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CHAPITRE XX

OUAZZAN

Départ de Fez. — De Fez à Ouazzan. — A travers les Ouled- Djamaà et le Gharb. — Les travaux agricoles. — L’azib de Mazariya. — Ouazzan. — Moulay Abdallah ech-Chérif et la « maison de la garantie ». — Ses successeurs : Moulay et-Touhami et Moulay et-Tayeb ; l’expansion de la confrérie des Touhama (Taibiyin). — Le caractère de la zaouïa d’Ouazzan et ses rapports avec le makhzen. — Puissance des chorfa ouazzanis : organisation de la confrérie et pèlerinages. — L’administration de la ville et de la zaouïa : c/ién/eZ-èara^mézouaretautorités du makhzen.— -Moulay el-Arbi. — Autonomie de fait de l’état théocratique d’Ouazzan. — La communauté israélite : le tombeau du saint juif, Rabbi Amran Bendiouan. — Le Djebel Bou Helâl. — La tribu des Masmouda. — D’Ouazzan à el-Ksar et à Tanger.

Tanger, août 1903.

Nous sommes restés six mois à Fez et c’est un séjour vraiment bien prolongé; la vie y devient à la longue un peu sévère pour un Européen, surtout dans les circonstances que traverse actuellement le Maroc... L’agitation dont Bou Hamara est le chef nominal est un de ces mouvements de nature religieuse, coutumiers au Maghreb, soulevant le pays entier contre les tendances novatrices de son souverain, devenu l’objet d’une universelle répro-

bation. Comme au xvie siècle, lors de l’avènement des chorfa Saadiens, il tend à refermer l’Empire, à peine entr’ouvert., pour rejeter le chrétien sur les côtes. Assurément, les Fasis sont pacifiques et vous ne vous sentez pas, de leur part, l’objet d’une malveillance particulière; mais l’état d’esprit actuel vous fait saisir, plus nettement encore qu’en temps ordinaire, combien l’Européen, qui se hasarde dans l’intérieur de ce pays, s’y constitue le prisonnier des Marocains, à peine toléré dans un pays farouche d’indépendance et totalement étranger à nos idées ou à nos croyances. A vrai dire, le makhzen est plein d’égards pour ses hôtes ; mais il leur fait, à chaque instant, sentir la réserve que leur impose le malheur des temps ; ils les invite à s’abstenir de fréquenter certains endroits, à ne point sortir des murs de la ville pendant plusieurs semaines, ou même à ne pas s’écarter du quartier des jardins ; il pèse à son gré sur toute leur existence, les retient ou les congédie selon ses convenances. Si bien, qu’à la longue, vous finissez par vous sentir légèrement inconfortable, gêné dans les entournures, empêtré par une civilisation qui se refuse encore à tout contact avec la nôtre et dominé par un gouvernement qui, vivant de la désunion des puissances, a eu une diplomatie assez habile pour échapper jusqu’à ce jour à toute prise européenne appréciable. Aussi est-ce toujours une redoutable épreuve que d’aborder le makhzen, et les gens assez rares, qui ont eu la bonne fortune de se tirer heureusement de l’aventure, n’y ont pu réussir qu’à force de souplesse et de patience.

Il était dit que la volonté du makhzen nous pour-

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suivrait même après notre départ de Fez et pèserait sur tout notre itinéraire de retour. Nous désirions, comme de juste, en quittant la capitale, visiter Mékinez et traverser le Zerhoun, avant de reprendre la direction de Tanger. Par malheur, nous nous heurtâmes, sur ce point, à une formelle opposition . Les tribus Beraber, qui infestent les environs de Mékinez, — Ghérouan et Zemmour — continuaient d’être en mauvais termes avec le makhzen, et celuici les jugeait capables des pires procédés à son égard. Or, comme le correspondant du Times venait précisément de se laisser enlever par les Djebala, voisins de Tanger, le Makhzen redoutait, que, par esprit d’imitation, l’idée de s’emparer d’Européens ne vint aussi à germer dans le cerveau des Beraber ; c’est pourquoi il se refusait à autoriser notre voyage dans une ville devenue, depuis un an, un centre d’agitation.

Donc, nous partîmes dans l’après-midi du 26 juillet. Le sultan nous avait fait parvenir, la veille, les cadeaux qu’il a coutume d’offrir aux hôtes du makhzen : un joli cheval noir avec une selle et un harnachement de parade, vert et or, des tapis de Rabat, des poignards, et, pour nos gens, des pièces d’étoffes... Notre caravane était peu nombreuse : une vingtaine de mules et cinq mokhaznis ; mais la présence d’un caïd er-raha, appartenant au guich des Ghérarda, et d’un a-min, chargé d’assurer la mouna, lui donnait, en chemin, une fort prestigieuse apparence. L’occasion avait également tenté toute une famille musulsulmane, qui, hermétiquement voilée, fit route avec nous, ainsi que deux négresses, en détresse à Fez, qui devaient rejoindre leur propriétaire à Tanger.

De Fez à Ouazzan, on compte un peu plus de 100 kilomètres et une vingtaine d’heures de voyage. Dès la sortie de la capitale par la porte de Bab es- Segma, on remonte les pentes du Tghât, pour prendre celui des trois chemins de Tanger, appelé le « chemin d’en haut », qui cherche le plus court en longeant le pied du Djébel, mais n’est praticable que dans la saison sèche, à cause des nombreux passages de gué qu’il comporte.

Nous sommes maintenant à une époque de l’année où les voyages commencent à devenir pénibles au Maroc. La chaleur n’est pas extrêmement forte; à peine, pendant quelques jours, à Fez, le thermomètre s’est-il approché de 40 degrés. Néanmoins, il n’est plus possible de marcher au milieu du jour : il faut lever le campement dès l’aube, couper la journée par une longue halte dans quelque endroit ombragé et achever l’étape vers le soir. La campagne elle-même a perdu la plus grande partie de son charme ; les fleurs, qui sont la joie du pays et le recouvrent depuis les premières pluies de l’automne jusqu’à la fin du printemps, ont tout à fait disparu. Il ne reste plus que les lauriers-roses, qui encombrent le lit de tous les cours d’sau du Gharb, et sont en fleurs au milieu de l’été * ^a récolte est déjà faite et la moisson rentrée ; les chaumes jaunissent dans les champs ; les chardons envahissent les parcelles restées en friche; la terre est nue et triste; seul, le nombreux bétail, venu au pâturage — chevaux, mules, bœufs, moutons et chèvres — apporte quelque animation dans la campagne. Il n’y a plus de verdure sur le sol que là où ont été plantés les maïs et les sorghos. C’est le moment le plus actif pour les tra-

vaux agricoles. Dans les clôtures de nopals et de branchages épineux qui entourent les villages, s’amoncelle la paille que l’on hache menu pour le bétail, et le blé, une fois battu, est chargé sur de petits ânes qui vont le conduire aux silos prochains.

A l’inverse de ce qui se passe dans le reste du Maroc, la récolte actuelle a été favorable dans le Gharb. Bonne en blé, elle a été un peu moindre en orge, à cause de la sécheresse de l’hiver.

Les cultivateurs du Gharb font leurs semailles, en blé et en orge, à deux époques différentes, selon la nature du grain : ils distinguent le bg]&±&i le Mv zouzi. Le premier est ensemencé dès la fin d’octobre, fê second au hagouz(ieT/\k janvier), c’est-à-dire dans les premiers jours de l’année julienne, qui est adoptée, au Maroc, en concurrence avec le calendrier musulman. La moisson commence avec le mois de juin; le maïs a été planté en mars et le sorgho en mai. Les préoccupations agricoles sont choses trop graves pour ne point s’imposer à l’anarchie marocaine : par un accord tacite entre les tribus, la période de la moisson constitue une trêve de Dieu, et le makhzen est assuré d’avance que, jusqu’à ce que la récolte soit complètement e^ieilotée, il n’a pas à redouter un excès d’agitation. S f

Il faut huit heures pour aller de Fez au Sebou, en coupant la boucle du fleuve, à travers le territoire desOuled-Djamaâ. C’est une contrée fortement ondulée, où les collines monotones se succèdent aux collines, sans autres arbres que quelques bouquets d’oliviers ou de figuiers et des haies d’aloès, dont les grandes tiges ont poussé, depuis deux mois, en épanouissant leurs panaches. Le pays est bien cultivé;

il a été soigneusement défriché, si bien qu’il ne reste plus guère sur le sol ni jujubier ni palmier nain. Le bétail est beau; les villages nombreux; les maisons de briques sont recouvertes de toitures de chaume et encloses de branchages épineux. A mesure que 1 on avance dans le Uharb, les maisons deviennent moins fréquentes, pour faire place aux tentes, et les haies de nopals se multiplient; les figues de Barbarie commencent à mûrir sur les grosses feuilles en forme de raquettes; leur fleur jaune est déjà tombée; elles prennent une teinte cuivrée ; et les paysans se mettent à cueillir les fruits mûrs avec une longue tige de roseau, terminée par une petite corbeille. Parfois, l’on passe devant un grand enclos en pisé; c’est un azib, autour duquel se groupent khammès et azaïbiya et dont le propriétaire habite Fez. Tel est l’azib de Ben Itto, a trois heures de la capitale, où nous avons campé le premier soir de notre voyage. Un peu auparavant, le chemin avait traversé les plissements d’un terrain rougeâtre, à l’endroit nommé El- Mghîrat el-Homar (les petites cavernes rouges); dans le lit desséché des ruisseaux, y persistait un dépôt salin, et le sel, employé à Fez, est recueilli là dans des bassins établis pour l’évaporation des eaux.

En descendant vers le Sebou, la plaine s’élargit et l’on atteint, sur le fleuve, les terres des Oudaïa, qui se prolongent depuis l’oued Mekkes. La vue devient très étendue : à gauche, la ligne du Zerhoun ; adroite, le Djébel; en face, le piton des Chérarda. Nous passons le Sebou au gué de Sbéyit, qui doit son nom à un petit marché du samedi. Le fleuve y a une cinquantaine de mètres de largeur entre ses berges peu profondes; il est, pour le moment, très bas, et

nos chevaux n’ont jamais d’eau jusqu’au poitrail. Sur les rives, les douars sont nombreux, les vergers de figuiers et d’oliviers se multiplient, et, tout au bord, des norias élèvent l’eau pour arroser des cultures de melons, de courges, de potirons et de pastèques, dont la saison actuelle est précisément celle de la maturité.

Il nous faut deux heures, depuis le gué de Sbéyit, pour atteindre l’azib de Mazariya. Nous sommes maintenant sur le territoire des Hejjâoua, qui occupent, le long du fleuve, une bande de terrain étroite et allongée. C’est une petite tribu, arabe et naïba, qui se rattache, avec les Seffian et les Béni-Mâlek, à la région du Gharb proprement dit. Jusqu’à l’an passé, le makhzen lui avait avait donné pour caïd le pacha des Chéraga; elle relève aujourd’hui du caïd el-Gueddari, des Béni-Hasen.

L’azib de Mazariya est une longue construction en pisé, adossée à la ligne de collines, qui domine la berge du Sebou; aux deux côtés de l’habitation sont groupées les huttes ou les tentes des travailleurs, et, sur la pente qui va vers le fleuve, s’accumulent la paille et les grains. L’azib appartient aux chorfa d’Ouazzan; c’est un important domaine, comptant une centaine de cultivateurs et l’on y laboure avec vingtcinq charrues. L’un des chorfa réside en ce moment à Mazariya. Moulay Ahmed est un jeune homme, un peu court de taille et déjà très fort ; il est le personnage entendu et le véritable homme d’affaires de la maison d’Ouazzan. Comme la récolte des azibs constitue le plus fort appoint des revenus de la zaouïa, les chorfa se sont partagés la besogne, en se répandant dans tout le pays pour surveiller leurs travaux

agricoles. Moulay Ahmed a donc laissé sa famille en ville et est venu s’installer à Mazariya, avec deux esclaves pour toute distraction. 11 va sans dire que, sur son passage, les paysans multiplient les marques de respect à un seigneur religieux, muni d’une aussi puissante baraka; mais le chérif ne prend point la prestigieuse attitude des tournées de ziaras; quand il vient au campement pour nous souhaiter la bienvenue, il est vêtu d’une vulgaire djellaba noire, et il apparaît comme le plus gros propriétaire rural du district, qui vient surveiller son moqaddem dans la gestion de ses intérêts. A l’heure du maghreb, il nous conduit dans la grande cour de l’azib, où ses gens viennent chercher le repas du soir, tandis que les bêtes s’alignent entravées pour la nuit et que les dernières charges de grains achèvent de disparaître dans l’énorme silo béant.

De Mazariyajusqu’à Ouazzan, les azibs des chorfa se multiplient de telle sorte que, pendant deux journées de voyage, ce pourrait toujours être sur leurs domaines que nous ferions la halte du milieu du jour et celle de la nuit. A peine la caravane s’arrête-t-elle quelque part, que se présente aussitôt une théorie d’azaïbiya, apportant la mouna accoutumée, les œufs, le beurre, les poulets, le sucre, les bougies et les plats de couscous. Nous nous écartons, d’ailleurs, de la route makhzen; tout le long du Djébel, nous voyageons sous la protection des chorfa, et Moulay Ahmed nous fait accompagner par une petite troupe de Djébala, au service de la famille chérifienne, gens vêtus d’une courte djellaba brune, armés d’un vieux fusil à piston et portant en sautoir le récipient pour la poudre, en bois couvert de clous dorés.

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En quittant Mazariya et la plaine du Sebou, la route traverse, pendant quatre heures, un plateau ondulé

etmédiocrementpeuplé,leplateaudeBou Djemmàna,

pour redescendre dans la vallée de la rivière Ouargha, qui est presque aussi large que le fleuve dans lequel elle se jette un peu plus bas. Ce sont les mêmes bouquets d’arbres sur les rives, la même accumulation de douars, les mêmes norias, les mêmes cultures de melons et de pastèques. La vallée de l’oued Ouargha ouvre une large échancrure dans le Djébel, où elle s’enfonce profondément; on n’aperçoit que dans le lointain le rétrécissement des grandes montagnes, avec, en avant, le morne isolé qui porte la zaouïa de Moulay Bou Checa. Quatre heures encore, à travers le plateau de Bougdour, et nous arrivons au campement, établi dans le douar d’Aouf, sur la rive gauche d’un autre affluent du Sebou, l’oued Redat, que nous remonterons désormais jusqu’à Ouazzan. Nos tentes y ont été dressées à côté de la grande maison d un ancien caïd de la tribu des Seffian, sur le territoire desquels nous voyageons depuis l’Ouargha. Si el- Hosein ould el-Aaoufîya vint à nous, son bâton de chef à la main, en riche propriétaire, retiré des honneurs administratifs, et son hospitalité se traduit par la mouna coutumière en pays marocain.

D’Aouf à Ouazzan, sur cinq heures de route, le chemin suit presque constamment l’oued Redat. Le pays devient plus joli; la vallée se rétrécit; la rivière coule dans un fossé profond, encombré de lauriersroses; àl’est viennent mourir les derniers contreforts du Djébel; la campagne est dénudée; les cultures rares; le sol est recouvert de jujubiers, d’ajoncs et de palmiers nains; quelques vergers verdoyants plantés

d’orangers, de grenadiers, de figuiers, d’oliviers et de caroubiers. A mesure que l’on avance, le Djébel Bou Helàl, la montagne dominant Ouazzan, dont nous apercevions dans le lointain la crête allongée depuis le départ de Mazariya, se marque de façon plus nette. La situation même de la haute vallée de oued Redat en rend la sécurité précaire; elle n’ap* partient plus à aucune tribu déterminée; les douais y relèvent, tantôt des Seffian et tantôt des Béni-Mâlek ; la plupart des azibs sont la propriété des chorfa d Ouazzan et soumis à leur juridiction : un tel émiettement d’autorité rend la responsabilité indécise, si ien que la région est constamment exposée aux incursions des Béni-Mestara, dont les limites touchent

,a ™llee et (IU1 sont les Pïus incorrigibles pillards du Djébel.

Avant d’arriver à Ouazzan, le chemin s’engage dans la petite vallée latérale de l’oued Beyt, qui conduit au pied même du Bou Ilelâl, puis il contourne la montagne entre des haies d’aloès, au milieu d’une végétation très abondante d’oliviers, de figuiers et de lentisques; une vue superbe s’étend sur le Djébel, puis, brusquement, au passage d’une dernière crête, on aperçoit la masse allongée des maisons de la ville, ou l’on entre presque immédiatement par la porte de Bab Fatha.

Voici plusieurs années que le che'rif d’Ouazzan, Moulay el-Arbi, gravement malade, vit confiné dans sa maison ; et, à son défaut, les véritables chefs de la zaouia sont, son fils Moulay et-Tayeb et ses deux neveux, Moulay Ali et Moulay Ahmed. Or, ces trois chorfa sont, en ce moment, absents de la ville ; Moulay et-Tayeb se trouve en Algérie, en tournée de

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ziaras; Moulay Ali et Moulay Ahmed président à la moisson dans leurs azibs. C’est ainsi que nous avions rencontré Moulay Ahmed à Mazariya; quant à Moulay Ali, il remplit, surl’Ouargha, les mêmes devoirs de propriétaire. En leur absence, nous sommes accueillis par le feqih de la zaouïa, Si Abdesselam ben Hammo, un ouazzani, qui, ayant fait ses études à Fez, y a pris les manières plus affinées des Maures de la capitale et est deveuu l’intendant des chorfa. Il nous installe au bas de la ville, dans VArsat es-Sultan (le jardin du Sultan), où ont été hébergés tous les visiteurs qui se sont succédé à Ouazzan. C’est un vaste enclos, un véritable Aguedal, planté d’oliviers et d’arbres fruitiers, avec des parterres de fleurs et des carrés de légumes. Il s’y trouve, pour l’habitation, une maison carrée, à laquelle on accède par une allée, recouverte d’une treille de vignes; à côté, a été ménagé un bassin plein d’eau, sur lequel s’ouvre un vaste manzah; ces constructions sont séparées des jardins par un mur assez bas, au-dessus duquel s’épanouit, en pleine floraison, un superbe laurier-cerise. Nous restâmes ainsi trois jours les hôtes des chorfa; notre matériel de campement fut installé dans les chambres, et à chaque heure du jour, depuis l’aube jusqu’à l’acha, des nègres apportaient les plats les plus variés dans des réceptacles de bois, recouverts du traditionnel chapeau d’osier. C’était, à la première heure, la chaàriya, soupe de vermicelle, au lait et au beurre ; puis, à chaque instant, de ces galettes spongieuses, faites de semoule et de farine, avec du beurre, de l’huile ou du miel, qui se nomment des baghrirs ou des rghaïfs ; et, aux heures des repas, des ragoûts de poulet et de mouton.

Du haut de la terrasse d’Arsat es-Sultan, le regard embrasse Ouazzan, avec le cercle de ses environs: tout auprès, séparée par l’esplanade du souk, une longue bande de maisons étagées, à mi-hauteur sur les plantes verdoyantes du Bou Helâl, dont la ville épouse les mouvements successifs, plongeant dans les ravins et ressortant sur les arêtes. De la masse des habitations, où les demeures basses aux toits de chaume, habituelles à la montagne berbère, se mêlent aux cubes de maçonnerie, usités dans les villes marocaines, pointent le minaret et les voûtes blanches de la zaouïa de Moulay Abdallah ech-Cherif, qui est le principal sanctuaire de la ville et la résidence du cherif-baraka de la famille ouazzanie. Cette zaouïa est sa gloire et l’attraction d’Ouazzan ; elle lui fait une auréole de sainteté, analogue à celle que prête à Fez le tombeau de Moulay Edriss. Un peu plus loin, se détache le minaret octogone de la mosquée de Moulay el-Arbi ; puis, sur le Djébel-Boumeleh, qu’occupe un faubourg de la ville et derrière lequel se blottit le gros village de Qachriyin, s’éparpillent les tombeaux illustres, où reposent, soit dans de blanches koubbas, soit sous des toits de tuiles vertes, la succession des saints personnages, qui se sont transmis la baraka de l’ancêtre. Au-dessous, des jardins prolongent la ville ; puis se creuse le vallon de l’oued Zas qui s’en va rejoindre le Loukkos par l’oued er-Reha; au loin, se dresse leDjébel, par delà l’enchevêtrement de ses contreforts, qui viennent mourir dans la plaine du Gharb.

Ouazzan forme une agglomération assez importante et contient quelque 20.000 habitants; sa population est composée de gens du Gharb et surtout de

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Djebala des tribus voisines, Masmouda, Ghzaoua, Rehouna et Beni-Mestara, qui se sont fondus ensemble pour former les Ouazzanis; il s’y est joint quelques individus de tribus plus éloignées, notamment des Lakhmas et des Beni-Gorfat et même des gensduRifï, avec un léger appoint de juifs venus pour le commerce. Par un phénomène spécial au Maghreb, la renommée d’un marabout glorieux et le prestige de son tombeau suffirent à provoquer et à maintenir, sur les pentes du Bou Helâl, une ville aussi considérable que Ouazzan ; et le fait est d’autant plus remarquable que des villes de cette dimension sont d’une extrême rareté dans l’intérieur du Maroc.

Le fondateur de la maison d’Ouazzan, Moulay Abdallah ech-Chérif, est né en 1596. C’était un chérif Edrissite, de la plus illustre origine ; il descendait en ligne directe de Moulay Abdesselam ben Mchich, qui se fit, au xme siècle, le propagateur, au Maghreb, des doctrines mystiques de l’école chadélienne et dont l’enseignement domine la plupart des confréries religieuses, répandues au Maroc. Sa zaouïa de Tazrout, dans le Djébel Alam, continue à sanctifier tout le Djébel septentrional, dont il est le patron le plus vénéré. Or, les traditions d’Ouazzan veulent que Moulay Abdesselam ait eu une fille, qu’il désirait mariera son neveu, Moulay Mohammed, fils de Moulay Yemleh. La jeune fille, qui était fort orgueilleuse, refusa d’épouser son cousin, jusqu’à ce qu’elle eût la garantie que les enfants à naître du mariage fourniraient à l’avenir le chérif-baraka de la famille, celui sur lequel descendrait la bénédiction ancestrale et qui serait appelé à en retirer les avantages tempoxels correspondants; elle exigea, en outre, qu’on

Maroc d’aujourd’hui.

leur reconnût par avance la prééminence sur tous les autres chorfa du Maroc. Le père dut promettre ; mais la jeune fille ne voulut point se contenter de la simple promesse paternelle, et il fallut que le Prophète, désireux d’obliger l’un des siens, apparût en personne, afin de lui garantir l’héritage spirituel qu’elle prétendait assurer à sa descendance. Après quoi le mariage fut conclu ; la filiation de Moulay Abdallah ech-Chérif le rattache à cette prévoyante aïeule, et c’est ainsi que la maison d’Ouazzan fut à même de recevoir le titre, sous lequel on la désigne toujours, de dar ed-demana (la maison de la garantie).

Moulay Abdallah, fils de Moulay Brahim, naquit et grandit à Tazrout, parmi les chorfa, qui vivaient de la koubba de Moulay Abdesselam et dont les tombeaux devaient enrichir, à leur tour, le patrimoine de la famille. Quand il fut en âge de quitter la montagne familiale, il suivit la « voie » du cheikh Sidi Ali ben Ahmed, le patron du Djébel Sarsar, au-dessus d’el-Ksar, et il se fit son serviteur jusqu’à ce qu’il en eut obtenu la baraka ; puis il alla étudier à Tétouan et à Fez ; enfin, il se décida à s’établir pour son propre compte en qualité de marabout, et fixa sa khaloua sur la pente orientale du Bou Helâl, dans une déchra nommée Milkal. Par malheur, les habitants du village firent mauvais ménage avec l’ermite, à tel point que les Djébala finirent, un jour, par lui tuer sa vache. Moulay Abdallah, furieux, se résolut à un éclat ; il lui suffit naturellement de quelques prières pour ressusciter l’animal, puis il quitta Mitkal, maudissant ses habitants et déclarant que jamais plus le lait de leurs vaches ne produirait de beurre.

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