L'ENSEIGNEMENT
Extrait du rapport de M. Augustin Bernard, professeur de géographie de V Afrique du Nord à la Sorhonne, à M, le Gouverneur général de l'Algérie {4 90i).
Appartenant moi-même à l'enseignement, j'ai porté particulièrement mon attention sur la giiestion scolaire.
De même qu'il y a au ^^aroc trois catégories de populations, les Européens, les Israélites et les Musulmans, on peut y concevoir trois catégories d'écoles, suivant qu'elles visent l'un ou l'autre groupe. Qu'on ne se récric pas sur ce que cette classification a un caractère confessionnel : si peu conforme qu'elle paraisse à nos idées modernes, elle est absolument nécessaire si l'on veut tenir compte des faits. On réussira d'autant plus sûrement qu'on ne heurtera pas de front les obstacles. Le but final de l'école est assurément de donner à ces populations diverses des idées communes, de leur apprendre à s'estimer au lieu de se haïr, mais l'enseignement, sous peine de manquer d'efficacité et d'exaspérer les préjugés qu'il prétend détruire, doit être, pour le moment, donné en général suivant des méthodes différentes, dans des formes spéciales et en des locaux distincts aux Européens, aux Israélites et aux Musulmans.
i^ Les Israélites. — Commençons par les Israélites, les seuls pour lesquels l'enseignement soit organisé d'une manière rationnelle. Ils sont, comme on sait, très nombreux au Maroc. On ne peut guère donner de chiffre global. D'après une enquête récente et les renseignements que j'ai moi-même recueillis, il y en aurait lo à 12.000 à Tanger, autant à Fès, autant à ^logador, 5.0C0 à Casablanca, 3.000 à El Ksar, 3.000 à Rabat-Salé. Partout où j'ai passé, j'ai visité les mellahs et étudié les origines, les coutumes et les conditions sociales de leurs habitants, ce qui m'a été facile, grâce aux concours que j'ai rencontrés. Pour m'en tenir au iToint de vue scolaire, je dois dire que l'enseignement m'a paru aussi bien compris que possible dans les école*de V Alliance Isniàliie Universelle.
Ces écoles ont été mainte* fois décrites (i). Je me bornerai donc à insister sur certains détails. C'est à Tanger que l'enseignement est le plus complètement constitué : l'école des garçons date de 1862 ; elle est dirigée par un maître remarquable, M. Ribbi, qui habite le Maroc depuis 24 ans; l'école des filles, plus récente, a pour directrice Mlle Haarscher. Il y a environ 300 élèves à l'école des garçons, 250 à celle des filles. Comme dans toutes les écoles de V Alliance, l'enseignement a pour base le français et l'hébreu, 2 à 3 heures en moyenne étant consacrées «1 l'hébreu pour 4 heures de français. L'école
(i) En particulier par M. Descos (Eugène Aubin). Voir pour plus de détails le Bulletin et les diverses publications de V Alliance Israélite Universelle.
comprond 6 classes et le français est enseigne dès la 6*. Une part est faite à Tanger à renseignement de l'anglais : les professeurs qui donnent ce dernier enseignement sont payes par X An glo-] ewish- Association^ le Board of relief found of Alorocco, et d'autres œuvres de bienfaisance de Londres. L'espagnol étant la langue maternelle des Israélites de Tanger est enseigné au début seulement, comme initiation à la lecture des caractères. Une grande part est faite dans toutes les écoles de VAlliance à l'hygiène physique et morale, plus importante encore i)eut-ètre pour ces populations que la formation . intellectuelle. On lave et on débarbouille les petits, on soigne les maux d'yeux, on exclut de l'école ceux qui sont atteints d'ophtalmie purulente, à cause des risques de c(mtagion.
L'écolage, qui s'élève pour certains enfants à 35 pes. par trimestre, rapporte environ 5.000 pes. ; joint à la subvention de la communauté israélite, il suffit à faire vivre l'école, et V Alliance Israélite paie seulement le directeur.
Comme œuvres annexées à l'école, il faut citer la soupe scolaire, créée par la baronne Hirsch ; elle est distribuée tous les jours à 150 garçons et 60 filles, l." Alliance s'occupe aussi de l'habillement des écoliers pauvres. Elle s'oriente le plus possible du côté de l'enseignement professionnel, elle a créé des ateliers de confection et de repassage, s'occupe de placer ses élèves chez les commerçants ou les industriels, favorise l'émigration aux Etats-Unis ou dans l'Amérique du Sud. qui décongestionne un peu les mellahs. Enfin, une œuvre très intéressante est la fondation à Tanger d'une association d'anciens élèves qui a un local de réunion, une bibliothèque, un bulletin, joue de petites pièces en français, etc. : on comprend facilement, sans qu'il soit nécessaire d'y insister, les heureuses conscciuences intellectuelles et morales d'une création de ce genre.
A Larache, l'école de VAlliance, tenue par M. et Mme Ben-Simhon, a été fondée en 1902. Il y avait eu une première tentative vers 1878; l'école disparut au bout de cinq ans, par suite de l'indifférence et presque du mauvais vouloir qu'elle rencontra. Mais la graine qui avait été semée germa et bientôt ce fut la communauté elle-même qui redemanda très ardemment une école. Elle fait maintenant beaucoup de sacrifices pour la soutenir et donne 1.300 pesetas par an; l'écolage fournit seulement 250 pesetas ; le déficit est comblé par une subvention, de V Alliance. L'école comi)te 2(X) garçons et 100 filles; les écoles rabbiniqucs (mt disparu. Mme Hcn-Simhon est secondée par une maîtresse de couture, qui insiste surtout sur la lingerie et le raccommodage. Une matinée sur deux est consacrée à la couture, l'autre au français. On apprend un peu d'espagnol dans les petites classes (I heure par jour).
A Rabat, école très récente, ouverte le 16 février 1903 et qui est déjà prospère sous la direction de M. Conquy ; V Alliance ne paie que le traitement de l'institutrur. ITne école de filles serait très utile dans ce milieu industriel de Rabat-Siilé, où toutes les femmes et fillettes travaillent, font notamment de la broderie. Il faudrait aussi une école à Salé. A Casablanca, l'école (directeur M. (iuénon) compte 300 élèves, dont 150 payant de i à 5 pes. ; une autre école est en projet. Une trentaine de garçons suivent des cours d'anglais, mais en dehors du programme obligatoire. 11 existe une école espagnole de filles (120 élèves) dirigée par une israélite de Constantinople, Mme Benzaguen, qui enseigne surtout à broder.
A Mogador, situation as-^ez s|)é(:iale : l'école de V Alliance^ fondée en 1888, dirigée par M. Taourel, longtemps instituteur en Tunisie,
compte 225 élèves, dont 49 payants ; la rétribution la plus élevée est de 5 pes. par mois, la plus minime 1 pes. L'école nourrit 85 élèves. La rétribution scolaire fournit i.ooo nés. La communauté en donne autant, le reste est à la charge de V Alliance. Un cours d'adultes a été fondé et compte environ 50 auditeurs ; il y a deux divisions, l'une composée d'anciens élèves, l'autre d'illettrés. 11 faudrait joindre à récole un petit atelier d'apprentissage, fonder une école de filles ou tout au moins un ouvroir, enfin faire une part à l'enseignement de l'anglais : les juifs de Mogador en effet sont passablement anglicisants ; ils ont beaucoup de relations commerciales avec l'Angleterre, il y a parmi eux pas mal de protégés anglais. Il s'est donc fondé une école anglaise concurrente de celle de V Alliance, et cette école a même été réorganisée en 1903. Avec un peu de doigté et quelques concessions de part et d'autre, il doit être possible de la fusionner avec celle de VAlliance, et ce doit être là, à ce qu'il semble, une des conséquences pratiques du nouvel état de choses inauguré par l'accord anglo-français.
A Fès, l'école de VAlUance^ fondée depuis 22 ans, est dirigée* par M. et Mme Valadji. Il y a environ 130 élèves, ce qui est peu pour le chiffre de lu population israélite; ces élèves sont d'ailleurs médiocrement assidus et réguliers. L'école de filles surtout, récemment fondée, ne va guère, par suite de la déplorable coutume de marier les fillettes entre 12 et 14 ans. L'enseignement est comme partout français et hébreu ; l'espagnol est facultatif et enseigné le soir à la Fraternité scolaire, petit local de réunion où l'on trouve quelques livres et où l'on boit du thé. Comme ressources, l'école a une subvention de la communauté (1.200 pes.), l'écolage (1.200 pes.), les dons de VAlliance et de VAn^lo-fcwish. La communauté est très riche, mais s'intéresse fort peu à l'école.
En somme, les écoles de VAlliance israélite ont donné d'excellents résultats, surtout les écoles de garçons ; c'est seulement lorsque l'école est de fondatitm trop récente ou le mellah trop réfractaire que les choses vont moins bien. Les écoles ont eu, au début surtout, à soutenir une lutte parfois très âpre contre les rabbins et les écoles rabbiniques, les Thalmttd-Thora^ d'une nullité complète, qu'elles se proposaient précisément de remplacer. Les élèves sont en général très intelligents et très appliqués, et l'usage de la langue française s'est sûrement beaucoup répandu dans les villes du Maroc grâce aux israclites.
Quelques Espagnols fréquentent les écoles de VAlliance^ notamment à Casablanca, et (m y voit même à Tanger un musulman, mais c'est un fait exceptionnel.
Plusieurs élèves sortis de l'école de Tanger font de l'enseignement secondaire à Paris (Ivcéc Lakanal) ou à Londres.
Les écoles de VAlliance reposent sur trois ])nncipcs ^ u'il importe de retenir : i*' Le principe de la contribution scolaire et de la subvention de la communauté, qui alimentent le budget de l'école dans une mesure plus ou moins large, VAlliance comblant seulement le déficit : ce principe est à nos yeux une des grandes causes du succès de VAlliance^ qui exige pour fonder et maintenir une école que ceux auxquels elle est destinée fassent un effort pour l'obtenir et montrent ainsi qu'ils en sont dignes ; 2" Le principe de l'enseignement de l'hébreu à Pécole. Jamais on ne serait venu à bout du fanatisme des populations et des rabbins, si on n'avait fait entrer ces rabbins dans l'école même et si l'on avait prétendu rester fidèle au principe de la laïcité absolue ; 3** Le principe de la formation spéciale des instituteurs, en
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vue des fonctions auxquelles ils se destinent, par TEcole normale fondée dans ce but à Auteuil.
L'attitude de Y Alliance au point de vue français m'a paru en général excellente. Evidemment elle est cosmopolite, comme le judaïsme lui-mêmef et tenue à certains ménagements vis-à-vis des Allemands par exemple, qui voulaient après 1871 transférer le siège social de Paris à Berlin. Elle est obligée d'enseigner un peu d'espagnol à Tanger et à Larache, un peu d'Ânçlais à Tanger et à Mogador; nous ne songeons en aucune façon à lui en faire un grief. Avec leur souplesse ordinaire, les israélites se sont d'ailleurs rendu compte tout de suite des conséquences de l'accord franco-anglais ; par la force des choses^ ils se tourneront de plus en plus vers nous à l'avenir.
Je mentionne pour mémoire quelques écoles tenues ou fréquentées par des israclites. A Safi, l'école de V Alliance n'ayant pas donné de résultats, a été momentanément supprimée. M. Benjlifa, qui lui-même sait à peine le français, y a fondé depuis quatorze mois une école dont on ne peut attendre grand'chose. A Mazagan, M. Chelouche, israélite algérien, sans diplôme et d'instruction médiocre, tient depuis sept ou huit ans une école dans une maison appartenant à un protégé anglais ; il a unt* quarantaine d'élèves, israéhtes et européens, et fait de louables efforts pour leur apprendre un peu de français. Il pourrait, de même que M. Benjlifa, être pris comme moniteur par 1*^4/liance Israélite^ le jour, qui ne saurait tarder, où elle jugera le moment venu de fonder des écoles à Safi et à Mazagan.
Il y a encore moins de bien à dire des écoles de Ksar-el-Kebir et d'Arzila. La première, qui a changé quatre fois de directeur depuis sa fondation en 1901, était dirigée au moment de mon passage par un israélite d'Oran, qui m'a paru dépourvu non seulement de diplômes, mais de la plupart des qualités qui font un instituteut. L'école d'Arzila. tenue par un autre israélite d'Oran, fonctionne d'une manière intermittente ; les résultats sont nuls. IJ* Alliance française ^ qui accordait une petite subvention à ces deux écoles, perdait son temps et son argent, qu'elle pourra employer plus fructueusement ailleurs.
On peut s'en remettre à V Alliance israélite du soin de fonder en temps et lieu des écoles pour les Juifs du Maroc partout où cela sera possibh» et utile. On ne fera pas mieux qu'elle à cet égard, et il est inutile de chercher à reprendre les écoles qu'elle a abandonnées momentanément parce qu'elle a v-u l'échec certain. Elle fondera ou reprendra certainement un jour ou l'autre les écoles de Ksar-el-Kebir, Arzila, Safi et Mazagan ; elle songe aussi à Oudjda. Elle dispose, croyons-nous, de ressources suffisantes ; s'il en était autrement et qu'on voulût hâter le développement de l'enseignement parmi les Tnifs du Marf)c, il faudrait la subventionner et faire passer les libéralités par son intermédiaire. Mais le mieux est de la prendre pour modèle et de lui emprunter quelques-uns de ses procédés pour les appliquer, en les adaptant, à l'enseignement des musulmans et des Européens.
2" Les Mi'suLMANS. — Je me suis étendu un peu longuement sur les écoles israélites. je pourrais presque m'en tenir là en ce qui concerne l'enseignement; car si l'enseignement des israélites est organisé, celui des musulmans ot des Européens ne l'est en aucune façon.
Les écoles coraniques sont l'équivalent des Talmud-thora israélites; ce sont, au Maroc comme en Algérie, des locaux où l'on ânonne indéfiniment le livre saint sans en rien comprendre, et l'on reçoit plus de coups de gaule que de bons conseils. Quant à l'L-niversité de Fès, on sait aujourd'hui combien sa réputation est surfaite et son organi-
sation surannée ; l'enseignement qu'on y donne est du pur psittacisme. Il faut convenir cependant qu'une certaine instruction musulmane s'est maintenue chez les classes supérieures dans les villes dites hadria^ Tétouan, Rabat et surtout Fès. Il y a là une véritable aristocratie intellectuelle, que ni la Tunisie, ni l'Algérie (sauf TIemcen) ne connaissent et n'ont peut-ê:re jamais connue : il faudra savoir en tirer parti.
Il n'y a pas lieu de s'arrêter aux essais d'écoles franco-arabes qui ont été faits à Fès, Ksar-el-Kébir et Arzila. Les essais n'ont pas été sérieux, et, dans les conditions où ils ont été tentés, ne pouvaient réussir. I/instituteur envoyé à Fès, auquel je demandais comment il s'y était pris, et s'il avait eu soin de s'assurer le concours de quelques notables musulmans, me répondit qu'il s'était borné à <( acheter du matériel scolaire «... ou à en présenter la note, alors qu'il, n'est pas besoin d'autre matériel scolaire que de quelques nattes : on ne peut parler d'échec, car, d'après des renseignements que j'ai puisés à bonne source à Fès même, l'instituteur en question n'a même pas essayé d'ouvrir une école.
La seule école franco-musulmane sérieuse est l'école franco-arabe ou médersa de Tanger, fondée par Si-Kaddour-ben-Ghabrit, et qui a commencé à fonctionner régulièrement en 1898 ; patronnée par la Légation de France et par le Comité de l'Alliance française de Tanger, elle compte aujourd'hui 80 élèves. L'instituteur, Si-Mohammed-Ould- Ammar, Algérien originaire de Mostaganem, diplômé de la médersa supérieure d'Alger, a comme moniteurs Monammed-ben-Ghabrit, frère de Si-Kaddour, et Angay (i), ancien élève de l'école ; le professeur de Coran, très estimé à Tanger, est Moulay-Ahmed-Chintoufi. Les élèves sont répartis en trois classes, chaque classe en deux divisions ; ils font de l'arabe de 7 à 11 heures, du français de i h. 1/2 à 5 heures. Pendant la matinée, qui est réservée à l'arabe, l'instituteur s'emploie dans les bureaux de la Légation ou d'un négociant de Tanger. Des distributions de vêtements sont faites, et Mme Révoil a fondé une soupe scolaire qui vaut à l'école beaucoup de sympathies dans le monde musulman. Mme Saint-René Taillandier s'intéresse elle aussi à cette école d'une manière toute particulière.
Le local, situé au cœur de Tanger, en bas des pentes qui dévalent de la Kasba, est tout à fait insuffisant. On pourrait, m'a-t-on dit avec cette tendance au grossissement des chiffre'^ familière aux musulmans, avoir 500 élèves si on avait de la place pour les recevoir. L'école se recrute principalement parmi les fils de gens de métier, de mokhazni, d'Algériens émigrés, etc. 11 n'y a d'ailleurs gucr'» do bourgeoisie musulmane à Tanger, ville de portefaix et de miséreux.
Les résultats de l'enseijJi^npment, sans être comparables à ceux des écoles de l'Alliance Israélite, témoignent d'efforts louables, sinon toujours couronnés de succès, de la part des maîtres comme des élèves. L'école existe ; elle a su. grâce à son fondateur, se faire accepter des milieux musulmans, et c'est déjà beaucoup.
Des cours d'adultes y ont été récemment adjoints ; trois fois par semaine, à l'école même, des cours sont faits aux Marocains qui désirent apprendre le français (17 auditeurs) ; trois fois par semaine
(i) Angay ayant été récemment nommé à P'if^'uijj comme interprète du gouvernement chérifien, a été remplacé à l'école par Si-Mohammed-el- Abbas, qui est en même temps interprète de la clinique.
également, h la Légation^ ont lieu des cours destinés aux Français qui veulent apprendre l'arabe (15 auditeurs).
11 semble tout indique de fonder des écoles semblables à celles de Tanger dans les ports de la côte et à Fès, en les confiant, comme à Tanger, à un Algérien plus ou moins attaché au consulat. On m'a signalé, comme se prêtant particulièrement à une expérience immédiate, Tétouan, Larache, Âlogador et Fès. Quatre écoles francoarabes pourraient, dit-on, y être créées sans difficulté. J,e fonctionnement au début coûterait 1.200 pes. par an, et» qui ferait une dépense annuelle de 4.S<xj pes. ; en y ajoutant les 1.630 pes. de déficit de Técole de TangiT, cela ferait pour le budget de l'enseignement musulman au Maroc une somme de 6.430 pes. Je me récuse pour Tétouan, qui ne rentrait pas dans m(m programme et que je n'ai pas visité (1). Pour Fès, il vaudrait peut-être mieux attendre un peu, pour ne pas trop effaroucher les musulmans, auxquels nous avons tant d'autres nouveautés sinon plus utiles du moins plus urgentes à imposer ; il faudrait envoyer un instituteur, Si-Bou-Mediene suffisant à peine actuellement à la double besogne dv, la poste vX du consulat. Larache est un bon terrain ; il y faudrait aussi un instituteur ; Be-Xani, qui tient la poste vient d'y fonder une école, mais ne pourra guère la diriger (|u'à titre provisoire.
A Mogador, Si-.Allal-Abdi, qui est non seulement un homme instruit, mais un mathématicien et un astronome distingué, donne quelques leçons, de concert avec son neveu Brahim-Abdi. I /instituteur, si on en (envoie un, devrait être placé sous sa direction. A cette* liste j'ajouterai volontiers Rabat.
Il faudra, dans l'organisation de ces écoles, prendre exemple sur l'Alliance Israélite. Il serait fort à désirer qu'on adoptât le princii>e de la rétribution scolaire, aussi modique que l'on voudra, et dont seraient, bien entendu, exemptés tous ceux qui ne seraient pas en état de lapayer.On pourrait spécifier que cette rétribution (i pes.par mois?) s(»ra consacrée à une œuvre scolaire de bienfaisance ou h la constitution d'une petite bibliothè(|ue. Mais le principe de la rétribution sco laire a ceci d'excellent, qu'il inculquerait aux musulmans Tidée que nous leur rendons service en fondant des écoles, tandis qu'en Algérie ils sont trop portés à croire qu'ils se soumettent, en les fréquentant, à une corvée du même g<'nre qu'en acquittant l'impôt. Ils s'attacheront d'autant mieux à l'école et y serrmt d'autant plus assidus qu'ils auront payé de leur poche.
t'n autre ])rincipe à emprunter à l'Alliance Israélite, c'est de faire une part au talrb, comme elle a fait une part au rabbin, en un mot de donner un cnscign<-m<'nt religieux: c'est la seule façon de désarmer les préjugés des Marocains et de leur faire voir que ce n'est pas à leur foi qiic nous en voulons. C'est d'ailleurs le principe sur lequel repose l'école de TangiT. Il est vrai que cela nous est moins facile qu'à l'Alliance Israélite, parce que nous n'avons pas à faire comme elle à des coreligionnaires, n'étant pas nous-mêmes musulmans. Mais les Algériens le sont. C'est h eux, bien entendu, qu'il faut faire appel.
Le troisième principe sur lequel repos»- l'ceuvre de l'Alliance Israélite est la préparation spéciale qui est donnée aux instituteurs de l'école normale d'Auteuil. L'école normale de Bouzaréa, près Alger, semble prmvoir remplir ce rôle ; cependant, dans bien des cas, il y
(i) Le cliancelicr alj^érien «lu rotisiil;it, Si-.-Mxljïllah-Koiirdal, de Mostn^^.inem, vient <!'>• ouvrir une école.
aura intérêt à recruter plutôt notre personnel marocain parmi les les anciens élèves des médersas, surtout de la médersa de Tlemcen. Le défaut de c(?s derniers est qu'ils n'ont pas de préparation pédagogique ; mais le défaut des premiers, plus grave peut-être pour le Maroc, est qu'ils n'ont pas de culture arabe et que leur tournure d'esprit serait parfois de nature à 1<'S gêner pour s'adapter au milieu marocain. La question n'est pas insoluble ; il suffirait, par exemple, que les élèves de la médersa supérieure cjui se destineraient ou qu'on destinerait à l'enseignement au Maroc suivent quelques-uns des cours de Bouzaréa ou y reçoivent quelques conseils.
Non contents d'utiliser nos sujets algériens, quelques-uns proposent d'aller plus loin et de faire fonder et payer les écoles francoarabes par le Âfakhzen lui-même. Cela serait tout à fait conforme au Ï programme dont nous poursuivons l'application au Maroc dans tous es ordres d'idées, et qui consiste à agir par l'intermédiaire du Sultan, non à nous substituer à lui,. Ce plan scolaire ingénieux appartient à Si-Kaddour-bcn-Ghabrit, à qui je tiens à en faire remonter la paternité.
Une pareille combinaison n'aurait rien d'irréalisable et serait, à certains égards, parfaitement conforme aux traditions du Makhzen. Il y avait autrefois, ])araît-il, à Tanger, des écoles subventionnées par le gouvernement chérifien, et où étaient élevés des jeunes gens de bonne famille destinés à aller ensuite étudier en Europe. Feu Moulayel-Hassan avait ainsi fait instruire*, en France, en Angleterre ou ailleurs, un certain nombre de îftohrndis (ingénieurs) nom générique qui désigne, aux yeux des Marocains, quiconque passe pour être initié aux sciences des chrétiens et à leurs applications pratiques. C'est ainsi que Si-Mohammed-el-Guebbas a été élevé à Chatham. J'ai rencontré à Rabat un de ces fNohendie^ Si-Hosseïn-ez-Zahri, ancien élève de l'école technique internationale de l'Université de Turin. Si-Hosseïn a passé onze ans en Italie, où l'avait envoyé Moulay-el- Hassan. Il sait très bien le français. Il était précédemment adjoint à M. Rothenburg dans la construction du fameux fort de Rabat, véritable ouvrage de Pénélope qui ne s'achevait jamais. Comme le fort chôme d'une manière qui semble définitive, Si-Hosseïn voulut occuper ses loisirs en fondant une école à Rabat ou même à Salé, milieu réputé plus fanatique encore, mais où le caïd, paraît-il, l'encourageait et où il songeait à choisir comme local la médersa attenante à la grande mosquée. Il aurait fallu, pour réussir, cju'il se compromît le moins possible au contact des Européens et du consul ; qu'il s'entendît avec de pieux et notabl(*s musulmans, que les intérêts du commerce eussent #*.ngagé à fermer les yt^ux sur le caractère profane de l'enseignement, et auxquels il eût fait comprendre (|u'(m ne peut triompher des chrétiens qu'en leur empruntant leurs propres armes. Il aurait commencé par un cours d'adultes, très simple et sans fracas, où il aurait enseigné des mathémati(jues enguirlandées d'un peu de français. Mais Si-Hosseïn a commis des imprudences de ccmduite qui ont tout gâté, et le caïd l'a mis en pri>()n : son excmph' montre qu'il y aurait quelque inconvénient, pour le moment du moins, à se servir d'indigènes marocains, qui n'échappent pas, comme les Algériens des consulats, à l'arbitraire du Makzen. Avec les musulmans, l'essentiel est de ménager les transitions, de ne rien brus(juer. Au début, nos instituteurs ne doivent pas « ouvrir >» ou « foncier » une école. Ce sont simplement des gens instruits qui font profiter les autres de leur savoir moyennant une légère rémunération, comme M. Jourdain donnait du drap à ses amis contre de l'argent.
l6o TITRE SEPTIÈME
Il conviendra de reprendre la tradition de Moulay-el-Hassan en ce qui concerne l'envoi en France d'un certain nombre de jeunes gens qui y feront des études secondaires et seront plus tard pour nous des collaborateurs précieux. C'est l'intérêt des Marocains au moins autant que le nôtre qu'il en soit ainsi ; et la formation de cette élite s'impose d'une manière impérieuse. Quant aux petites écoles francomusulmanes, elles devront demeurer très simples, très pratiques, ayant seulement pour but de faire prévaloir le français comme ajmiyUj comme langue des transactions avec les Européens dans les villes de la côte ; elles se borneront donc à mettre les élèves en état de suivre une conversation courante en français et de rédiger une lettre de commerce.
3<> Les Européens. — On a fait peu de chose jusqu'ici pour l'instruction des Européens au Maroc. Il est vrai que, sauf à Tanger, ils étaient encore fort peu nombreux. Rappelons les chiffres. On estime qu'il y a 6.000 Européens à Tanger (dont 5.000 Espagnols, 500 Français), 200 à Larache, 5 à Casablanca, quelques dizaines dans les autres villes. Sans rechercher une symétrie purement littéraire, on peut bien dire que les petites écoles tenues par les Franciscains espagnols, los Padres, sont î'éauivalent des Tamuld Thora et des écoles coraniques, c'est-à-dire qu'elles ne donnent aucun enseignement digne de ce nom. Çà et là, à la côte, l'instituteur de l'Alliance Israélite donne quelques leçons particulières aux enfants d'Européens, ou bien une institutrice anglaise, comme Mlle Pratt à Mazagan, a organisé « un petit cours ».
A Tanger, une école française pour les Européens a été fondée en 1903 par Si. Girardot Elle a actuellement 23 ^*léves, dont 13 Français, 8 Espagnols, i Anglais, i Israélite : 5 des élèves sont reçus gratuitement ; les autres paient une rétribution scolaire de 10 pes. Le loyer coûte 60 pes. ; le moniteur indigène,. Abd-el-Ouahed, Algérien, ancien élève du lycée d'Alger et de l'école de Del lys, touche 20 pes. Les recettes mensuelles de l'école sont d'environ 170 pes., les frais se montent à 110 pes. M. Girardot a été directeur d'école en Indo-Chine, où il a fondé l'école professionnelle de Saigon ; sa retraite lui permettrait de se contenter de ressources modestes. Encore faudrait-il l'encourager un peu ; son œuvre m'a paru très intéressante.
Un jeune licencié es lettres, prénarant les fils de « Bachadours », de fonctionnaires des légations ou de négociants à entrer en 5® ou en 6® dans un établissement d'enseignement secondaire, semblerait devoir réussir à Tanger et grouper quelques élèves.
Une petite école de filles, dirigée par Mlle Robinet, fonctionne depuis assez longtemps déjà à la satisfaction générale, et instruit les enfants de la petite bourgeoisie cosmopolite de Tanger. Je ne l'ai point visitée ; mais tout le monde m'en a dit le plus grand bien.
Le plan d'action scolaire paraît résulter assez clairement de ce qui vient d'être dit. Pour les Israélites, s'en rapporter à l'Alliance Israélite et l'encourager s'il y a lieu. Pour les Européens, développer ce qui a été commencé à Tanger par M. Girardot et créer des écoles analogues dans les villes de la côte au fur et à mesure que le nombre des Européens s'accroîtra et le rendra nécessaire ; le choix de maîtres excellents s'imposera si l'on veut que nos écoles, par leur supériorité incontestable, attirent les petits Espagnols. Pour les musulmans, procéder avec beaucoup de tact et ne rien brusquer, fonder les écoles avec le concours du makhzcn si c'est possible, en tout cas employer des Algériens musulmans, très soigneusement choisis, et faire une place à
LEUROPE AU MAROC l6l
l'easei^emeut coranique et arabe. Un budget de 20.000 francs environ suffirait très probablement, au moins au début.
L'Alliance Israélite mise à part, il resterait à déterminer le rôle respectif de )'Etat et de trois as50cia.tioD5 privées, le Comité du Maroc. l'Alliance française et la Mission laïque. Ces associations devront sans doute précéder l'action officielle, lui préparer les voies, dans certains cas l'aiguillonner, dans d'autres lui servir de paravent. Au Maroc même, beaucoup de personnes à qui il ne conviendrait pas de s'associer à une entreprise française officielle, s'intéressent au contraire à l'expansion de notre langue considérée comme instrument de civilisation et de progrès, j'ai pu juger sur place de l'activité qui anime le Comité de Tanger de VÀlliance française. Il vient d'être transformé en Comité régional, et TAlliancf française a d'autre part ' '
Paris même, une commission spéciale pour s'occuper acti écoles françaises au Maroc.
Chapitre I^»^ Tliéorie du Coran, — Chapitre II : Propriété au Maroc, — Chapitre III : 1^5 Européens et la Propriété, — Chapitre IV : Impôts Agricoles spéciaux, — Chapitre V : Gage, — Chapitre VI : Habous, — Chapitre VII : Horm.