AVANT-PROPOS
Er-Rif ^^^y ®^^ "^ ^^^ arabe signifiant /^at/s cultive et fertile^ ordinairement sur les bords d^un fleuve et à la suite d*un désert. En kabyle rif signifie bord, rivage. Les Rifains appliquent ce nom à leur pays sans en comprendre le sens.
Le Rif est borné: au nord, par la mer Méditerranée ; à Test, par la province d'Oran ; à fouest^ par la province des Djebala ; au sud, par cette dernière province, et, au sud est, sur une petite surface, par la province de Dhahra.
Sa rive Méditerranéenne a un développement d'environ 230 kilomètres ; sa frontière méridionale est un peu plus longue. Du nord au sud, la largeur varie beaucoup. Elle a au centre du Rif 180 kilomètres ; à la frontière orientale, elle n'atteint que 60 kilomètres et 80 à la limite occidentale. Le 3o« de latitude N. partage le Rif par le milieu, à peu près. Le 7o de longitude 0. !e sépare de la province des Djebala,
De beaucoup la plus petite des dix provinces Marocaines, le Rif a su néanmoins conserver son indépendance depuis les temps préhistoriques. Il n'a jamais été soumis aux différents maîtres qui se sont succédé sur le trône du Maroc. lia constamment servi de refuge aux rebelles et aux prétendants. De nos jours encore, cet asile est inviolable. Brigands, renégats, princes révoltés, tous ceux qui ne trouvent plus la sécurité dans les autres parties de l'Empire n'ont qu'à mettre le pied sur cette terre classique de l'indépendance, pour n'avoir plus rien à redoutçr.
Les Rifains accueillent volontiers les étrangers et surtout les renégats Espagnols échappés des présides. La formule iiuisulmane la ilxha illa Allah; MouKammed rasonl Allah (1) est un sauf-conduit magique pour tout Européen que la destinée fait tomber entre les mains de ces farouches montagnards.
(I) Il D'y a de dieu que Dieu ; Moti'amniud est le prophète de Dieu.
Au point de vue ethnographique, les Rifains appartiennent à la grande Famille Berbère. Leur taille est inférieure à celle de nos Kabyles Algériens, mais ils sont d'une vigueur et d'une résistance extraordinaires. On peut les voir chaque année dans notre province, à l'époque des moissons et de la vendange, et étudier de près ce type parfoit du travailleur sobre et infatigable. L'Oranie en reçoit plus de vingt mille, venant chercher chez nos colons le précieux métal si rare dans le Rif. Et cependant leur pays n'est pas une terre bréhaigne, puisque ses villages et ses hameaux se comptent par centaines, puisque la seule tribu de Galîya tient tête aux forces concentrées par l'Espagne à Mliliya. Le Rifain vient simplement gagner chez nous, en deux mois, de quoi vivre grassement chez lui pendant toute l'année, sans rien faire. Il prend plaisir à revenir au milieu des B'rancais, dont il admire la bonne foi et la douceur relative. Il exècre le Juif et l'Espagnol ; le premier comme maudit de Dieu, le second comme ennemi séculaire.
Je voudrais laisser de côté toute considération politique dans un ouvrage purement scientifique comme celui-ci ; je voudrais me borner à découvrir ce qu'est actuellement la Société Marocaine, comment on vit dans l'intérieur des familles, de quelle manière sont organisées les tribus indépendantes, donner en un mot une idée à peu près exacte de ce pays mystérieux et de l'existence extraordinaire de plusieurs millions d'hommes, vivant en sécurité dans une anarchie complète, libres comme les fauves de leurs forêts, et ne se nuisant pas trop les uns les autres. Mais les convoitises européennes me ramènent malgré moi vers l'irritante politique ; les Marocains eux-mêmes me poussent dans cette voie, car, dans toutes mes conversations avec eux, l'éternelle question des intérêts et de la force respective des Puissances Méditerranéennes revenait sur leurs lèvres.
Deux Nations ont de grands intérêts au Maroc : la France et l'Espagne. Cette dernière est en possession depuis longtemps de quelques rocs isolés du littoral marocain. Elle n'a jamais eu la force d'étendre le périmètre de ses précaires conquêtes. A Mliliya, une seule tribu, celle de Galîya, la tient en échec. Si les Galiyens avaient des canons au lieu de leurs antiques mousquetons, la phase des choses changerait du tout au tout. La faiblesse relative de l'Espagne, même en face du Maroc, est bien évidente. La conquête de ce pays serait donc pour elle une entreprise bien au-dessus de ses forces. Garder Cuba est déjà difficile pour cette Nation qui n'a pas su conserver ses immenses possessions d'Amérique.
Reste la France, dont les intérêts sont encore plus grands que ceux de l'Espagne. La France, avec son armée formidable, sa belle et puissante marine, s'emparerait assez facilement du Maroc, avec lequel nous avons plusieurs centaines de kilomètres de frontières communes. II ne s'agit plus ici de quelques rocs stériles, battus par les vagues et par les balles rifaines ; il s'agit d'une frontière commune immense, d'un commerce qui prend chaque jour entre les deux Voisins plus d'impor-
EiPLORAflON DÛ RIF .19
tance ; il s*agit de savoir à qui appartiendra une simple enclave, entourée de toutes parts par des territoires français.
Maintenant, si nous consultons les sentiments d'un peuple destiné tôt ou tard à passer sous le joug étranger, ce peuple répondra que la domination française lui est le moins antipathique. Les Espagnols, malgré un voisinage de plusieurs centaines d'années, n'ont pas su se faire aimer. Ils n'ont pas voulu ou n'ont pas pu étudier et apprendre les langues arabe et berbère. Tous les travaux d'érudition relatifs à ces deux, idiomes ont été faits par des Français, des Allemands, des Anglais, des Italiens. L'arabe et le berbère entrent difficilement dans la tête des Espagnols. J'ai pu souvent en faire la remarque dans mes cours du Lycée d'Oran et dans l'intérieur de notre province. Est-ce impuissance? Est-ce antipathie de race ? Dernière question : L'Espagne peut-elle sérieusement émettre la prétention de porterie flambeau de la civilisation hors d'Europe dans l'état intellectuel où elle se trouve en ce moment ?
Enfln, il y a une troisième Puissance, insatiable celle-là, l'Angleterre, qui voudrait bien avoir Tanger pour fermer le détroit de Gibraltar et tenir ainsi toute la Méditerranée. Sa tactique consistera à prendre quelques villes du littoral, car elle est asse^ bien renseignée pour savoir que l'intérieur du Maroc résisterait victorieusement à ses armes. Elle sait que ce pays pourrait mettre sur pied plus d'un million d'hommes aguerris, n'ayant rien de commun avec les musulmans apathiques de l'Egypte ou des Indes. Elle n'ignore pas qu'une pareille conquête nécessiterait la mobilisation de plus de cent mille Anglais. Ce serait donc encore une entreprise au-dessus de ses forces. Elle peut brûler et saccager le littoral marocain ; elle n'aura jamais un pouce du territoire intérieur.
Telles sont les trois Puissances les plus intéressées à faire passer le Maroc sous leur domination. Les Marocains optent pour la France, qui, bien conseillée, pourrait avoir ce beau pays sans verser une goutte de sang.
Depuis Louis XIII, notre politique n'a pas varié là-bas ; notre influence, comme celles de toutes les autres Nations chrétiennes d'ailleurs, n'a fait que des progrès insensibles. Les Consuls Européens, obligés de se servir d'interprètes pris dans le pays, et juifs pour la plupart, jouissent d'une médiocre estime auprès de la haute société marocaine qui les tient à l'écart et ne les considère que comme des infidèles revêtus d'un caractère sacré et d'une puissance redoutable. On ne peut pas dire qu'un empereur du Maroc ait jamais eu une conversation particulière avec un des représentants des Puissances Européennes, lesquels ignorent aussi bien la langue du pays que la littérature arabe.
Les historiens s'extasient volontiers sur le succès qu'obtint Golius, en 1622, à la Cour Chériflenne. Ce savant ne connaissait pas un mot d'arabe vulgaire ; mais, grâce à la supplique rédigée en arabe qu'il présenta au Sultan, supplique dont le monarque admira la belle
écriture, il obtint ce que rambassade néerlandaise désirait. Que n'eùtil pas obtenu si, au lieu de parler espagnol au Sultan, il eût pu lui expliquer de vive voix, eu arabe, et sa supplique et Tobjet de larjiission dont il faisait partie î Ne comprend ra-t-on jamais en France que tous nos représentants au Maroc et dans les autres pays arabes devraient être des arabisants de première force, parlant et écrivant à la perfection la langue du Prophète ?
Revenons au Rif. Sa configuration générale a beaucoup d'analogie avec notre Tell Algérien, dont il n'est du reste que le prolongement. Flanqué au sud par des montagnes élevées, quelques-unes étant, paraitil, neigeuses en plein été, ce pays n'est facilement accessible par terre qu'à ses deux frontières maritimes Est et Ouest. Le rivage n'offre aucun abri sûr ; ça et là, des havres de peu de profondeur servant d'estuaires à des ruisseiets torrentueux dont les sources ne sont guère éloignées de la mer. Presque partout, sauf dans l'affreuse solitude du Garet, la végétation est magnifique. Les chaînons du Tell, se détachant des croupes suprêmes méridionales, ondulent sous des forêts d'arbres fruitiers et viennent doucement mourir dans les flots delà Méditerranée.
Ayant à peu près une superficie de 23,000 kilomètres carrés, égal par conséquent à trois de nos départements français, le Rif est très peuplé. Les divers renseignements que j'ai recueillis à des sources différentes n'évaluent pas à moins de 250,000 hommes le nombre des guerriers riiains capables de porter les armes. En multipliant par 5 ce chiffre, nous avons un million deux cent cinquante mille ânies pour toute la population de la plus petite des Provinces Marocaines. On comprend à présent pourquoi cette contrée minuscule peut braver et le Sultan et TEspagne. Fortifiée de tous côtés par la nature, aussi bien par ses côtes dangereuses que par ses ravins et ses montagnes, elle nourrit une des races les plus vigoureuses du globe, une race qui n'a jamais plié sous le joug étranger, la seule race peut-être de la terre dont l'Histoire n'ait rien à dire. Ce petit peuple a joui, à toutes les époques, de son indépendance. Aussi le Rifain aime-t-il sa patrie à l'adoration. Il a voué une haine implacable à l'Espagne qui a réussi à s'emparer et à garder (au prix de quels efforts !) quelques rochers de ce sol sacré.
Aucun Européen ne peut se flatter d'avoir traversé le Rif. Terre inexplorée, mystérieuse, elle a su garder son secret et s'envelopper d'un voile impénétrable. On se rappelle la tentative infructueuse de notre compatriote Kenri Duveyrier, qui vit de loin cette terre promise sans pouvoir y entrer. Il est vrai que cet homme célèbre fit tout ce qu'il fallait pour échouer dans son entreprise. Vêtu à l'européenne, fumant en plein ramadhan, mangeant devant les indigènes qui observaient alors un jeûne rigoureux, parlant l'arabe d'une manière quelque peu défectueuse, il fut étonné et irrité de voir les Rifains s'opposer formellement à son passage chez eux, môme à la suite du Chérif de Ouazzan.
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Avec un peu plus d'habileté, il traversait le Rif, et, nouveau Colomb de cette Terre inconnue, il se couvrait d'une gloire immortelle. J'expliquerai dans mon deuxième volume pourquoi le Ghérif de Ouazzan fut impuissant à calmer les soupçons des Rifains et à emmener avec lui Henri Duveyrier. On est fermement persuadé en Europe, surtout en France, que les nobles marabouts de Ouazzan jouissent dans leur pays d'une considération sans bornes. Le contraire est vrai. Il ne se passe pas une année sans que la célèbre Zaouiya ne soit pillée par les tribus voisines. Lo Gouvernement fiançais, illusionné par de faux rapports, permet néanmoins au chef de Ouazzan de venir récolter de temps en temps dans la province d'Oran les économies de nos indigènes, alors que dans son propre pays il est à peine toléré. Chaque quête faite chez nous par ce pseudo-saint lui rapporte de deux à trois cent mille francs! On peut dire que c'est l'argent de la France qui entretient ce santon sans importance. Au Maroc, il y a des milliers de Chérifs bien plus vénérés que le patriarche de Ouazzan. S'il prenait fantaisie à l'un d'eux de venir dans notre département soutirer l'argent de nos administrés musulmans, il obtiendrait encore plus de succès que son faible rival. Espérons qu'aucun d'eux n'aura cette idée, admirablement exploitée jusqu'ici par le seul Moulaye Abd-es-Selam, dont la mort récente mettra peut-être fm à ces singulières tournées pastorales.
Il était réservé à notre voyageur d'explorer pas à pas ce Rif inaccessible, où^ sauf de légères mésaventures, il reçut partout l'accueil que comportait son triple caractère de t'aleb, de derviche errant et de mendiant.
Je n'ai pas suivi exactement le prodigieux itinéraire de Moh'ammed ben T'ayyéb pendant ses 22 ans de courses à travers le Maroc. Je me serais exposé, en le suivant, à me perdre moi-même et à égarer mes lecteurs qu'il eût fallu promener sans transition du nord au sud, de l'est à l'ouest, souvent dans la même page. J'ai préféré donner entièrement la description d'une province avant de passer à la suivante. Une très grande difficulté fut d'obtenir les dates des séjours du derviche dans les différentes parties de l'Empire. Ce sans-souci de Moh'ammed, n'ayant ni mission ofâcielle, ni affaires, ni rien qui l'appelât ailleurs, se laissait vivre doucement sans se préoccuper le moins du monde de la fuite des jours, des mois et des années. Amateur de bonne chère, ses souvenirs chronologiques ne se rapportaient qu'aux bons repas, très rares d'ailleurs, qu'il fit dans le royaume de Sa Majesté Chérifienne. Il se rappelait à merveille les localités où il avait célébré en grande pompe la Fête des Moutons. Sa mémoire, essentiellement gastronomique, m'a permis d'établir la liste suivante. Elle révèle en partie l'exploration extraordinaire du derviche, les longues pérégrinations exécutées par lui dans le courant d'une même année, ainsi que la date de sa présence dans telle ou telle province marocaine. Dans le cours de Touvra^ge, il m'arrivera
souvent d'omettre Tépoque du voyage de notre explorateur. Le lecteur voudra bien venir la chercher dans le tableau que je vais dresser cidessous :
Endroits du Maroc où Moh'ammed ben T'ayyéb a célébré la Fôte des Sacrifices, appelée vulgairement Fête des Moutons (1)