POURQUOI ET COMMENT J*A1 FAIT CE LIVRE
peu exagérée, a survécu à la vieille hégémonie politique et littéraire du Magrib. Il partit un beau matin de Tannée 1872, quittant Bougie et la maison paternelle, sans avertir personne, sans dire adieu à aucun de ses parents, dont il n*a plus eu depuis des nouvelles. Il pouvait avoir alors 16 ou 17 ans. A pied, sans un sou, ayant pour tout bagage sa planchette d'étudiant, recevant des musulmans charitables une nourriture grossière mais suffisante partout où il passait, il avançait à petites journées, le dos tourné à l'Est, le cap sur le Maroc. A Alger, il s'arrêta quelques jours, autant pour visiter la ville que pour se reposer. Mais là, les chrétiens et les juifs étaient encore en bien plus grand nombre qu'à Bougie. Il continua sa route, suivant le bord de la mer pour ne pas trop s'égarer. A Oran, il lui arriva une mésaventure qui le dégoûta plus que jamais de l'Algérie, où les juifs, d'après lui, étaient les maîtfes. Un de ces sémites, flanqué de trois ou quatre de ses coreligionnaires, tous vêtus à l'européenne, accosta le t'aleb errant, qui s'amusait à étudier le quartier israélite.
— Je suis le Commissaire de police, dit Timpudent hébreu au derviche effaré. Montre tes papiers, ou sinon, la prison.» Bien que ceci fût dit dans l'indicible jargon judéo-franco-arabico-espagnol dont les israélites africains ont le secret, Moh'ammed, dépourvu de permis de voyage régulier, comprit fort bien de quoi il s'agissait, et se crut perdu, car il prenait pour un commissaire le drôle qu'il avait devant lui. La veille, dans une collecte faite auprès de ses coreligionnaires, il avait réuni une petite somme d'argent nécessaire à son embarquement pour Tanger et à l'achat de sa nourriture pendant la traversée. Il proposa d'arranger l'affaire en offrant deux douros. Cette proposition fut rejetée avec mépris. Finalement, il se tira des griffes du pseudo-commissaire en lui abandonnant tout son avoir, trois pièces de cent sous ! Comme il lui demandait le passeport auquel il croyait avoir droit, il fut insulté de la manière la plus grossière, bousculé et gifflé par ce juif indigne, qui profita de l'occasion pour verser sur la tête du Prophète des Arabes des tombereaux d*injures. Au Village-Nègre, où il arriva dans un piteux état, on lui apprit qu'il venait d'être mystifié par des juifs et que les chrétiens n'étaient pour rien dans l'affaire. Il était impossible de se venger ; d'ailleurs, le navire en partance pour Tanger sifflait éperdument. Les rabatteurs musulmans, à la solde de la Compagnie à laquelle appartenait le bateau, criaient à tue-tête : eUbabour br'a içodd (le bateau va partir !) chassant devant eux une nuée de Rifains, qu'ils avaient décidés à s'embarquer ce jour-là pour la côte marocaine. Moh'ammed se mit dans le troupeau des partants. Il était avec des berbères, des frères en somme, dont il comprenait presque le rude dialecte. Il sut apitoyer à son sort quelques âmes charitables parn?! ces robustes montagnards, qui retournaient dans le Rif après une campagne laborieuse dans la province d'Oran, où ils avaient moissonné à bas prix les récoltes de nos colons, 11 s'embarqua avec eux; et le navire, dont le pont, de Tarant à l'arrière, était littéralement couvert de Rifains hurlant à pleins poumons les chansons du pays, sortit du port d'Oran, cinglant vers
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rOucst. Arrive en vue de rembouchure de TOued-Kis, le capitaine prétendit qu'une avarie, survenue à la machine, l'obligeait à mettre en panne, pour plusieurs jours peut-être. La perspective de se trouver sans vivres et sans eau potable, le bateau n'en ayant pas pris beaucoup, fit frémir les marocains. Ils demandèrent eux-mêmes à être débarqués sur la côte alfçérienne, avec la promesse de se rembarquer dés que la machine serait réparée. Le capitaine, peu soucieux d'avoir une révolte à bord, accepta avec empressement cette proposition. Donna-t-il des ordres secrets aux marins chargés de manœuvrer les embarcations ? Toujours est-il que les quasi -naufragés furent déposés sur le sol marocain, comme ils ne tardèrent pas à s'en convaincre d'ailleurs en voyant s'avancer vers eux une multitude d'indigènes armés, qui leur intimèrent l'ordre de repasser la frontière. Tandis qu'ils opéraient cette retraite, la machine, réparée sans doute, permettait au navire de virer lentement de bord. Sa proue, se trouvant admirablement orientée vers l'Est, ne tarda pas à soulever des flots d'écume blanche, tandis que l'hélice, à l'arrière, faisait bouillonner la mer. Une immense huée, des cris de fureur, partis du rivage, saluèrent cette fuite. Outre le prix des places perdu, il fallait se résigner à gagner à pied le Rif, au milieu de tribus, sinon hostiles, du moins toujours disposées à rançonner les étrangers porteurs d'argent. A l'unanimité, on décida de gagner Oujda à marches forcées, en se tenant constamment sur la frontière française. La colonne, forte d'un millier d'hommes, ne fut pas inquiétée et arriva sans encombre à Oujda.
Alors commença pour Moh'ammed bcn T'ayyéb cette vie d'étudiant vagabond, errant à travers Timmense étendue du Maroc qu'il parcourut dans tous les sens, pendant vingt-deux aus^ couchant et mangeant dans les mosquées avec les autres étudiants, que la charité inépuisable des habitants nourrit, loge et habille, pendant des années et des années, sans même demander au nouveau venu qui il est, d'où il vient, où il va. Nul n'était mieux préparé que le derviche pour une exploration de ce genre. D'origine kabyle, le berbère est sa langue maternelle; et le berbère allait lui être d'un secours infini dans ce pays que le flot arabe est loin d'avoir complètement submergé. Gniceà sa parfaite connaissance du seul dialecte kabyle de Bougie, il sera reçu comme un frère dans le Rif, pays sauvage absolument inconnu, qu'il pourra explorer pas à pas, à son aise, et nous en donner la seule description qui existe. Grâce à l'arabe et au berbère, il s'enfoncera jusqu'au cœur des Braber, là où jamais étranger n'a mis le pied. Son aspect de derviche misérable sera son meilleur sauf-conduit ; il n'en a jamais eu d'autre. Il allait, poussé par une force invincible dont il ne se rendait pas compte luimême, ne pouvant tenir longtemps en place, ne demandant qu'à voir du pays, de nouveaux hommes, de nouvelles mœurs, ne prenant aucune note manuscrite, mais gravant tout dans la plus prodigieuse mémoire géographique qu'il soit possible de rencontrer. Cette exploration, sans trêve ni repos, commencée en 1872, se termina en 1893. Un hasard, que nous qualifiâmes tous deux de providentiel, nous mit en présence. Malheureusement le
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demchc n'avait pas fait ses voyages en vue de les raconter, et encore moins de les écrire, car, malgré mes vives instances, je ne suis jamais parvenu à vaincre l'horreur qu'il a pour l'écriture ; il m'a été impossible de lui faire tracer une seule lettre de sa main. Une seule fois, je le vis griffonner à la hâte un chiffon de papier blanc. En guise d'encre et d'encrier, il se servait d'un oignon cru, dans lequel il enfonçait sa plume de roseau, pour tracer ensuite sur le papier des caractères invisibles. C'était une amulette contre le mal de tête; il se l'appliqua sur sa longue chevelure, dont le désordre et l'odeur indiquaient que le peigne et les parfums n'étaient jamais passés par là. Ce mépris de la toilette, poussé chez le derviche à ses dernières limites, faillit lui coûter la vie dans le Rif, où l'on s'était aperçu qu'il faisait ses rares prières, sans se livrer au préalable aux soins de propreté prescrits par le Coran.
Il fallut donc me résigner à cette double et fatigante besogne, véritablement fatigante si l'on songe qu'il s'agissait d'un sujet si vaste, si nouveau : interroger et écrire, interroger sans trêve et écnre toujours. Ne connaissant pas un mot de français, n'ayant jamais lu un récit de voyage, ses connaissances littéraires se bornant au Coran, le derviche, qui ne se doutait nullement de la valeur et de l'importance qu'allaient acquérir tout à coup ses explorations, eut le bon sens de se laisser guider. Tel détail lui paraissant avoir peu de valeur, en avait beaucoup pour moi ; tel autre, qu'il croyait palpitant d'intérêt, aurait semblé puéril à nos Européens. Mais cet homme avait la géographie du Maroc dans la tête ; c'est là que j'ai dû aller la chercher ; c'est là que j'ai fouillé afin de faire jaillir de cette mémoire extraordinaire les centaines de noms de localités, de tribus, de rivières, de montagnes, dont nous venons de doter la Science ; c'est là qu'étaient restés gravés les mœurs, usages, coutumes, traditions, races, langues, population, forces militaires, richesses forestières, agricoles, métalHfères, etc., dont j'offre plus loin un tableau aussi exact et aussi varié que ma faible plume m'a permis de le faire.
Certes, il m'eût été impossible de voir le Maroc, dans tous ses détails, aussi bien que notre voyageur. J'avoue sans détour que ma nature n'aurait pu supporter ce rôle de Saint-Labre, que le der^'iche joua, sans un moment de répugnance, pendant ving-deux ans. Son triple caractère de mendiant, de t'aleb et derviche lui a permis de voir, de très près, toutes les classes de la Société Marocaine. Coucher à la belle étoile, dans un palais, ou dans un taudis grouillant de vermine, lui était souverainement indifférent. Le contact de toutes les misères, de toutes les maladies, de toutes les horreurs physiques et morales, le laissait froid, ne lui inspirait aucun dégoût. La nourriture, bonne ou mauvaise, copieuse ou insuffisante, les privations, les longs jeûnes, rien n'avait prise sur cet être créé uniquement pour voyager en pays musulman. Comme t'aleb, il pouvait se mêler à toutes les sociétés, sans provoquer les soupçons ; il quittait les mendiants pour entrer dans un palais ; il sortait d'un palais pour se replonger dans la Cour des Miracles. Comme étranger et voyageur, il pouvait approcher les grands, toujours désireux d'entendre des relations de voyages, d'avoir des notions, un peu précises, sur un pays si
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difficile à connaître. Comme derviche, il se faufilait partout, dans les mosquées, dans les intérieurs musulmans, et jusque dans \^s ghettos ^ car. le fils de T*ayyéb est bien élevé au-dessus des préjugés et du fanatisme étroit de ses coreligionnaires.
Poussé par une curiosité naturelle, qjue n*ont plus les Arabes de nos jours, niais que les Berbères possèdent encore à un haut degré, il étudiait les hommes et les choses, non dans un but de mesquine gforiole littéraire ou scientifique, mais simplement pour satisfaire sa passion des voyages, car il ne se doutait guère qu'un jour viendrait où il raconterait tout cela à un chrétien qui saurait le faire parler.
Nous touchons ici à un point délicat. Le derviche m*a-t-il trompé ? Voici ma réponse: J'ai contrôlé, chaque fois que cela m'a été possible, les dires de cet homme. Des centaines de marocains ont confirmé ceux de ses renseignements, sur lesquels ils pouvaient se prononcer en connaissance de cause, et m'en ont donné d'autres, que j'ai insérés au milieu de l'incomparable 'moisson rapportée du Maroc par notre voyageur. Je n'ai pas surpris une seule fois cet homme en flagrant délit de mensonge. Je me suis amusé souvent à lui poser à l'improviste des questions sur des hameaux perdus des Braber, du Rif, des Djebala, etc. Il me répondait immédiatement, en me citant la tribu, la fraction de tribu, l'endroit précis où ils étaient et où ils figuraient sur les cartes, que j'étais parvenu à dresser avec la plus grande peine. Le derviche, très myope, et, se refusant d'ailleurs systématiquement à tracer une ligne ou un mot, n'ayant jamais vu une carte de sa vie, ne m'aidait guère. Il me fallut, pour chacune d'elles, le cribler de questions sur les points cardinaux, le cours des rivières, les montagnes, les distances, les villes, hameaux ; recommencer en un mot, pour chaque tribu, l'écrasante besogne de la relation.
Accablé par mon double service de la Chaire et du Lycée et par ce rude travail, je crus un instant que mes forces allaient me trahir et que je n'arriverais jamais au bout de ma tâche. J'eus raison de ce moment de défaillance en travaillant avec plus d'acharnement encore, car je m'apercevais que le derviche lui-même commençait à faiblir. Cette immobilité d'un an, malgré les avantages pécuniaires qu'il y trouvait, avait trop comprimé ses instincts de nomade habitué aux grands espaces ; de plus^ il y avait de telles lacunes dans sa connaissance des parties méridionales du Maroc, qu'un supplément d'enquête et un nouveau voyage s'imposaient. Enfin, le 30 Janvier 1895, je posai la plume. Cet homme m'avait dit tout ce qu'il savait, n'avait plus rien à ajouter. Je lui procurai un passeport et je le fis repartir à mes frais au Maroc, avec des instructions spéciales, qu'il accomplira, j'en suis sûr, de tout point, s'il parvient jamais à sortir de la fournaise marocaine. Depuis cette époque, je n'ai eu de ses nouvelles qu'une seule fois. Le reverrai*je ? Je le crois, car j'espère que Celui qui l'a protégé, durant 22 ans, ne l'abandonnera pas dans ce suprême voyage.
Pendant que le derviche, rendu à sa vie errante, accumule kilomètres sur