béni-Hasen. Les gens de cette fraction avaient fourni, de son vivant, les serviteurs les plus dévoués du maître ; quarante d’entre eux s’étaient déclarés prêts à se laisser sacrifier, en place des moutons, pour l’Aïd el-Kébir, un jour que Sidi ben Aissa en fit la demande, afin d’éprouver ses disciples, et ils sont considérés depuis lors comme les dépositaires favorisés de la baraka du Cheikh. L’initiation est une cérémonie peu agréable pour le novice qui en est l’objet : le personnage vénérable, qui y

procède, lui crache tout d’abord dans la bouche, puis l’affuble, en certains cas, d’un nom d’animal, jugé conforme à ses aptitudes physiques. Ce sont les lions, les tigres, les panthères et les chacals, qui seront chargés de justifier la faculté des Aïssaoua de manger des moutons crus ; les chameaux absorberont de l’orge ou des feuilles piquantes de figuiers de Barbarie. Les autres se contenteront d’être de modestes gzouliyin, dont les contorsions et les hurlements s’exécutent au son des tambourins, des grosses caisses et des musettes, ou, mieux encore, de simples hartiyin , qui sont tout au bas de l’échelle de la confrérie et dont les prétentions ne s’élèvent point au-dessus des gestes très mesurés.

Les Aïssaoua n’ont, à Fez, qu’une seule zaouïa, où descendent les Ouled-Cheikh, de passage dans la capitale ; elle est dirigée par un moqaddem el-moqaddemim, que la famille s’efforce de choisir parmi les Aïssaoua de distinction ; c’est aujourd’hui un chérif, d’une branche fort connue, Sidi Ahmed el-Alami. Autour de la zaouïa se groupent une vingtaine de taïfas, d’environ cinquante membres chacune, qui ont leur moqaddem spécial, nommé par les fokhra, et confirmé par celui des descendants de Sidi ben Aïssa, dont relève la corporation. C’est ce moqaddem qui fait travailler les siens et recueille l’argent pour le compte de son commettant. Or les groupes d’Aïssaoua sont fréquemment appelés dans les maisons particulières; s’agit-il d’un enterrement, d’une grâce à demander au ciel, d’un vœu réalisé, les gens s’adressent au moqaddem de la corporation la plus proche, qui convoque son petit monde par 1 intermédiaire de l’un d’entre eux, nommé le raqqas de la

taïfa. Celle-ci envahit la maison à l’heure indiquée, se livre à ses contorsions, en répétant, sans se lasser, le hézeb de la confrérie : Sobhana Eddaim ! Gloire à l’Éternel ! jusqu’à ce que les plus ardents d’entre les fokhra, arrivés au paroxysme de l’ardeur religieuse, tombent d’épuisement ou bien se répandent en prophéties désordonnées . Le salaire est partagé entre le moqaddem et le cheikh , protecteur du groupe, avec une petite part abandonnée au raqqas.

Quand vient la fête du Mouloud, et, partant, l’époque du double pèlerinage des Aïssaoua et des Hamadcha, leurs taïfas se répandent par les rues, se livrent à une agitation publique et sollicitent les aumônes de la foule. C’est un moment de déchaînement religieux. Trois jours avant le Mouloud a lieu le départ général des Aïssaoua pour Mékinez. Toutes les corporations de la ville se succèdent, en remontant la Talaâ afin de gagner la plaine du Sais; elles passent lentement en procession, les unes succédant aux autres ; et c’est un grand spectacle annuel, favori des Fasis, qui se pressent dans les rues sur le passage des fokhra, tandis que les femmes garnissent les terrasses. — Des cris et le son des musiques annoncent l’approche de chaque taïfa ; puis apparaissent les étendards de la corporation ; le moqaddem moqadmim passe à cheval, enveloppé d’un haïk, et la dévotion publique vient lui baiser le genou ou l’étrier. — Des affiliés portent un drap, sur lequel les pièces de monnaie tombent des maisons; d’autres ont mission de recueillir les grands cierges de cire brune, destinés à être déposés dans la koubba des marabouts; quelques-uns portent, sur des châssis de

bois, les haîtis d'étoffes, envoyés en offrande., à 1 occasion du moussem, pour décorer le tombeau de Sidi ben Aïssa. — Derrière les quêteurs suit le gros des Aïssaoua, qui font halte de temps à autre, en exécutant leurs contorsions et leurs jongleries : au premier rang, les gens farouches de lataïfa, ceux que l’initiation a décorés de noms d’animaux et qui se livrent à tous les débordements de leur emploi. Il est répugnant de les voir dévorer un mouton crû, qui leur est jeté, à peine égorgé, d’une maison voisine : les voici qui se ruent sur la bête pantelante, déchirent violemment la peau, en arrachent les entrailles, et cette meute humaine se partage les lambeaux de viande, sous les coups de bâton du moqaddem. Ces forcenés précèdent la masse des fokhra, qui forment une ronde, en hurlant et en dansant; leurs musiciens les accompagnent, pour les exciter au bruit de leurs instruments grossiers ; un autre affilié porte un brasier, sur lequel brûle du benjoin ; et le petit groupe de femmes Aïssaoua, qui s’agitent, échevelées et lamentables, clôt le défilé de la corporation. La procession se termine à la porte de Bab es-Segma, où a lieu le rendez-vous général ; les étendards sont alignés le long des murailles de la ville ; les taïfas s’attendent les unes les autres, jusqu’à ce que toutes aient effectué la traversée de Fez ; puis, vers le tard, quand s’est réunie la multitude des Aïssaoua, les pèlerins partent d’un même mouvement à travers la plaine. Les étendards sont repliés et portés sur l’épaule ; tout le monde voyage à pied, sauf les femmes et les vieillards qui vont à mule, et ce peuple d’extasiés passe la nuit à belle étoile, au beau milieu du Sais. Ce n’est que le lendemain de leur départ qu’ils pour-

ront arriver à Mékinez, dont les séparent 60 kilomètres de chemin.

Cette année, on eut, jusqu’au dernier moment, des doutes quant à la possibilité d’exécuter le pèlerinage; le Saïs n’était point sûr, infesté de cavaliers berbères, et, pendant de longues semaines, les communications avaient été interrompues entre la capitale et Mékinez. L’intervention du grand moqaddem leva les hésitations; il ne voulut point priver les Ouled-Cheikh des revenus du moussem, et il eut un rêve propice, dans lequel Sidi ben Aïssa lui-même apparut pour encourager ses serviteurs et les rassurer quant à l’issue de leur voyage . De fait, tout se passa le mieux du monde, et les Béraber négligèrent le flot méprisable, qui coulait vers Mékinez, sous la protection du Cheikh Parfait. Les Hamadcha furent moins hardis; ils firent bien leur procession annuelle à travers la ville, mais ils la terminèrent au Dar el-makhzen, où le gouvernement les invita à exécuter leurs jongleries ; si bien que la koubba de leur fondateur dut se passer de leurs hommages et de leurs ziaras. De façon à bien voir les processions, qui sont un des plus pittoresques aspects de la vie de Fez, le makhzen avait eu la bonté de me faire installer dans une petite maison sur la Talaà. De là, j’ai vu défiler les taïfas successives ; et, au milieu de l’une d’elles, j’aperçus mon propre domestique, qui se livrait à des contorsions de sauvage : Ahmed est, pourtant, un garçon doux et paisible, élevé dans le scepticisme cosmopolite de Tanger ; mais l’événement m’apprit qu’il était Aïssaoui et qu’il avait même reçu l’initiation en qualité de chacal; il revint à la maison beaucoup plus tard, épuisé de ses exercices, et sa rezza, couverte de taches de

sang, témoignait du mouton crû, dont il avait mangé.

Le 7 juillet, tombait la fête de l’Ansra. Elle ne commémore aucun souvenir religieux, elle n’est point chômée, mais on a l’habitude de la célébrer dans les familles marocaines, et l’usage veut qu’on la signale par de multiples aspersions d’eau. Dans les maisons, on se jette de l’eau les uns aux autres ; on en répand sur les passants du haut des terrasses, et, dans la rue, les enfants sont tous munis de petites seringues en fer-blanc, pour en diriger un jet sur les promeneurs inattentifs. Naguère, cet arrosage réciproque était licite ; de l’aube jusqu’à midi, on pouvait jeter de l’eau en liberté, et le gouverneur de Fez el-Bali ne manquait jamais de parcourir les rues, afin de recevoir de ses administrés une douche annuelle. Aujourd’hui, les règlements sont plus sévères, les amusements de l’Ansra sont simplement tolérés, et les Fasis ne doivent plus jeter d’eau à leur prochain que si celui-ci se montre prêt à prendre la plaisanterie par le bon côté. Il paraît que l’Ansra n’est ni d’institution musulmane, ni d’origine arabe ; elle serait venue aux Marocains des chrétiens ou des Juifs. En fait, c’est la fête de l’été, et elle correspond à notre Saint-Jean. Mais elle dérive plus probablement de la Pentecôte hébraïque, qui tombe dans le mois de mai, et où les aspersions d’eau sont également coutumières dans les mellahs, en souvenir de la remise de la Loi, que la Bible compare à une source d’eau vive.

Tandis que les Fasis vaquaient ainsi à l’accomplissement de leurs traditions annuelles, la mahalla de Si el-Mehdi el-Ménehbi, envoyée dans la direction de Taza, poursuivait sa marche à travers le Djébel. En cours de route, sa composition s’était constamment

modifiée ; d’aucuns étaient partis, tels les Béraber, qui l’avaient presque tous quittée, et la désertion, qui est l’habitude inhérente à toute troupe marocaine, avait affaibli ses effectifs primitifs ; mais d’autres étaient venus, notamment les contingents successivement arrivés du Haouz, et le caïd el-Youssi s’était décidé à redescendre de sa montagne pour joindre le camp du makhzen. Si bien que la mahalla comptait une douzaine de mille hommes, c’est-àdire une force suffisante pour passer au travers des tribus djébaliennes, dont l’hostilité restait persistante. A peine l’armée impériale se présentait-elle à l’entrée du territoire d’une tribu, que celle-ci apparaissait en armes sur les côtés, engageait tout d’abord un combat rapide et lui infligeait quelques pertes; puis, selon l’invariable coutume, les Djebala procédaient à la taârguiba et venaient à la mahalla couper lesjarrets de malheureux moutons, afin d’indiquer qu’ils ne répugnaient point à entrer en négociations ; leurs chorfa s’abouchaient avec les gens du makhzen, qui achetaient le passage à prix débattu et la mahalla se remettait en marche, sans cesse harcelée, avançant par le seul fait de sa masse, menacée à chaque instant de quelque surprise, obligée de laisser l’insurrection se reformer derrière elle et ne parvenant à établir l’autorité du makhzen que sur le lieu même de son campement. De mémoire de Marocain, jamais agitation ne s’était montrée aussi tenace, et cette ténacité même indiquait assez à quel point l’idée de réprobation contre les allures anormales du chérif couronné s’était implantée dans l’esprit mobile des tribus.

Ce fut ainsi que, dans la première quinzaine de

juillet, le makhzen, après deux mois de campagne, réussit à avancer d’une centaine de kilomètres vers l’Est et à pénétrer dans Taza. L’affaire ne fut pas bien chaude; on se tira de loin quelques coups de fusil inoffensifs; les troupes profitèrent de leur entrée en ville pour piller et violera loisir; des femmes furent vendues comme butin ; une douzaine de juifs périrent dans la bagarre et l’armée chérifienne put s’installer dans les murs de Taza, que vint aussitôt battre l’irréductible hostilité des tribus, provoquant le renchérissement des vivres, coupant les adductions d’eau et interceptant de son mieux les communications avec Fez.

Le succès du makhzen fut célébré sans grand enthousiasme dans la capitale. Quelques coups de canon, des félicitations rapides, une semaine de nzàha discrète, tel fut le bilan des réjouissances officielles. Les basis sont trop frondeurs de nature pour se réjouir volontiers des avantages du makhzen et le makhzen lui-meme ne montre plus grande envie de célébrer des succès précaires qui relèvent à peine son prestige ; car c’est, non point la force, mais 1 argent qui les lui donne, et chacun d’entre eux fournit une preuve nouvelle de la persistance de 1 agitation, en montrant qu’elle n’a pas pour base la personnalité du Rogui, mais bien un mouvement unanime de réprobation contre les erreurs du souverain. Cependant, comme la présence de la mahalla à Taza permettait désormais d’acheminer en sécurité une force suffisante par la vallée de l’oued Innaouen, on résolut de procéder à une tentative suprême afin de s’imposer aux revêches populations de l’Est, et le départ du gouvernement impérial fut aussitôt décidé

En installant à Taza le sultan et son makhzen, il restait une dernière chance d’ébranler les résistances des montagnards berbères, en leur manifestant la Majesté Chérifienne, la grandeur de ses traditions musulmanes et son indépendance absolue à l’égard de toute influence étrangère.

Par une impulsion rapide, tout fut prêt en quelques jours : le Tesrat, réalisé sur l’esplanade du méchouar, donna, pour le départ, un effectif de 6.500 hommes dont le personnel de la cour formait la plus grande part; le lendemain, le sultan descendit solennellement à Fez el-Bali, pour y prendre congé de la koubba de Moulay Edriss. Enfin, le 21 juillet, le makhzen sortait de Fez pour aller camper au pont du Sebou. C’était son premier mouvement dans la direction de l’Est, où il allait tenter de rétablir par sa présence un prestige très avarié. Il va sans dire que le petit noyau d’amuseurs européens, qui restait encore cramponné autour du Dar el-Makhzen, attendant anxieusement un revirement du souverain et la reprise de l’exploitation antérieure des fantaisies chérifiennes, fut invité à rester à Fez et à ne point compromettre, par sa venue, le succès du voyage. Et c’est ainsi que, pour la première fois depuis plus de deux ans, Moulay Abdelaziz se trouva coupé de tout contact avec les aventuriers, qui avaient vécu de son inexpérience et provoqué par leurs imprudences la crise actuelle.

Le campement constitue l’un des aspects normaux de la vie du makhzen. On sait que le gouvernement du Maroc est mobile par essence, qu’il se transporte régulièrement du Nord au Sud, entre Fez et Marrakech, suivant une voie déterminée, en utilisant les deux

étapes de Mékinez et de Rabat. C’est la fantaisie chérifienne, où plutôt la nécessité d’affirmer l’autorité de l’Etat par la présence souveraine, qui règlent les déplacements du sultan : si quelque incident sérieux survient dans un coin quelconque de l’Empire, si l’agitation périodique des tribus devient d une gravité exceptionnelle, alors le makhzen se voit obligé de s’écarter de sa route traditionnelle et de faire manifestation d’existence sur le point menacé. L’histoire marocaine n’a jamais connu de sultan sédentaire : il leur a fallu à tous se rendre successivement dans les différentes villes impériales, quel que fût leur goût spécial pour l’une d’entre elles, faire campagne contre des prétendants issus de la dynastie régnante ou pourchasser des imposteurs exploitant contre le régime établi l’extraordinaire crédulité des foules et leur penchant au surnaturel. Les plus grands souverains du Maroc ont été les plus voyageurs. Moulay Ismaïl, qui fut contemporain de la seconde moitié du règne de Louis XIV, vécut vingt-quatre ans de suite sous la tente et réussit, par cet effort, à établir un pouvoir effectif d’Oudjda jusqu’à l’oued Noun. Ce fut, d’ailleurs, la plus glorieuse époque des chorfa Alaouites, et aucun de ses successeurs n’a pu se flatter de détenir pareille autorité. Le dernier sultan, Moulay el-Hassan, qui fut, à sa manière, un des meilleurs souverains de ce pays, prit la peine d’apparaitre, de sa personne, à toutes les extrémités de l’empire, et ce fut au Tadla, en plein blad es-Siba, qu’il fut surpris par la mort. Ce fut donc en campement que Moulay Abdelaziz fut proclamé par le makhzen et son nom proposé à l’adhésion des villes et des tribus.

Aussi le fait de quitter l'un quelconque des Dars el-makhzen pour s’installer sous la tente est-il un événement assez courant clans le fonctionnement du gouvernement impérial, pour qu’il soit l’objet d’une qaïda très stricte et de traditions scrupuleusement suivies ; si bien que le départ et le voyage de cette puissance nomade s’effectuent avec cet ordre réel, sous les apparences d’une prodigieuse anarchie, qui caractérise toutes les manifestations de l’Etat marocain. Le 21 juillet, jour fixé pour le départ, grande animation en ville ; dès le matin, les mules, chargées de bagages et de matériel de campement, dévalent par les rues en pente de Fez el-Bali pour gagner l’issue de Bab Fetouh ; aux portes des vizirs, des gens de la cour et des secrétaires du makhzen, désignés pour être du voyage, les muletiers chargent leurs bêtes et les visiteurs se pressent, afin de prendre congé des partants. Ceux-ci doivent être en effet rendus de bonne heure au Dar el-makhzen, où a lieu le rendez-vous général en vue de la formation du cortège chérifien. A onze heures précises, on se met en route, et Moulay Abdelaziz sort de Fez, avec son makhzen, laissant derrière lui, comme khalifa, son oncle Moulay Arafa, assisté d’un petit personnel de cour et d’État.

Suivant l’usage, une délégation de la communauté juive attendait le souverain dans le méchouar. Que le sultan arrive ou parte de sa capitale, qu’il s’agisse d’une fête dans la famille régnante, ou d’un succès du makhzen, le mellah ne manque jamais d’envoyer quelques-uns des siens pour apporter au palais les hommages de tous ; — les juifs sont toujours les premiers à apparaître devant le chérif couronné, prêts

à manifester leur joie du moindre bonheur qui lui advient, et constamment empressés à faire preuve d’un loyalisme déchaîné. — Leur délégation se compose de plusieurs membres du conseil de la communauté, suivis de la foule oisive du mellah ; des musiciens les accompagnent au bruit de leurs instruments; de solides gaillards font flotter au bout de longues perches, en guise d’étendards, des ceintures dorées de femmes et des foulards de soie ; tout ce monde est pieds-nus, et ce sont les seules circonstances dans lesquelles il soit loisible aux juifs de pénétrer au Dar el-makhzen. — Une fois introduits dans l’enceinte gouvernementale, les musiciens redoublent d’ardeur, les étendards s’agitent et la délégation se met à pousser des cris enthousiastes en l’honneur du prince ; après quoi, les juifs sont d’habitude reçus et congédiés par un vizir... Cette fois, le sultan prit la peine de les accueillir en personne ; il daigna leur adresser, sans mot dire, un geste de remerciement, et fit remettre à la musique du mellah une gratification de trente douros. La foule musulmane avait témoigné d’une moindre ardeur ; et ce fut au travers de passages muets et vides que le cortège impérial sortit de Fez el-Djedid par la porte de Bab es-Segma, afin de contourner les murs de l’Aguedal et de redescendre, par la vallée de l’oued ez- Zitoun, dans la direction du pont du Sebou.

Je m’étais placé, pour assister au défilé du Makhzen, parmi les oliviers, au pied du bastion Sud : de là, la vue embrassait un fouillis de verdure, remplissant les fonds et les pentes de la vallée ; derrière, apparaissaient les murailles et les maisons des deux Fez ; l’eau courait en tous sens pour irri-

guer les jardins, et la route, assez étroite, où devait se développer la pompe chérifienne, montait et descendait entre des haies de cactus, toute ombragée de grenadiers et d’oliviers. Depuis le matin, le chemin était parcouru par les muletiers du makhzen, qui se rendaient au campement, avec leurs bêtes chargées, afin d’y rejoindre l’ensemble du convoi. Brusquement, une foule nombreuse se montra au sommet du Dar el-Maharez, descendit d’un pas rapide dans le creux de l’oued ez-Zitoun, passa au pied même de la colline où je me trouvais et disparut vers l’Est, en longeant les murs de Fez el-Bali. C’était le makhzen partant en campagne et accomplissant la brève étape du premier jour.

En tête venaitune ligne de cavaliers, portant les étendards, puis une fanfare à cheval, dont les musiciens, vêtus de longs caftans, s’évertuaient sur leurs instruments de cuivre; suivaient, en groupes confus, les msakhrin, formant la garde impériale, pêle-mêle avec des canons de campagne chargés sur des mules, derrière lesquelles couraient les artilleurs. Autour du sultan s’observait un ordre relatif. Le caïd el-méchouar précédait le corps des officiers de la couronne, qui portaient chacun, dans un étui de voyage, l’insigne de sa fonction ; — le parasol, qui doit recouvrir la personne souveraine, était enveloppé dans sa gaine, les lances, qui l’encadrent, entourées d’étoffes ; les armes, que l’on porte derrière le sultan, restaient dans un fourreau protecteur. Moulay Abdelaziz, tout couvert d’un long vêtement de drap crème, monté sur un cheval blanc, harnaché de vert, venait ensuite d’un amble très vif ; auprès de lui, les esclaves noirs, chasseurs de mouches.

faisaient, de temps à autre, des gestes rapides avec leurs pièces de mousseline ; cinq chevaux, conduits en main, se cabraient au devant du souverain, et une vaste litière rouge, portée par deux mules, se trouvait là toute prête pour recueillir, en cas de besoin, la lassitude impériale. Derrière le sultan, la cohue se pressait, désordonnée et impulsive, uniquement arrêtée par la nécessité de ne point fouler l’entourage chérifien ; vizirs et secrétaires du makhzen, montés sur des mules, artilleurs à pied, cavaliers à cheval, tout ce monde allait dans un nuage de poussière, se hâtant vers le lieu désigné du campement. Parfois, un groupe s’élançait en une fantasia subite, brandissait ses armes, puis marquait un court temps d’arrêt pour reprendre un peu d’espace en vue de cet exercice favori. C’était une débandade universelle, à laquelle le chérif couronné fournissait un point de ralliement, et il paraît que cet aspect incohérent a été, de tous temps, revêtu par les expéditions des sultans du Maroc.

Du 21 au 26 juillet, le makhzen campa au pont du Sebou ; avant de mettre en route une masse aussi considérable d’hommes, de bêtes et de charges, il est nécessaire de disposer de quelques jours, afin de réunir et d’ajuster le convoi. Le camp s’étendait dans la plaine, sur la rive gauche du Sebou, à faible distance de la berge du fleuve ; il affectait la forme spéciale aux campements impériaux, d’un rectangle dont les angles s’arrondissent; et, comme on avait pris soin d’en interdire l’accès aux Européens, il fallut se contenter d’observer, de la colline prochaine du Dar ben Amar, la disposition de la ville de tentes, où le gouvernement de l’empire, dans sa marche

vers l’Est, allait fonctionner pour une durée indéterminée. L’enceinte du camp est formée par une ligne extérieure de tentes, occupées par les msakhrin : c’est la garde impériale qui veille à la sécurité du sultan et forme autour de lui une forteresse vivante ; elle assure la garde de nuit et fournit des sentinelles qui se relèvent, à tour de rôle, en poussant de perpétuels cris d’appel. Ces cavaliers sont recrutés parmi les quatre grandes tribus makhzen, et les cinq tribus quasi-makhzen du Haouz ; une place traditionnelle est affectée au contingent de chacune de ces tribus, et, en avant, dans l’intérieur du camp, sont installées les tentes de leurs caïds. Le coin sud-ouest est occupé par les Abda et les Ahmar ; sur la bande occidentale, les Oudaïa, puis les Chéraga; sur le front septentrional, les Bouakhar et les Chérarda ; à l’Est, les Rahamna, les Menahba et les Hârbil ; enfin, dans le coin sud-est, l’artillerie, avec les canons alignés. Tel est le rempart, qui, dans le camp comme dans l’Etat, a été créé pour servir de défense et de point d’appui à l’autorité chérifienne.

Au milieu du large espace ainsi circonscrit, se trouve planté Vafrag, c’est-à-dire une toile circulaire de 2 mètres environ de hauteur, fixée sur des piquets; dans cet enclos, se dressent les tentes formant 1 habitation du souverain et, comme telles, impénétrables à tous, excepté aux eunuques et aux femmes désignées pour le voyage. Gomme lieu de réception ou d’audience, un abri en toile, de forme canee, le sioucin , est éleve en bordure de l’afrag. Juste en face de cet endroit spécial, réservé aux communications du prince avec le monde extérieur, est placée la tente du caïd el-méchouar, le grand

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maître de la cour ; un peu plus loin, s’alignent trois autres tentes, khima, réservées aux travaux des vizirs et dont la principale sert éventuellement de mosquée pour la prière. Ainsi se forme le Dar elmakhzen pendant les périodes de voyage. Autour de l’afrag, se succèdent les tentes des vizirs et des secrétaires, les locaux affectés aux cuisines, puis, en longues lignes, entravés par les pieds, les chevaux et les mulets du convoi, avec les deux corporations des écuries impériales et des muletiers du makhzen. L’aspect de ce campement est fort pittoresque ; ces groupes d’hommes et d’animaux se mêlent au milieu de cette ville de tentes, dont le vent gonfle les toiles ; au lieu de simples tentes arrondies, comme celles du menu peuple, les grands personnages disposent de tentes allongées, portant des applications d’étoffe bleue et surmontées d’une boule de métal — jamor — de dimensions variées, et dorée ou argentée, selon le rang de celui qui y habite.

Le 26 juillet, au matin, fut décidé le départ définitif. Si el-Mehdi el-Menehbi, accourant au devant de son souverain avec une troupe de cavalerie, était signalé à faible distance dans la vallée de l’oued Innaouen. Donc, le makhzen se trouvait désormais en force suffisante pour imposer son passage au travers des tribus récalcitrantes, et l’heure était venue de partir. Pendant la prière de l’aube, les tambourins résonnèrent, et la petite fanfare de Bouakhar, chargée de jouer de la musette, sous la direction héréditaire d’un descendant du marabout Sidi Ali el-Goumi, fit entendre le son grêle des ghaïtas pour annoncer la mise en route. Aussitôt, les tentes furent abattues, les bêtes chargées et le

petit corps de cavaliers, formant l’avant-garde, le gouad, partit en vue d’éclairer la route, de fixer la direction et la longueur de l’étape ; celle-ci est ordinairement de trois heures et il est de règle que, sur les dix heures du matin, tout le monde soit déjà installé dans le campement du jour. Derrière le gouad, bêtes et gens suivent à leur gré, les uns par groupes sympathiques, les autres à la débandade, tous se poussant et se bousculant afin d’arriver le plus tôt possible et d’aménager leur campement à la place connue d’avance, par rapport à la tente impériale, dont le piquet central, surmonté d’une boule d’or, est planté, dès l’arrivée, pour indiquer la halte choisie. Le sultan et sa suite immédiate sont les dernieis a partir , car, en arrivant a l’etape, le souverain doit entrer dans un camp complètement dressé. Il laisse donc s’écouler devant lui le désordre de sa mahalla ; puis, quand le moment est venu de se mettre en marche à son tour, la musique commence à jouer, et continue de le faire pendant tout le chemin. Autour du souverain se trouve la seule formation qui maintienne quelque apparence d’ordre, au cours de la route ; en dehors des vizirs et des officiers de la couronne, Sa Majesté Chérifienne se trouve précédée et suivie d’un escadron de msakhrin, pris dans les quatre tribus makhzen. Il est de tradition que les Chéraga et les Oudaïa fournissent le gioupe de tête, les Cherarda et les Bouakhar celui d’arrière. Avec ces derniers, voyage, tenu en mains, un cheval isabelle à crinière noire; son rôle consiste à porter 1 exemplaire du pieux ouvrage de Sidi el- Bokhari, qui, est le palladium de la tribu.

Une fois l’étape franchie et l’installation faite

dans les conditions accoutumées, lemakhzen reprend sa vie normale. Les vizirs se rendent aux tentes du Dar el-makhzen ; les secrétaires travaillent dans les archives, qu’ils ont pris soin d’emporter avec eux ; le sultan donne des audiences dans le siouan. On observe en campagne les mêmes règles que dans les villes impériales et c’est le même personnel qui est chargé de l’exécuter. Rien n’a changé dans le fonctionnement du makhzen, sinon que les obligations religieuses sont moins strictes ; la prière est légitimement écourtée à cause du voyage ; l’office du vendredi n’a pas lieu. En temps de Ramadan, le jeûne est rompu, et il n’y a de prière collective que celle du soir, pour laquelle on se réunit dans les tentes du Dar el-makhzen. C’est le canon qui se substitue à la voix du muezzin pour annoncer les heures de l’aube, du maghreb et de l’acha.

Ainsi se mit en route la mahalla chérifienne, dès le matin du 26 juillet ; ses bandes désordonnées franchirent le Sebou pour gravir, sur la rive droite, les hauteurs de l’Onq el-Djémel ; le sultan partit à son tour, et, quelques heures plus tard, on apercevait les tentes du campement impérial, garnissant, à une dizaine de kilomètres plus à l’Est, la crête des Mtafi.

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