CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LE MAROC
La description du Moroc, que je commence aujourd'hui par la publication de ce premier volume, a été faite d'après des observations directes, sans le secours des livres. N'ayant mis aucun auteur à contribution, je n'ai à (Mtei* personne. Tous les renseignements que je donne sont inédits, absolument nouveaux. Je les dois, comme je Tai déjà <lit, à des Voyageurs Musulmans, (|ui, me prenant pour un de leurs coreligionnaires, ne m'ont rien caché. Que ce travail profite à la France; s'il lui est utile, ce sera ma plus beUe réccnnpense.
Le Maroc étant,* i)our les raisons (|ue j'ai données dans la préface, h peu prés Inconnu, fallail-il rester indéfiniment dans cette ignorance, peu tlatteuse pour le grand siècle des déccnivertes ? Je ne le i)ense pas. Aussi, malgré la grandeur de la tâche, malgré les lacnnes et les défauts que ce livre présentera certainement, je- n'hésite pas à m'atta(iuer à cette contrée inexplorée. Le derviche nous tend la main ; doinuuis-lui la nôtre sans trembler, et entrons avec lui dans le redoutaJ)le Empire. Avec un pareil guide, escortés de nos autres amis les voyageurs marocains, il nous sera difïicile de nous perdre; nul n'osera nous dire que nous ne sommes pas chez nous. En y pénétrant, faisons cependant cette prière; elle se rapprcK'be de celle que les Musulmans adressent à Dieu, quand ils s'engagent dans une aventure périlleuse : « G Dieu, préserve-nous de la dent, tcuijours mauvaise, des hypercritiques et desjaUmx f.
F'rovinces du ]VXax*oc
Quel es! ce pays nouveau ? Ses rivages ont été assez bien relevés, il est vrai, mais l'intérieur est l'cslé dans une obscurité presque comi)lète depuis que le monde exisl(\ Et pourtant il y a là une population ardente : elle a pi-ouvé sa vitalité en envahissant l'Espagne et en la gardant plusieurs siècles. Ellç
a eu des jours de gloire, puisqu'elle a pu rivaliser de puissance et d'éclat, à une certaine époque, avec le grand Empire des Califes d'Orient. Quel est donc ce pays qu'on ne pourra connaître à fond que dans deux cas: l^Si une Puissance Chrétienne en fait la conquête : 2® Si les futurs explorateurs se décident enfin à apprendre convenablement l'arabe (1) ? — Ce pays, vous diront les Marocains qui voudront bien répondre à vos questions indiscrètes, se divise en dix provinces.
Trois de ces provinces forment le Maroc septentrional :
lo Le Rif, sur les bords de la Méditerrannée, s'étend depuis la province d'Oran jusqu'à la tribu maritime de Rmara, non loin de Tiffaouin (Tétouan (2)), (prononcez riiTaoame) ;
2® Les Djehala, au sud du Rif, occupent tout le littoral méditerranéen, à partir de la frontière occidentale de cette provrnce, ainsi qu'une assez longue bande du rivage Nord de l'Atlantique;
3» Daïrat'Fas (province de Kas), au sud des Djebala, s'étend à l'ouest d'Oujda et va jusqu'à l'Atlantique.
Le Maroc central comprend trois provinces :
lo irouz-Merrakech (province de Merrakèche (Maroc), bornée à Test par les Braber ; à l'ouest par TAtlantique ;
2° Les Braber, province importante, occupant le cœur du Maroc ;
30 La Dhahra, formant la frontière Est du Maroc, court le long de notre Umite oranaise depuis Oujda jusqu'à Figig (prononcez Fighig; le g devra, devant i, e, «/, conserver toujours le son guttural qu'il a devant les voyelles a, 0), V. p. 42.
Quatre provinces bornent le Maroc au midi :
« l» Sous ; 2p Dra ; 3° Sagiat-el-IFanira (3) ; i« EççahWa (Sahara).
Cette division du Maroc, aussi commune chez les Marocains
lettrés quelle est inconnue en Europe, jette un jour nouveau
sur cet Empire, qui, d'après nos cartes, semble voué à un
chaos et à une confusion qu'aucun pays n'otïre au même degré.
(1) Je suis persuadé que la première hypothèse se réalisera avant la seconde.
(2) Nos auteurs européens, défigurant continuellement les mots arabes et berbères, je maintiens rigoureusement dans tout l'ouvrage la transcription réelle et scientifique des noms propres Marocains, quitte à mettre entre parenthèses le nom estropié connu en Europe. Toutes les lettres des mots ardhes et berbères doivent se prononcer.
(3) Prononcez tov jours le fj guttural. Ex : (fuide, guépard, Saghia (Voir page 42),
Le véritable noxxi d.u ]\Aaroo
Tous les Auteurs Européens affirment gravement que les Marocains ne donnent aucun nom à leur pays ! C'est encore une erreur à mettre au compte de leur ignorance de la langue arabe. La vérité, la voici :
Les Marocains désignent leur pays, dans son ensemhlef par le terme commun de El-Rarb .^yi (roccident) ; ils se donnent à eux-mêmes le nom de Mr'arha 'h jLju» foccidentaux), dont le singulier est Mr'arhl ^^f^ (occidental). Les dénominations de Maroc et de Marocains leur sont totalement' inconnues. Maroc est un mot, atrocement défiguré, dans lequel on a peine à reconnaître la prononciation aral)e de Merrakèche, ville principale de la province de ce nom.
En arabe littéral, on appelle le Maroc, EUMarWib-d-Ak'ça
^^ûi"^! v^-v^JI (roccident-extrôme). Les indigènes lettrés seuls se servent quelquefois, en parlant, de cette expression; mais ils prononcent toujours El-Mar'rib ou EUMarfrih (1), (avec un i), pour ne pas confondre ce terme avec son bomogramme v.^r*^'' El'Mar'reh ou El'Mag'reh (moment du coucber du soleil). Plusieurs orientalistes européens n'ont pas fait cette distinction parce qu'ils ignoraient la véritable prononciation de ces deux mots.
Quoi qu'il en soit, EUMar'rih ou El-Mag'rib, n'étant employé qu'en arabe littéral, ou par de rares pédants, il n'y a pas lieu de l'adopter au détriment du terme commun, El-Rarb, par lequel, Marocains et Algériens, lettrés et ignorants, AraJ)es et Berbères, désignent le Maroc. La dénomination de El-IVarb, justifiée par l'emploi que les dilïérentes populations de rAfri(]ue du Xord et les Marocains en font eux-mêmes, devrait être substituée, dans nos géograpbies et sur nos cartes, à rexi)ression ])arbare et baroque de Maroc. Sans tenir compte du pluriel aral)e, Mr'arbi^ OU mieux, IVarbi, pour moins de complication, devraitêtre Vethniqne de la poj)ulation entière d'El-IVarb, Je ne me fais
aucune illusion sur l'écbec certain réservé à ces justes rectifications. Qui donc peut lutter contre la sainte, la toutepuissante routine ?
Le vaste territoire qui s'étend du Çab'ra à la Méditerranée, de TAtlantique à la frontière oiauîiise, fut, dès la |)lus haute
(I) J'écris Maf/'rîh, contrairement à mon syst<''inede transcription, pour faciliter aux Européens la prononciation du r'ain (r grasseyé).
antiquité, le berceau de peuples dont l'Histoire cherche vainement à percer l'origine. Formé de plateaux montagneux et d'immenses plaines, possédant les plus hautes croupes de l'Atlas, baigné par deux grandes mers, arrosé par les plus puissants cours d'eau de l'Afrique Septentrionale, le Nil excepté, le Maroc, puisqu'il faut l'appeler par ce nom, produisit, ou attira à lui de bonne heure, des races vigoureuses et éminemment guerrières.
Deux peuples principaux se trouvent actuellement en présence au Maroc : les Berbères et les Arabes ; leis premiers, probablement autorhthones ; les seconds, étrangers, venus en conquérants.
L'origine des Berbères est inconnue et le sera peut-être toujours.
Ils occupent, depuis un temps immémorial, toute cette partie de l'Afrique Septentrionale, qui s étend des déserts de la Tripolitaine à l'Océan Atlantirjue, de la Méditerranée au Soudan.
Les Berbères marocains que j'ai vus (Rif, Sous, Merrakèch, Dra) sont en général un peu plus petits que les Arabes. Ils ont à peu près la taille des Français. Leur type physique les rapproche des races du Midi de l'Europe, avec une apparence de vigueur encore plus accentuée que chez nos paysans. Leurs caractères moraux ne les distinguent pas nettement des Arabes, dont ils ont adopté le fanatisme avec la religion. Le Berbère ne ment peut-être pas aussi facilement que l'Arabe, mais il ment très souvent cependant. Du Coran, il n'observe, il est vrai, que le jeûne du Ramadhan ; cela ne l'empêche pas d'être fanatique et intolérant comme ses coreligionnaires du monde entier.
Race indomptable, les Berbères ont été, depuis le commencement de leur histoire, le cauchemar des conquérants qui ont voulu les soumettre. Carthaginois, Romains, Vandales, Byzantins, Arabes, Espagnols et Turks n'ont jamais eu un moment de répit avec ces ennemis toujours menaçants. La puissance formidable de la France les tient actuellement en respect en Algérie : mais (lu'elle vienne à faiblir, et elle verra se lever l'étendard de la révolte, toujours prêt à sortir de sa paîne, chez eux comme chez les Arabes. Suprême fermeté.
INTRODUCTION 2l
suprême justice, telle doit être la devise des Nations européennes qui ont sous leur sceptre ces ennemis irréconciliables des Chrétiens. Songer à les assimiler est une utopie généreuse qui leur fait hausser les épaules. Le Musulman, par sa religion, son histoire, sa civilisation très réelle, se croit appelé à Tapostolat des peuples. Il a sur nous les mêmes projets que nous avons sur lui. Il veut nous convertir, nous musulmaniser, nous assimiler à lui, par la persuasion ou par la force. II a appris avec étonnement, mais sans trouble, que nous avions sur lui des projets analogues. Il accepte la lutte, il s'entête à croire que le bloc islamique ne sera point entamé, que la victoire décisive lui appartiendra. Depuis qu'il connaît nos desseins, il est plus réfractaire que jamais a notre action civilisatrice.
Le Berbère Algérien^ en particulier, sur lequel on s*est plu à fonder des espérances, s'arahUe de plus en plus. Il fait cause commune avec ses anciens oppresseurs, qui furent aussi ses précepteurs. Musulman il est, musulman il restera ; c'est tout dire. L'infiltration arabe a eu sur lui une telle action dissolvante, qu'il a perdu, partout où il s'est arabisé, non seulement l'amour, mais l'idée même de la Patrie ; idée sacrée qui a fait sa force et a été son palladium pendant ses vingtquatre siècles de luttes acharnées contre les peuples envahisseurs. Toutefois, l'amour de la terre natale a été remplacé chez lui par le fanatisme, obstacle que nous ne pourrons ni tourner ni franchir.
Les Berbères marocains, au milieu desquels les Arabes sont noyés, sont restés jusqu'ici franchement berbères, c'està-dire très attachés au sol, à la région qui les a vus naître. Leur patriotisme, il est vrai, n'embrasse pas tout le Maroc ; il est essentiellement provincial, il ne va pas au-delà des frontières que la nature ou la victoire a assignées à chacune de leurs divisions territoriales. L'homme de génie qui saurait réunir en un seul faisceau toutes ces forces berbères, qui s'ignorent et se neutralisent les unes les autres, créerait, aux portes de l'Europe, un empire puissant, dont l'épée pèserait lourdement dans la balance des Nations.
Les destinées politiques des Berbères marocains, leurs tendances intellectuelles et leurs évolutions sociales sont à peine connues par de maigres renseignements, épars dans des chroniques d'une sécheresse désespérante, chroniques rédigées par leurs ennemis, avec une mauvaise foi et une ignorance manifestes. Ce qu'ils furent jadis, je n'ai pas à le rechercher. De nos jours, ils forment une race à part, Intel-
Ugente, industrieuse, et d'un génie bien plus pratique que celui des Arabes. On attril)ue volontiers aux étrangers, venus en conquérants, ce qui s'est fait de grand et de beau dans toute la Berherie, sans songer que, dès le début de Toccupation carthaginoise, les pays de race berbère étaient couverts de villes populeuses, prodigieusement riches, dans lesquelles rélément étranger entrait pour peu de chose. Sans doute les Tyriens apprirent aux Berbères orientaux, qui les communiquèrent à leurs frères de l'Ouest, quelques-unes de leurs industries de luxe : la fabrication du verre, l'art de tisser des étoftes précieuses, l'écriture alphabétique (1) ; mais les Berbères possédaient, ])ien avant cette première invasion, une certaine civihsation qui les rendait peu inférieurs aux négociants phéniciens. Les villes détruites, dont on m'a signalé les importantes ruines au cœur même de la province des Braher, sont peu-être antérieures aux époques Carthaginoise et Romaine. Les hal)itants du pays les appellent Ruines de Nemrod, terme significatif donnant à entendre qu'elles sont contemporaines des plus vieux monuments du globe.-
Les Berbères forment environ les deux tiers de la population totale du Maroc. L'autre tiers est composé en grande partie par les Arabes; après ceux-ci, viennent les Nègres et les Juifs
Une rapide esquisse des causes de la grandeur et de la décadence des Arabes nous fera peut-être entrevoir le caractère, si difficilement analysable, de ce peuple étrange et peu connu.
La rehgion du Christ s'était frayée sa voie avec lenteur; c'était, avant tout, un Être moral à qui il avait été recommandé de ne pas tirer l'épée. L'Islamisme, au contraire, faisant miroiter aux yeux des disciples de Mahomet les trésors de la terre et les féhcités célestes, pr^ipita les Arabes ix la conquête du monde, comme un torrent impétueux. L'invasion de cette race, venue si tard dans l'histoire, fut foudroyante. En moins d'un siècle, l'immense surface territoriale, qui s'étend du Gange aux Pyrénées, obéissait au sceptre des Califes. La côte Nord de l'Afrique fut une des premières conquêtes de ce peuple audacieux, dont le génie fut tout l'opposé du génie romain.
(i) L'iQScriptioQ biliague de Thugga était en punique et en berbère
ÎNTRODUCtlON 23
Tandis que celui-ci rapporte tout à TEtat et veut la centralisation à outrance, TArabe, lui, passé brusquement de Thurable vie pastorale au faîte de la puissance politique, conserve, à cette apogée, les habitudes indépendantes de sa yie errante de berger nomade et pillard. Roi il était dans ses déserts, roi il veut être, lorsque, campé au milieu de ses ennemis vaincus, tout lui fait un devoir d'obéir à ses chefs, de rester uni avec ses compagnons d'armes. La conquête finie, il redevient ce qu'il était avant la guerre sainte, c'est-à-dire Tennemi de toute autorité, de tout ce qui peut gêner ses instincts d'homme des grands espaces. Opposition singulière! Tandis que son naturel demi-sauvage le porte à aimer la liberté, sans frein ni limite, son orgueil le contraint d'accepter une oligarchie qu'il combat dès qu'il n'en fait plus partie, formant et détruisant tour à tour ces coteries turbulentes, qui, sous le nom de çoff, ont démoli peu à peu le vaste empire arabe, et rendent si diflicile en Algérie, encore aujourd'hui, l'administration de ces hommes indisciplinables, nés uniquement pour la guerre et les intrigues.
Les Romains, en étendant leur puissance -sur le monde antique, incorporaient à leur immense empire, en les faisant romaines, les nations qu'ils domptaient. Les Arabes, dont ruiiique souci était de répandre leur religion, tout en se chargeant de butin, n'ont pas songé un seul instant à se fondre eux-mêmes en un corps de nation. Il y a une Arabie, il y a des tribus arabes, ennemies les unes des autres, mais la Naiion Arabe n'a jamais été constituée et ne le sera probablement jamais. Les Arabes ont le sentiment profond de leur religion; ils- n'ont pas conscience de leur nationalité. Comment donc auraient-ils pu penser, au miUeu de leurs triomphes, à réunir, en un seul faisceau, tous ces éléments épars et hétérogènes qui peuplaient leurs immenses possessions ? Dans l'état de fractionnement général où chaque race, chaque nation, chaque tribu, se trouvaient parquées et comme isolées au milieu du chaos mahométan, les peuples soumis, certains même qui se firent musulmans, gardèrent le culte fortifiant de la Patrie; et, chacun, selon les circonstances générales ou locales, jeta à la porte, ou subjugua à son tour, ces maîtres inconscients et dédaigneux qui n'avaient pas su les manier, les assouplir, les attacher indissolublement au plus grand empire qui fut jamais. L'Arabe ne fut ni conquérant ni colonisateur, au sens admis de ces mots ; l'Arabe fut et est encore un prêtre, un missionnaire ardent; il ne s'assimile pas les peuples, il les convertit, ils les ramulmani^e ; grande et sublime mission qui
suffit seule à sa gloire! La préoccupaliou domluaiite de ces envahisseurs, ou, pour mieux dire, leur unique préoccupation, fut en elïet de convertir à Tlslam tous les peuples de la terre. Ces ai)ôtres farouches, hi-andissant un cimeterre d'une main, et de Tautre un (]oran, gagnaient des âmes h Allah, sans se soucier d'ajouter une province de plus à une patrie terrestre qui n'existait pas pour eux. Les paroles du célèbre Ok'ba hen Nafiâ traduisent clairement cette obsession constante de tous les guerriers mahoinétans.
On raconte que ce général, étant parvenu sur les bords de l'Atlantique, suivi de la vaillante petite armée avec laquelle il venait de traverser comme un éclair toute l'Africiue du Nord, poussa son cheval îi travers les vagues de la mer en s'écriant : (( Dieu de Moh'ammed, où n'irais je pas i)roclamer la gloire de ton nom, si ces flots n'étaient pour moi une barrière infranchissable?» Toute l'armée, restée derrière son chef, s'inclina devant la voh)nté divine en faisant entendre un formidable Allahon Akbar (Dieu est le plus grand!) On campa ce jour- là sur le rivage, et, le lendemain, Ok'ba, avec sa poignée de prêtres armés, s'enfonça dans les régions méridionales du Maroc, non pour conquérir, mais pour convertir,
L'Aral)e, ce Sans-Patrie terrestre, n'ayant aucun attachement pour le sol qu'il parcourt en nomade ou en conquérant, n'aime et ne convoite que la Patrie Céleste. 8a belle religion a résolu, dès son apparition, la question sociale qui trouble si gravement les Etats Chrétiens; elle a fait des Mulsumans du monde entier une vaste et indissoluble Confrérie rehgieuse, dans laquelle les mots flamboyants de Liberté, Égalité, Fraternité, ont reçu la plus réelle, la plus éclatante application.
L'hégémonie religieuse et intellectuelle des Arabes, car l'hégémonie strictement politique n'exista point pour ces missionnaires belliqueux qui ignoraient le beau nom de Patrie, s'était développée d'une manière conforme au génie de ces Nomades, épris du rêve, fous de liberté, avides de guerre sainte et de pillage ; elle avait acquis sa pleine maturité dans le courant du siècle de llaroun-er-Rachid et rayonnait alors, avec une intensité sans pareille, sur le reste du monde. Cette époque marque l'apogée et le commencement de la décadence de la Race qui nous occupe; Theure de mort de cette suprématie se laisse déterminer avec une précision rigoureuse : ce fut l'instant où le morcellement de l'autorité des Califes d'Orient, provoqué par le manque de patriotisme des Arabes, replongea cette race au chaos et livra de nouveau aux ténèbres de l'ignorance cette Famille d'hommes, si brave, si intéressante, et
Tune des mieux douées, assurément, parmi celles qui ont brillé d'un vif éclat dans le cours des siècles écoulés.
INTègr^es et «Tuifs
Je ne dirai qu'un mot des Nègres et des Juifs Marocains, minorité infime et méprisée, avec laquelle nous ferons ample connaissance dans les pages de cet ouvrage.
Un seul auteur Européen, notre compatriote le Vicomte de Foucauld, a étudié de près le Juif du Maroc et l'a fort bien observé. Le Juif Marocain, à part quelques rares exceptions, est tombé au dernier degré de l'abjection, où il a été plongé par la bassesse de sa nature et par la dureté des maîtres du sol.
Le Nègre a échappé, en devenant musulman, à cette dégénérescence morale et physique, fruit de l'intolérance et de l'oppression. Il ne diffère en rien de son seigneur, avec lequel il rivalise souvent de bravoure, de fanatisme et de générosité. Impitoyables pour leurs esclaves infidèles, les Musulmans sont d'une douceur extraordinaire envers leurs coreligionnaires que le sort des armes ou leurs deniers font tomber entre leurs mains ; grand exemple de bonté qu'ils ont donné vainement aux Puissances Chrétiennes pendant de longs siècles !
Flioliesse et Population du IVIaroo
Le Maroc, notre voisin, est un magnifique pays. Il n'y a nulle part, dans l'immense Afrique, de territoire plus beau, plus varié, plus riche; la salubrité et la douceur de son climat sont proverbiales chez les Arabes. Sa fertilité est incomparable : quelques poignées de blé, jetées sur un terrain à peine égratigné par la charrue indigène, donnent une récolte superbe. La contrée, située dans la zone tempérée, baignée par deux grandes mers, abondamment arrosée par les pluies qui lui viennent de l'Atlantique et de la Méditerranée, devrait être le grenier d'abondance de toute l'Afrique Septentrionale, car nulle part le sol n'est aussi riche, aussi fécond. Tandis que ses voisins de l'Est souffrent quelquefois de la sécheresse, le Maroc, lui, n'aurait à se plaindre que du trop grand nombre des déluges bienfaisants, qui l'inondent régulièrement tous les hivers, et font pousser les hautes herbes de ses prairies, dans
26 Le Maroc iKconnù
lesquelles paissent les grands troupeaux des nomades. Toutefois, le mépris de ces rois du désert pour les travaux agricoles, la rapacité du fisc, Tinterdiction absolue d'exporter les céréales, sont autant de coups mortels portés à Tagriculture marocaine. Aussi la population fermière de ce pays restetelle stationnaire ; et il s'ensuit que la quantité de produits agricoles, apportée sur les marchés, suffit tout juste aux besoins des habitants.
Dans toutes les provinces, dans les plaines comme sur les plateaux, on s'occupe spécialement de l'élevage des moutons, chèvres, bœufs, chevaux et mulets ; les chameaux et les moutons sont la précieuse ressource des Nomades. L'exportation des animaux n'existant guère que sur notre frontière, n'enlevant du reste au pays qu'une partie infinitésimale de ses richesses pastorales, les bœufs et les moulons, entre autres, sont a vil prix dans tout l'empire, sauf dans les villes où il y a des Européens. Un beau mouton vaut trois francs sur le marché ; un gros bœuf dépasse rarement quarante francs.
Les nombreuses et superbes montagnes marocaines, dont plusieurs sont assez élevées pour avoir des neiges éternelles, sont .couvertes de grandes forêts, de hautes futaies, de fourrés dangereux, où se cachent les grands fauves.
Parmi les surprises agréables qui attendent les futurs maîtres du Maroc, il faut citer, en première hgne, les richesses minérales de ce pays dans lequel on trouve en abondance l'or, l'argent, le cuivre, le fer, le plomb, etc. J'ai relevé soigneusement, dans ma relation et sur mes cartes, les points précis où se trouvent les gîtes métallifères, encore inexploités, de cette riche contrée.
Une autre surprise, plus grande encore pour tous et surtout pour la Puissance qui sera appelée à diriger les destinées du Maroc, c'est le chiffre de la population totale de cet Empire. J'espère démontrer, en effet, que toutes les appréciations faites jusqu'ici à cet égard, appréciations basées uniquement sur l'imagination de leurs auteurs, même celles qui paraissent les plus exagérées, sont encore bien audessous de la réalité. Le Maroc est infiniment plus peuplé que l'Algérie, avec laquelle on s'obstine toujours aie comparer. Oa ne sait pas, ou l'on ne veut pas se rappeler que les Berbères occupent presque toutes les parties du pays, montagnes et plaines ; leurs tribus, arabisées ou non, s'étendent fort loin jusque dans le Sud,
Si l'on veut, ù tout prix, établir un parallèle entre la popula-
tien marocaine et celle d'une contrée à peu près analogue au Maroc au point de vue du sol et des hommes, c'est notre Kabylie qui doit servir de terme de comparaison. En effet, ici et là-bas, même race, même sol, même mœurs, même langue, sauf des particularités dialectales peu compliquées. Le Maroc a même sur notre Kabylie cet avantage, qu'ayant été de tout temps l'asile héréditaire de rislam envahi, il doit avoir plus d'habitants qu'elle par kilomètre carré. L'expulsion des Maures d'Espagne, la conquête de *l'Algérie par nos troupes ont fait bénéficier notre voisin de plusieurs millions d'émigrants. Ajoutons que la guerre étrangère n'est jamais venue porter ses ravages dans ce camp retranché des Mahométans Africains.
Si l'on prend pour terme de comparaison la population moyenne de notre Kabylie, qui est de 90 habitants par kilomèmètre carré, on constate que le Maroc, avec ses 812,000 kilomètres carrés, pourrait avoir 73 millions d'habitants, presque autant que la Russie ! Toutefois, le Çah'ra occupant plus du quart de ce vaste territoire, il faut, pour ne pas tomber dans l'exagération et rétablir l'équilibre entre les parties populeuses et celles qui le sont moins, admettre une moyenne d'habitants de deux tiers moins forte pour tout l'Empire, c'est-à-dire 30 habitants environ par kilomètre carré. Ce chiffre modeste, et très probablement inférieur à la réalité, ne nous donnera pas moins cependant de vingt-quatre à vingt-cinq rnîKions d'habitants pour ce beau pays, si peu connu, et auquel toutes nos géographies s'acharnent à n'accorder que 5 à 6 millions d'âmes ! Il faut bien d'ailleurs que le Maroc soit extrêmement peuplé, puisque telle grande tribu des Braber, par exemple, peut à elle seule tenir tête à toutes les forces réunies du Sultan et mettre en ligne de bataille jusqu'à cent mille guerriers. Nos combats du Dahomey et du Tonkin nous paraissent de légères escarmouches si on les compare au carnage épouvantable qui se fait quand deux tribus Marocaines seulement en viennent aux mains. Vers le milieu de Mai de cette année-ci, deux tribus, non des plus considérables, les Mehaya et les Beni-Znasend), se sont précipitées l'une contre l'autre, tout près de la frontière Algérienne, et ont laissé six cents hommes et trois cents cJievaux morts sur le champ de bataille. Cette boucherie fut exécutée en moins de trois heures, sans canon, avec de mauvais fusils et des sabres, à l'arme blanche, pour ainsi dire — « Le Maroc est une fourmilière
(1) Prononcez Znacène.
2S LE MAROC iKCONNlt
d'hommes, m'ont dit les Marocains, en me parlant de ce combat. Six cents hommes de perdus pour lui, c'est comme six cents goiUtes d'eau de moins dans la mer ! ».
Traqués jusqu'au cœur de l'Afrique par les troupes victorieuses de l'Europe, les Musulmans Africains n'auront plus bientôt que deux suprêmes refuges : La Tripolitaîne et le Maroc. Malgré son immensité, le Çah'ra ne leur offre qu'un séjour à peine supportable, un manque absolu de bien-être et de sécurité. La Tripolitaine, pays aride, soumis au joug détesté des Turks, ne les attire nullement. Le Maroc, voilà la terre hospitalière idéale, le paradis rêvé du Musulman, le camp retranché de l'Islam, le sol béni, où régnent de nos jours les nobles descendants de Fat'ma la Brillante, fllle chérie du Prophète I Si cette contrée privilégiée échappe pendant cent ans encore à l'avidité des Nations conquérantes, elle aura, à la fin du XX® siècle; une quarantaine de millions d'habitants. Sans attendre une date aussi lointaine, cet Empire pourrait, dès à présent, avec ses 25 millions d'ûmes, figurer dans le concert des Grandes Puissances de la Terre, s'il se décidait à entrer résolument dans le tourbillon des idées et de la politique européennes. Mais il est à prévoir qu'il voudra conserver sa tranquilUté et la paix profonde dont il jouit depuis des siècles. Le musulman marocain ne s'arrachera jamais aux longues et douces rêveries, à la liberté illimitée, à la vie simple et facile, pour se précipiter dans l'engrenage dévorant de notre activité moderne, dans laquelle il ne voit que le côté matériel : la satisfaction de besoins toujours nouveaux, le désir immodéré des richesses. Et pourtant, combien on se tromperait si l'on s'imaginait que cette fourmilière d'hommes est dépourvue de pensées, de désirs, de passions, d'activité; si on se la représentait, en un mot, comme frappée d'un abrutissement incurable 1 Le Maroc ressemble à une ruche hermétiquement close ; les bourdonnements, les allées et venues des abeilles travailleuses, le bruit des batailles et des rivalités entre les propriétaires des alvéoles ne peuvent pas traverser l'impénétrable cloison qui les sépare du dehors. Il faut être une abeille de la ruche pour voir la vie intense qui s'agite dans ce pseudo-cercueil. Une réelle civilisation, fruit des préceptes coraniques, une culture intellectuelle surprenante régnent jusqu'au fond des campagnes marocaines. Les visiteurs Européens, tenus systématiquement à l'écart de la vraie Société Musulmane, ne comprenant pas d'ailleurs les finesses de la langue et ne voyant rien s'agiter à la surface de cet étrange peuple, ont pu prendre, pour de la stupidité ou d%
l'extase perpétuelle, un état d'àme auquel ils ne comprenaient rien. Le juif marocain lui-même n*est pas plus instf uit que les Chrétiens de la vie intime de ses maîtres ; méprisé, frappé de bannissement dans presque toutes les régions indépendantes de l'Empire, c'est-à-dire dans les cinq sixièmes du Maroc, à peine toléré dans les quelques localités où il se trouve, il est tenu à distance du Seigneur Musulman qui le parque, avec sa femme et ses enfants, dans d'ignobles ghettos, connus là-bas
sous le nom injurieux de MellalC -. il»
Flôle dévolu à la France dans le INTox^d- Ouest
de l*A.fï*ique
On dirait que notre Pays est appelé à succéder aux Arabes dans la suprématie intellectuelle qu'ils ont exercée dans toute la Berbérie depuis leurs premières invasions, et, à succéder aussi aux Berbères dans l'hégémonie politique que, malgré d'écrasants revers, ces rudes guerriers n'ont cessé de posséder effectivement sous la domination contestée des anciens conquérants.
L'Arabe fut un missionnaire turbulent et insatiable; le Vandale, un sauvage; le Romain, un accapareur tyrannique; le Carthaginois, un commerçant prosterné devant le Veau d'or.
Tout autre doit être le rôle des Nations modernes, destinées à gouverner les peuples musulmans.
Après les dures leçons des Croisades, après le laborieux apprentissage de colonisation, tenté dans des conditions défectueuses de demi-science et de demi-civilisation, ont voit, dès l'aurore du XIX« siècle, les Nations européennes, à la tête desquelles ils convient de citer la France, prendre tout à coup pour but, dans leur essor colonial africain, un idéal qui échappe absolument aux conceptions et aux rêveries des Orientaux, et, poursuivre, chacune selon son tempérament, la voie que la plus pure des morales leur avait vainement tracée durant de longs siècles. Parmi ces Nations, la France est, sans aucun doute, de beaucoup la moins antipathique aux Musulmans. Ceux-ci nous reprochent uniquement la légèreté de notre caractère. Les défauts qu'ils trouvent aux autres peuples sont autrement graves^ Je ne citerai que les Puissances qui peuvent avoir des prétentions à la possession du Maroc, et je dirai, avec ma franchise habituelle, ce que les
Mahométans, et les Marocains en particulier, pensent d'elles. — « Nous n'aimons pas, m*ont-ils dit cent fois, la morgue et la froideur Anglaises, le fanatisme et les idées étroites des Espagnols, l'extravagance tragi-comique des Italiens, la lourdeur Allemande ». Ils ajoutaient : « Somme toute, malgré rétourderie des Français, malgré le penchant un peu trop accusé qu'ils ont pour les juifs, c'est encore la France que nous choisirions pour nous gouverner, si les circonstances nous y obligent ».
Bonne et chère France, votre amour démesuré des peuples, votre nature loyale et chevaleresque, votre générosité insensée et sublime attirent à vous les sympathies, touchent les cœurs les plus endurcis ! Mais votre ignorance des hommes et des choses, votre volonté bien arrêtée de faire, envers et contre tous, le bonheur des Humains a été la cause de lourdes erreurs, de cruels froissements. Vous voulez assimiler les Musulmans ! Vos philosophes, qui n'ont jamais vu un burnous, vous ont lancé dans cette voie généreuse, mais pleine de périls. Avant de songer a assimiler les Musulmans, il faut les connaître. Tout mahométan est né diplomate; nos hommes politiques les plus fins seront toujours de modestes écoliers à côté de lui. Le musulman est une énigme ; il est connu seulement de quelques rarissimes Chrétiens qui ont vécu de sa vie et se sont, pour ainsi dire, assimilés à lui. Nature souple, intelligente, rompue aux joutes oratoires, tournant admirablement les difficultés, emportée mais sachant attendre, on ne trouvera jamais d'esprit plus complexe que le sien, plus énigmatique aux autres et quelquefois à lui-même. Notre instruction, même supérieure, ne le changera point. Il faudrait pour cela lui enlever sa religion ; chose impossible qu'il faut se garder de tenter.
Est-ce à dire que nous devons renoncer à utiliser cette grande force qui nous presse au nord et dans le cœur de l'Afrique? Bien au contraire! Il fautl'employer; il faut que notre pays en profite, et le plus tôt sera le mieux.
Puisque le Musulman est inassiraila])le, laissons-le avec ses idées, ses croyances très respectables en somme, ses mœurs, ses lois, ses coutumes séculaires, ses statuts personnels, SOS préjugés, sa foi, qui fait sou seul bonheur en ce monde; ()l)teuons seulement son précieux concours pour trois œuvres capitales : La Guerre, U Agriculture, L'Elevage, C'est tout ce que l'on peut tirer de lui, et c'est beaucoup. A notre époque tr()u])lée, au moment où la France, entourée d'ennemis, aura besoin de tous ses enfants pour la défendre contre des voisins
bien supérieurs en nombre, trois cent mille épées musulmanes dans nos rangs ne seront pas à dédaigner. On connaît la bravoure à toute épreuve des Mahométans, on sait leur mépris de la mort. Proclamons donc en Algérie Tobligalion du service militaire pour tous les indigènes. Ils Taccepteront avec plaisir, si vous leur laissez leurs lois, leurs coutumes, leurs juges. Que le Musulman non naturalisé reste toujours sujet français. Traitons-le avec bonté, avec la plus grande justice, avec la plus grande fermeté. Donnons-lui une administration édifiée sur de nouvelles bases, régénérée et guère différente de l'ancienne, qu'il fallait tout simplement améliorer. Les rouages compliqués de nos administrations actuelles, les lenteurs désespérantes de notre justice, exaspèrent ce peuple primitif habitué à un juge unique, à compétence illimitée, qui tranche, séance tenante, des différends dont la solution demanderait plusieurs mois et des frais considérables devant nos Tribunaux.
Certes le juif algérien a été favorisé au détriment du musulman dont il n'a, en général, aucune des belles qualités ; mais il n'est jamais trop tard pour replacer au rang de sujet l'étranger qui ne mérite pas l'honneur d'être citoyen français. Remettre le juif dans la condition où il se trouvait avant l'Année Terrible serait une mesure de suprême justice, d'excellente politique. Sujets musulmans, sujets juifs, doivent avoir les mêmes devoirs, les mêmes droits. Le Musulman, qui a versé tant de fois son sang pour la France, est humilié et révolté à la pensée qu'il peut y avoir chez nous deux poids et deux mesures, et que l'être, qu'il méprise le plus, est appelé parfois à devenir son maître et le nôtre.
Si l'Algérie et la Tunisie réunies peuvent nous donner un jour trois cent mille épées Musulmanes, que dire du Maroc lorsqu'il entrera définitivement, dans l'orbite de la France ? Ce jour-là, notre Patrie sera la maîtresse du Monde. Où est l'armée européenne capable de résister au choc de deux millions de Berbères- Arabes^ armés et disciplinés à la française? Et quel Empire colonial magnifique nous aurions dans cette seule partie de l'Afrique nord-occidentale ! La Tunisie ! L'Algérie! Le Maroc! Le Maroc surtout qui vaut plus que les deux premières ensemble ! Le Maroc, pays africain incomparable, qui sera un jour, espérons-le, le plus beau fleuron de la couronne coloniale de la France ! La part est belle et mérite qu'on s'en occupe. Bien pâles seraient, à côté de ce royal morceau, toutes nos autres possessions.
Si la très grande majorité des Marocains ne s'inquiètent
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guère de l'avenir de leur Patrie, les hommes réfléchis, les responsables des destinées du Maroc distinguent fort bien répée clirétienne, prête à s'enfoncer jusqu'au cœur des provinces les plus reculées de l'Empire; ils savent que cette belle contrée ne doit son indépendance actuelle qu'à la jalousie réciproque des Grandes Puissances ; ils n'ignorent pas que la Question Marocaine se réglera, avec beaucoup d'autres, après la conflagration générale qui suivra le grand Duel Européen. Aussi cherchent-ils à conjurer Torage qui gronde sur leurs têtes.
J'ai débattu souvent la Question Marocaine avec des notables de Pas et de Merrakèche, très soucieux, à juste titre, de l'avenir de leur pays. La solution, à laquelle nous nous sommes arrêtés, offrirait à la France d'incalculables avantages et au Maroc d'inappréciables l)ienfaits. Pas une goutte de sang ne set^ait versée pour arriver à ce résultat! Mais il n'y a pas de temps à perdre. Nos rivaux travaillent sans relâchée accroître leur influence dans ce pays merveilleux, dont ils entrevoient la ricfhesse et l'importance. La France, dont les droits sur notre voisin de l'Ouest priment tous les autres droits, fera bien de méditer ce vers du poète arabe :
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« Souvent les ïneilleurs avantages échappent à un Peuple par la « lenteur ; la vraie résolution veut qu'on soit prompt à agir ».
Oran, Jardin Weisford, le 31 Août 1895.
AuGusTK MOULIÉRAS.