POURQUOI ET GOMMENT J'AI FAIT CE LIVRE
Jeunes Français qui vous destinez aux voyages, ayez sans cesse présente à Tesprit cette vérité trop longtemps méconnue : Tous les explorateurs européens ont échoué, éclwuent ou échoueront en pays musulman , à cause de leur ignorance de la langue arabe.
Ce n'est pas rabaisser le mérite de ceux par lesquels la millième partie du Maroc nous a été révélée en disant qu'aucun d'eux, pas même le pseudo- Ali'Bey^ Badia y Lcblich (i), l'un des moins mal préparés pourtant au point de vue linguistique, ne put se faire passer pour arabe, tellement tous étaient . peu en ctat de parler couramment cette langue décourageante, qui fera toujours le bonheur et le désespoir de ceux qui voudront l'approfondir. Pas un ne s'est engagé dans les campagnes, loin des sentiers battus par le h'ammar (caravane escortée par des soldats marocains). Protégés, méprisés, éveillant partout des défiances, comprenant mal les maigres renseignements, souvent faux, qu'on daignait leur fournir, obliges de suivre constamment la route qu'on leur imposait, sans pouvoir s'en écarter, ces vaillants ont eu néanmoins le courage de ne pas se rebuter de tant de d;!:boircs et quelques-uns ont payé de leur vie leur téméraire imprudence.
Voyager dans un pays dont on ne connaît pas la langue, c'est voyager en sourd-muet. Quels renseignements, quelles lumières peut-on tirer d'un explorateur qui parcourt une contrée sans pouvoir se faire comprendre des habitants qu'il n'entend pas non plus ? Il ne sera jamais à portée de bien voir ce qu'il voit, de bien saisir le peu qu'on lui dit. A côté de quelques vérités qu'il rapportera, que de fausses notions ne répandra-t-il pas dans le monde savant, qui s'empressera de vulgariser d'énormes erreurs, dont on peut voir des échantillons dans les compilations contemporaines.
Le Maroc, cela est bien évident, a échappé jusqu'à présent aux regards indiscrets des explorateurs européens, pour la raison que nous venons d'énoncer. Depuis mon enfance, la curiosité de connaître un voisin, avec lequel nous avons plusieurs centaines de kilomètres de frontières communes, m'obsède au-delà de toute expression. Ne à Tlemcen, à deux pas des limites marocaines, j'ai été élevé, j'ai grandi sous l'empire de deux idées que je n'ai cessé de méditer jusqu'à ce jour : i» Connaître noire mystérieux voistn ; r^ Le faire entrer, dans la si>hcre d'infïueuce de la Frauce. C'est dans ce double but que j'étudie, depuis de longues années, l'arabe et le berbère. Les ouvrages que j'ai publias sur ces deux langues n'ont été que les étapes d'une instruction qui se complète peu à peu. Ne voulant rien laisser au hasard, me doutant qu'aucun explorateur européen n'aurait la patience, avant d'entrer au Maroc, de se livrer à une étude longue et ardue, j'ai poursuivi, sans défaillance, la tâche qu'une connaissance précise des hommes et des choses de l'Empire chêrifien m'imposait et imposera toujours à quiconque voudra percer le mystère dans lequel cet étrange pays semble se complaire. Je n'ai pas hésité, un seul instant, à entrer en relation d'amitié avec de nombreux marocains,
(i) U fut obligé de se dunncr pour turc afin d'cxpliv|uer son accwni étranger,
crabes et berbères, lettrés et ignorants, qui, me croyant musulman, ne m'ont caché ni ce qu'ils savaient sur leur pays, ni ce qu'ils pensaient. Du haut en bas de l'échelle sociale marocaine, j*ai de vrais amis qui m'ont sollicité souvent d'abandonner le service des Nçara (Chrétiens) et d'émigrer dans cet Eldo-' rado de l'Islam, de la liberté et da la vie facile. L'effet que produit sur les Mahométans une connaissance un peu approfondie de la littérature et de la langue arabes est réellement magique, irrésistible. Le musulman le plus futé (ils le sont tous), se confessera comme un enfant au fakb européen, vraiment digne de ce nom, qui saura l'interroger.
Cependant, je ne confiai à personne mon secret. Je le gardai religieusement jusqu'au jour où, me jugeant suffisamment préparé pour entreprendre ce voyage, je .voulus obtenir une mission. C'est alors que je vis l'irréparable faute que j'avais commise en ne me ménageant aucun protecteur influent. Un savant de Paris, le seul personnage que je connaissais assez bien pour m'ouvrir à lui, me découragea net en me démontrant que beaucoup de protégés eux-mêmes n'obtenaient rien, car il y avait alors pléthore de jeunes recommandés. Bref, il fit avorter en moi toute velléité de demande officielle d'une mission ou d'une faveur quelconque.
Travailleur obscur, perdu à des centaines de lieues de la Ville-Lumière, peu disposé par nature à me livrer aux exercices rebutants qu'exige la profession de thuriféraire, je n'eus pas le courage de me mêler à la tourbe de ceux qui attendent humblement dans les antichambres des puissants du jour. Fallait-il pourtant renoncer au rêve de toute ma vie ? Le labeur des années écoulées était-il perdu à tout jamais puisqu'il devenait, par une fatalité inconcevable, sans but et sans objet ?
Mon vieux sang gaulois ne s'accommoda nullement de la doctrine fataliste, si chère aux indolents. Je ne pouvais pas aller au Maroc, soit ; mais des musulmans y étaient allés, y allaient et en venaient tous les jours ! J'entrevis alors la solution presque complète de l'éternel problème, dont voici le rapide énoncé : Connaître le Maroc et le faire connaître ^ aussi bien et peut-être mieux qu'en y allant moi-même, grâce aux révélaiiom des Marocains eux-mêmes et des voyageurs mahométans. Je me mis à l'œuvre immédiatement, seul, sans aide, sans subvention d'aucune sorte, ne perdant pas une minute, employant toutes mes vacances, tous les moments de loisir que me laissait un double et pénible service dont je demandai vainement à être débarrassé. Ce travail de plusieurs années, que je m'imposai pour notre Pays et la Science, vrai travail de bœuf de labour, eut enfin un terme. Et maintenant que je vois le chemin parcouru, l'énorme besogne couchée dans mes papiers et attendant encore la dernière main, je me demande quel accueil mes contcmporams, (je parle des sceptiques et des railleurs), feront à un ouvrage qui va leur dévoiler la vie intime, les mœurs, les pensées d'un grand peuple et leur montrer l'intérieur d'une Terre inconnue. Ce n'est certes pas pour ceux-là que j'écris ; c'est pour ceux qui ont Tànic haute, qui croient fermement encore à la Patrie, à la fraternité possible des hommes, à la tolérance, à la bienveillance
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gèncrale, et enfin, à Celui qui créa le Maroc, comme il a créé les autres contrées et les autres globes. Au plus fort de mes travaux, dans mes moments de découragement et d'écœurement en présence de Tégoïsme froid et compassé qui caractérise notre époque, une seule personne m'a soutenu par sa foi ardente dans l'utilité de mes travaux, par son amitié à toute épreuve et son bon sens robuste ; c'est Celle qui porte mon nom, la mère de mes enfants adorées, Celle dont je salue ici la noble existence vouée toute entière à son mari, à l'instruction, à l'éducation de ses enfants et à son intérieur. Je ne remercierai jamais assez Celui qui lit dans nos cœurs de m'avoir fait trouver ici-bas la Compagne rêvée dès l'enfance, la vraie Mère de famille, telle que je la comprends, telle qu'elle devrait être dans toute notre chère France, telle qu'elle sera certainement quand la passion des choses frivoles aura fait son temps.
Je passe rapidement sur les détails concernant les débuts de mon entreprise, mes enquêtes minutieuses avec mes marocains, nos longues conversations, les pièces blanches succédant aux pièces blanches pour les rémunérer, et du temps que je leur faisais perdre, et des renseignements qu'ils me donnaient, renseignements épars dans tout l'ouvrage, sans nom de voyageur, car je ne trahirai pas la confiance de ces braves gens qui m'ont supplié de taire leurs noms.
D'ailleurs, leurs révélations sont bien peu de chose à côté de la relation qui m'a été fournie par un homme providentiel que je dois faire connaître, et qui m'a autorisé, après quelques hésitations très compréhensibles pour ceux qui connaissent les vengeances des fanatiques, à écrire son nom en toutes lettres. Je le fais très volontiers, car Moh'ammed ben Tayyéh m'a été d'un tel secours, que, sans lui, il m'eût été impossible de publier la centième partie de ces documents ; sans lui, je n'aurais peut-être rien écrit sur le Maroc ; sans lui, les renseignements fournis par mes autres voyageurs musulmans eussent été si tnaigres, si incomplets, si dénués d'intérêt, qu'il eût mieux valu les jeter au feu que de leur faire voir le jour.
Ce Moh'ammed ben T'ayyéb est un type de voyageur comme il y en a peu. C'était bien l'homme qu'il me fallait et que je commençais à désespérer de trouver lorsque, par le plus grand des hasards, il me fut signalé dans les derniers jours de 1893. Un musulman algérien, qui m'avait dit tout ce qu'il savait du Maroc, où il avait séjourné cinq ans, et à qui j'avais donné mission de dénicher, par tous les moyens possibles, l'homme rare que je cherchais, me dit un soir : « Il vient d'arriver à Oran un (aleb déguenillé, à l'allure de derviche un peu timbré, prétendant connaître à fond le Maroc. » Mon musulman algérien s'était acquitté de sa commission, sans se douter qu'il venait de mettre la main sur un explorateur extraordinaire, sur l'homme qui allait enfin nous permettre de lever le voile qui cache depuis des siècle» l'impénétrable Empire. Il fallut user de diplomatie pour attirer chez moi l'ombrageux t'aleb. Enfin, persuadé que j'étais un lettré musulman fourvoyé au milieu des chrétiens, ce que je n'hésitai pas à lui faire dire d'ailleurs, il
se décida, un soir, à venir me voir à la Chaire d'arabe, après mon cours. Les ténèbres de la nuit le protégeaient contre les regards de ses œréHgionnaires fanatiques, dont il craignait la méchanceté. Vêtu d'une longue djellaba (blouse) de laine blanche à manches courtes, la tête encapuchonnée, la barbe d'un blond ardent, le visage un peu émacié par la marche et les privations, mais ressemblant d'une façon frappante à ces figures de Christ que la peinture a popularisées chez nous, les yeux bleus, presque toujours baissés^ semblant rivés sur son nez et sa barbe, la démarche oblique et dandinante, toute sa personne maigre, d'apparence peu robuste, tel* était l'homme avec lequel je fis connaissance un soir du mois de janvier 1894. Il avait l'air en eflfet d'un derviche un peu timbré, mais inofiensif. On verra, dans le cours de cet ouvrage, qu'il s'était donné lui-même cette apparence, dont il ne peut plus du reste se débarrasser, afin de provoquer la pitié chez ceux qui le voient et de passer inaperçu partout où il va ; excellente précaution, surtout au Maroc. Aux premiers mots d'arabe que je lui dis, il dressa Torcille, leva les yeux sur moi, paraissant charmé de m'entcndre parler, avec le plus grand respect, de la religion musulmane, du Prophète et des grands hommes de l'Islam. Il m'écoutait debout, marquant de temps en temps sa surprise en levant les bras au ciel et en murmurant : « O Dieu, sois béni d'avoir dirigé dans la voie droite (l'Islam) un homme comme celui-ci. » La glace était rompue. Mais là où Tétonnement du derviche ne connut plus de bornes, ce fut, quand je lui dis brusquement en zouaoua, car je savais par mon musulman algérien qu'il s'était vanté de savoir le berbère : a Aiasedh a^ekka, ai amtddakoul (i) ?» — a Non, s'écria-t-il en arabe, tu n'es pas chrétien ! Tu es musulman, arabe ou berbère, mais tu n'es pas un roumi^ j'en atteste
Celui par lequel il n'y a de dieu que Dieu 1 y^\ ^\ yvJt V ^-^^^ * ^^ ajouta dans le plus pur kabyle : a Aielcka ad aser (2). » — Ai^ekka ad aser\ répétait-il en riant et en rabattant sur son front le capuchon, qui lui était à moitié retombé sur les épaules, au moment où, m'entendant passer de l'arabe au berbère, il avait, d'un mouvement brusque, relevé la tête.
Le lendemain, exact au rendez- vous, le der\iche arriva. Alors commença une série d'interrogations et de réponses, une enquête longue et minutieuse dont ce livre est le résultat. Dans nos interminables séances, qui duraient habituellement huit heures par jour, j'ai appris peu à peu à connaître ce musulman errant qui a la monomanie des voyages. Vers l'âge de dix ans, il était parti, avec d'autres étudiants, et avait visité, à pied, bien entendu, les diflférentes laouiya (séminaires mahométans) de la Tunisie et de la province de Constantine. De retour à Bougie, sa ville natale, il continua ses études coraniques, sans confier à personne ses futurs projets. Dès cette époque, il méditait un grand voyage au Maroc, avec la pensée de réaliser en même temps ces trois secrets désirs : voir du pays ; fuir le contact du chrétien abhorré; suivre les cours des professeurs de Pas, dont la renommée, quelque
(i) Vieûdras-tu demain, ami ? — (a) Demain je viendrai.