POURQUOI ET COMMENT J'AI FAIT CE LIVRE
kilomètres, s'enivre de grand air et se retrouve de nouveau dans le pays de toutes les libertés, je reste enfermé dans ma cellule de bénédictin, aux prises avec les nombreux documents que je possède, cherchant à mettre au jour le premier volume d'une série qui s'arrêtera Dieu sait quand. J'avance lentement dans l'inaccessible Empire, et plus j'avance, plus je comprends la vérité de ces paroles du grand Livingstone: «Je crois que j'aimerais mieux traverser a de nouveau le continent africain, qce de publier un second volume : il est « bien plus facile de faire un voyage que d'en écrire les détails, »
Toutes mes notes sont en arabe, quelques-unes en berbère. Il faut les coordonner, les revérifier, couper les longueurs, les redites, rectifier les erreurs, et, enfin, écrire en français, c'est-à-dire recommencer dans notre langue ce que j'ai ébauché déjà dans deux autres idiomes, malheureusement inconnus par la presque totalité des Européens.
La publication de mon manuscrit arabe, si mes moyens m'avaient permis de l'entreprendre, aurait rendu de grands et réels services à ceux qui se destinent aux explorations en pays musulman, principalement au Maroc. L'Arabe, parlé de nos jours dans cette contrée, a été l'objet de ma constante étude, et je crois avoir consigné, dans cette partie inédite de mon travail, presque toutes les expressions usuelles marocaines, dont la connaissance est indispensable à quiconque veut voyager là-bas sans se faire connaître. Je ne renonce pas cependant à l'espoir de publier, plus tard, certains fragments au moins de ce pauvre manuscrit, et de sauver ainsi des flammes qui l'attendent la partie qui me paraîtra la plus utile à nos soldats, à nos commerçants et à nos voyageurs.
Au moment où je corrigeais les épreuves typographiques des pages précédentes, trois lettres du derviche m'arrivaient coup sur coup. Elles sont en ^rabe. La première me fut transmise par un musulman oranais, qui la tenait d'un rifain ; la seconde porte le timbre de Tanger ; la troisième a été mise à la poste à Larache {El-Araiche). Chacune est d'une main différente, preuve évidente que notre voyageur continue à ne jamais toucher une plume ; mais il les a dictées. Je le vois aux réticences, aux sous-entendus que lui et moi seulement pouvons saisir. Les étudiants marocains qui les ont écrites ont dû prendre pour un aliénCî cet homme qui leur dictait un pathos absolument inintelligible.
Je reconnais encore Moh'ammed ben Tayyéb à la rapidité de sa marche. En Mars dernier, il m'écrivait du Gourara (en berbère), me signalant déjà une reconnaissance poussée en plein Çah'ra par des officiers français; et maintenant le voici à El-Araïche, sur le point de descendre sans doute dans le Sous, qu'il compte traverser de TOuest à TEst ! La première des trois dernières lettres, datée de Galiya (Rif)» m'a été remise assez tard, le rifainquiTa apportée ayant différé, pendant quelques jours, son départ pour Oran,
A toi, voyageur intrépide que tout le monde prend pour un fou, bravo !
A toi, qui travailles pour la France, en t'en doutant un peu, bravo ! trois fois bravo !
Poursuis ta course dans le Mystérieux Empire, sublime déguenillé. . La Grande Nation pensera sûrement à toi, je m'en porte garant, quand l'âge et les infirmités auront réduit au repos tes muscles d'acier, usés à son service ! au service d'une belle et noble cause !
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