LES REMPARTS
mesure que l'on s'éloigne de l'enchevêtrement des ruelles qui forment le cœur de Marrakech, des chemins plus larges s en vont entre des murs de vergers, derrière lesquels les arbres et les plantes sont soustraits aux regards aussi jalousement que les femmes. Toutes ces pistes poussiéreuses aboutissent à des remparts formidables, dont la masse flanquée d'un millier de tours carrées, ébréchée dans ses tours, édentée dans ses créneaux, mais d'une allure toujours grandiose, s'allonge sur plus de trente kilomètres autour de Marrakech. Les jardins de palmiers et d'oliviers qui font presque de tous les côtés une seconde enceinte à la ville, s'approchent par endroits jusqu'à toucher la muraille, et les palmiers penchent leurs têtes sur les créneaux délabrés. Mais le plus souvent, au pied des murs s'étend
un terrain vague, d'un extraordinaire aspect. Partout des trous béants, dont la terre est rejetée sur les bords, des excavations profondes qui ont servi naguère à creuser les galeries souterraines par où arrivent de très loin les eaux de source à Marrakech. Un grand nombre de ces aqueducs centenaires se sont effondrés au cours du temps; on a creusé de nouveaux trous; et tous ces orifices de puits, vivants ou morts, bouleversent le terrain, le hérissent d'étranges cratères. Ajoutez dans ce chaos des monticules aux profils bizarres, formés des immondices rejetées par les siècles hors de la ville; des cimetières sans clôture où les chiens viennent, la nuit, fouiller avec leurs pattes; quelque mausolée solitaire; un arbre marabout avec ses branches épineuses, couvertes de chiffons et de touffes de cheveux; une rigole d'eau vive venue on ne sait d'où; les berges escarpées d'un oued profond de plusieurs mètres, sur lequel est jetée une arche de pont romantique, faite à souhait pour illustrer quelque tragique histoire espagnole. Entre ces bosses, ces trous, ces précipices, une piste tortueuse où passent quelque troupeau de chèvres, de moutons ou de vaches, des burnous derrière des ânes, des femmes qui vont laver à la seguia de la laine ou du grain. C'est à la fois animé et solitaire, vivant et mort; cela ne ressemble qu'à soi-même, et sans qu'on sache pourquoi ni comment, ce désordre poussiéreux fait une harmonie saisissante avec l'âpreté de la muraille et le charme bucolique des vergers. . . Ailleurs, plus de palmiers, plus d'oliviers, plus rien. Rien que l'immensité nue, verdoyante au printemps, complètement brûlée l'été, d'où l'on voit accourir de loin les longs chapelets
Les remparts.
des puits, qui apportent la fraîcheur à la ville et aux jardins, tandis que là-bas, à Ihorizon, lAtlas déroule sans limite ses hautes vagues immobiles, resplendissantes de leur écume neigeuse qui ne s'écroule jamais sur la plaine...
Bab Doukkala et l'Atlas.