CHAPITRE III
ABDA
De Safïl à Marrakech. — La Iribu des Abda, — Une province du blad el-makhzen, dans le Maroc méridional. — Kasbahs, zaouïas et souks. — La féodalité marocaine ; la kasbab de Si Aïssa ben Omar. — A travers les Abmar et les Djebilet.
Marrakech, le 19 novembre 1902.
DeSaffi à Marrakech, vingt-deux heures de voyage, soit 150 kilomètres, que nous mettons près de quatre jours à parcourir.
Pendant quatorze heures, notre route passe par la tribu des Abda, qu’elle traverse dans toute sa largeur, perpendiculairement à la mer. Les Abda constituent une tribu puissante, forte de 35.000 feux ; de race purement arabe, ils occupent un territoire fertile, riche en chevaux et en bétail. C’est une des cinq tribus quasi-makhzen du Maroc méridional.
Dans le blad el-makhzen, l’administration marocaine distingue entre les villes et les campagnes. Les premières, sont confiées à des gouverneurs ; tout le reste du pays est réparti entre les tribus, — nedja, ou qebila — qui forment la véritable unité administrative, ayant à leur tête un ou plusieurs caïds.
La répartition des tribus paraît assez arbitraire.
Toujours anxieux de révoltes possibles, le makhzen, n’hésite pas à les morceler en cas de besoin. Il les divise entre plusieurs caïds ou les réunit sous l’autorité d’un seul, selon qu’il le juge plus conforme à sa politique. 11 en détache brusquement des fractions qu’il constitue en tribus indépendantes, ou en attribue des enclaves au caïd d’une autre tribu. La carte administrative du Maroc imiterait, à s’y méprendre, une carte de l’Allemagne, à l’époque la plus embrouillée du Saint-Empire.
A moins qu’il n’ait affaire à une tribu récalcitrante qu’il cherche à faire réduire par un gouverneur à poigne, le sultan choisit d’habitude les caïds dans les familles les mieux placées de la tribu. 11 compte, en effet, que ces gens trouveront intérêt à mettre leur influence à son service et s’emploieront plus efficacement à maintenir leurs administrés dans la soumission.
Comme le sultan dans son empire, le caïd est théoriquement maître absolu dans son caïdat; il réunit entre ses mains tous les pouvoirs. C’est lui qui nomme les cheikhs des fractions, qui recrute le contingent militaire et répartit l’impôt : ce sont ses agents qui sont chargés de le percevoir. Enfin, il est juge en toute matière qui ne relève point de la loi religieuse ; par contre, c’est au makhzen qu’appartient le choix du cadi de la tribu, qui constitue le tribunal du Chraâ, en appointant sur les divers points les naïbs nécessaires.
Les caïds ne sont pas seulement menacés par les intrigues du makhzen ; ils ont encore à se garer de l’humeur indépendante de leur propre tribu. Aussi sont ils installés dans des kasbahs conformes à leur
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richesse ou h leur puissance ; véritables forteresses, susceptibles de soutenir un siège, en cas d’événements. Tout autour de l’enceinte fortifiée se groupent la famille et la fraction du caïd, et celui-ci s’appuie sur elles de même que le sultan sur les tribus makhzen.
En outre, l’action politique des caïds se heurte h l’action morale qu’exercent les zaouïas, fondées sur le territoire de la tribu. Aucun minaret indiquant une mosquée n’existe dans les campagnes marocaines ; des lieux de prières sont bien ouverts dans les kasbahs ou dans certains azibs, desservis, à défaut de clergé organisé, par des feqihs ou des tolba de bonne volonté. Mais la dévotion publique se porte de préférence vers les koubbas. On y vient en pèlerinage — ziara — et une fête annuelle — moussem — réunit une foule nombreuse auprès du tombeau de chaque seyyid. Plusieurs de ces koubbas ont provoqué la fondation de zaouïas, qui sont d’assez vastes bâtiments, servant de mosquée et d’hôtellerie, parfois même d’école ou d’hôpital. Les zaouïas sont considérés comme lieux d’asile, et les gens fixés sur leurs domaines échappent à l’autorité administrative ; elles relèvent de confréries religieuses, de familles chérifiennes ou maraboutiques, et, selon les cas, le moqaddem, le chérif ou le marabout qui y résident, sont des personnages à ménager par le caïd.
On n’aurait pas une idée complète des éléments dominant la vie des tribus, si l’on négligeait les marchés — souks — qui se tiennent, chaque jour de la semaine, sur un point différent de leur territoire. Ce sont endroits traditionnels, choisis en rase campagne et connus sous le nom du jour fixé pour le
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marché. Aussi, à défaut de villages, les cartes du Maroc marquent-elles quantité de points désignés de la sorte : es-seôtf-samedi, el-khemis- jeudi, et-tlélamardi, etc. . auxquels on ajoute, pour les distinguer, le nom de la fraction intéressée. A l’endroit indiqué, se trouvent des enclos de pierre sèche ou des étals en branchages, déserts tout le long de la semaine, et ne prenant vie qu’au jour prévu où les courtiers et les colporteurs l’atteignent dans leurs longs circuits à travers la tribu. De la ville voisine, on y apporte quelques produits d’Europe, thé, bougies et sucre; de la campagne, viennent les produits delà région et les objets de consommation. Ces marchés constituent, avec les moussems, les véritables lieux de réunion des indigènes, dispersés dans des habitations isolées ; on y prend des contacts, on s’y communique les nouvelles, on y couve le mécontentement, et l’on y prépare les révoltes. Averti à temps par le cheikh de la kabyle, le caïd s’empresse de déplacer le marché coupable et de le rapprocher d’une kasbah.
Le caïd Abda, Si Aïssa ben Omar, est un des plus grands chefs du Maroc méridional. En fait, il contribue à tenir cette immense région pour le compte du makhzen, avec deux autres seigneurs de même importance, le caïd Ber Rechid, des Chaouya, près de Casablanca, et le caïd M’touga, dont la résidence est au pied de l’Atlas occidental.
Voici près de soixante-dix ans que la fonction de caïd appartient à la famille de Si Aïssa; lui-même a grandi sa position en réduisant les Abda, soulevés à l’avènement du sultan actuel, et en dégageant Saffï, assiégé par les révoltés. Ainsi est-il devenu le caïd unique d’une tribu, qui jadis en comptait six. Les
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Abda sbnt une tribu si nombreuse qu’elle comporte une subdivision spéciale entre le caïd et la fraction ; c’est le cinquième — khoms — auquel préside un klialifa (lieutenant) désigné par le caïd. — Un de ces cinquièmes, celui des Ahmar, a été constitué en tribu indépendante; mais, pour l’impôt et le contingent militaire, il reste uni aux Abda, si bien que ses trois caïds obéissent volontiers aux suggestions de leur puissant voisin, dont l’influence s’étend ainsi jusqu’aux portes de Marrakech. Si Aïssa possède, en outre, une enclave dans la tribu limitrophe des Doukkala et le contrôle de nezâlas éparpillées; mais pour lui enlever toute idée de communiquer avec le monde extérieur, le makhzen lui a récemment soustrait le port naturel de Oualidiya, pour en faire un caïdat particulier.
La principale résidence de Si Aïssa est une immense kasbah, située dans la forte kabyle des Temra, à laquelle il appartient, et qui se groupe autour de lui. Il possède aussi des maisons à Saffi et à Marrakech. Personnage fort puissant, il passe dans tout le pays pour un seigneur très magnifique. Son hospitalité est fastueuse; il dispose d’une garde particulière de 150 mchaouris ; entretient cent fauconniers et un haras d’étalons. Bien qu’encore dans toute la force de l’âge, la voix publique lui attribue soixantetrois fils en état de monter à cheval.
De Saffi à la résidence du caïd Abda, nous avons quatre heures et demie de chemin à travers une lande inculte, plate et rase, où se concentre, pendant l’hiver, alors que les champs sont en culture, tout le bétail de la province.
Il fait tard et déjà clair de lune quand nous
arrivons à l’enceinte crénelée de la kasbah. Le caïd est absent : il est allé à Fez, rejoindre le Sultan, avec son contingent pour la harka. Son fils. Si Ahmed, qui est son khalifa, nous accueille à l’entrée du dur edh-dhiâ, V « appartement des hôtes », ce que l’on appellerait en Turquie le selamlik. Il vient à nous, tout de blanc vêtu et entouré de formes blanches, qui se détachent dans la nuit claire sur les sombres murailles de la forteresse.
Notre mobilier de campement est vite installé dans la pièce où l’on nous introduit et qu’éclairent de grands chandeliers de cuivre — haska — posés sur le sol. Pour le dîner, on place devant nous une table ronde très basse — teifour, — sur laquelle sont apportés les plats dans de multiples terrines, avec des couvercles en terre rouge. On groupe également autour de nous de petites tables munies de rebords circulaires — mèida — avec un monceau de poulets rôtis, un dessert de beurre rance, recouvert de miel; enfin un gâteau — bestila — en pâte feuilletée, saupoudré de sucre, qui renferme un hâchis d’œufs et de chair de pigeon. L’eau est servie dans une outre; nos gens reçoivent, en même temps, un couscous aux navets, des paquets de thé et des pains de sucre.
Les kasbahs sont des enceintes fortifiées qui forment dans la tribu, les boulevards de l’autorité des chefs, ces enceintes entourent un espace assez vaste pour loger une garnison ou servir de lieu de refuge; au milieu s’élève l’habitation du maître.
La kasbah du caïd Àbda forme une énorme masse, que l’on aperçoit de très loin dans la campagne. — C’est un ensemble de constructions carrées et massives, hautes de plusieurs étages, sans fenêtres exté-
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rieures : le tout est circonscrit dans un rectangle de murs en pisé, qui descend la pente d une colline, avec des tours multiples et des portes sur chaque côté. Au dehors., où que l’on regarde, s’espacent des agglomérations de maisons et de chaumières, qui contiennent la propre kabyle du caïd, toujours prête à lui fournir main-forte en cas de besoin. Au dedans les vastes enceintes, divisées par des murs intéi ieurs, sont remplies de chameaux, de mulets et d ânes ; tout autour vivent les employés et la domesticité du caïd. Une meute de lévriers s’ébat sur un tas d’ordures; au milieu des écuries, un enclos isolé renferme les chevaux de parade ; devant autant de mangeoires maçonnées sont entravés une vingtaine d’étalons, de race barbe. Dans la cour précédant l’habitation du chef, se presse un peuple de réclamants venus de tous les points de la tribu et attendant patiemment l’audience, en groupes accroupis sur le sol. Aux heures de la prière, l’appel religieux s’élève d’un point invisible, et l’on entend tout proche le monotone murmure d’une école coranique. Dans l’immense bâtiment, qui forme le centre de la kasbah, est la résidence même du caïd. C’est de l'a qu’il administre sa tribu, qu’il accueille les plaintes ou les sollicitations; ses banquiers juifs lui font parvenir des informations sures de Saffi et de Marrakech, il a auprès de lui des feqihs pour aumôniers, des tolba pour secrétaires, deux cadis pour rendre la justice selon le Chraa; et ce seigneur féodal dispose même d’un bouffon attaché à sa personne.
En l’absence de Si Aïssa, la kasbah paraît vide ; le contingent est à l’armée; fauconniers et faucons sont disséminés dans la campagne; le goum laissé auprès
du khalifa, est lui-même parti pour un moussem voisin. Le fils du caïd reste isolé dans la demeure paternelle. Si Ahmed est un très jeune homme, légèrement de couleur, l’air doux et un peu efféminé, il est fort élégant dans le haïh de gaze fine qui l’envelopppe. Depuis un temps assez long, le khalifa est sans nouvelles de son père; il sait seulement qu’il fait partie de l’armée, désignée pour combattre l’usurpateur de Taza. Faute d’informations précises, les gens de la kasbah s’appliquent à multiplier les bruits favorables à leur maître. On y raconte que le caïd se serait couvert de gloire, en se rendant à la cour, qu’il aurait réussi à saisir sur sa route les principaux chefs Zemmour et à les conduire soumis auprès du sultan; aussi, dans le makhzen, l’étoile de Si Aïssa serait-elle plus éclatante que jamais.
Depuis la kasbah du caïd Abda, il faut traverser, pendant de longues heures l’interminable plaine, qui forme le territoire de la tribu. Le pays est très riche; on ne voit en tous sens qu’habitations agricoles, avec des vergers de figuiers et de nopals, parfois quelque palmier isolé. Point d’eau, mais des citernes fréquentes, dont une margelle ruinée indique l’orifice. Le bétail est beau et nombreux. Nous sommes à l’époque des semailles, qui se font dès les premières pluies d’automne. La charrue avec un soc de bois terminé par une tige en fer, est traînée par des couples souvent disparates de juments, de chameaux et d’ânes.
Le premier soir, après avoir quitté la maison du caïd Abda, nous campons à Ras ech-Châba, (tête du ravin), au pied des collines qui bordent la tribu, chez le cheikh de la fraction des Mouisat. Si Tahar ben
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Bachir fut jadis un des caïds des Abda, partant l’un de ceux aux dépens desquels s’est élevée la grandeur de Si Aïssa. Sous le coup de son infortune, il vit complètement retiré dans sa modeste kasbah; il ne sort point de sa demeure pendant toute la durée de notre séjour; mais il ne veut point pour cela oublier ses hôtes et nous fait porter un couscous pour notre dîner. Jusqu’au campement a été amené en main un joli cheval isabelle, à crinière blanche, que Si Ahmed nous envoie, selon la coutume des grands de ce pays, en souvenir durable de son hospitalité d’un jour.
Après les Abda, la large piste, réunissant Saffi à Marrakech, traverse toute la tribu des Ahmar jusqu’aux Djebilet, sur quelque dix heures de marche; des seuils successifs l’élèvent du niveau de la mer à l’altitude de près de 500 mètres où se trouve la grande ville du Sud. La terre est rougeâtre ; plus un arbre, ni un buisson, sauf des jujubiers, des champs immenses et peu d’habitations visibles ; les indigènes vivent dans des nouwâlas en forme de ruches, ouvertes par une entrée très basse. A droite, un lac salé, le lac Zyma, égaie un momentce paysage désolé ; plus loin, à gauche, de grands murs en pisé rouge : c’est un azib du sultan, où furent élevés naguère plusieurs chorfa de la dynastie régnante, puis la kasbah d’un caïd des Ahmar. A mesure que l’on avance, les innombrables pitons des Djebilet se détachent en noir sur la masse neigeuse de l’Atlas, dont la ligne barre l’horizon noyé de soleil. Le chemin monotone et triste n’en finit point au travers de ces « montagnettes » successives, qui forment un désert de pierres.
Enfin, l’on débouche dans la vallée du Tensift,
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et l’on aperçoit au loin entre deux collines noirâtres, dernières extrémités des Djebilet, la haute tour de la Koutoubya et la palmeraie de Marrakech. Nous croisons un groupe pittoresque de chasseurs qui viennent à cheval de la ville, précédés de rabatteurs et de valets de chiens avec une meute de lévriers ; enfin, à l’entrée môme de l’oasis, nous voyons arriver à notre rencontre. Si Omar ben Medjad, agent consulaire de France, et le censal d’une grande maison française du Maroc, Si Mohammed ben Abdelaziz Barrada.