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LE TOMBEAU DES SAADIENS

ANS l'ombre des hautes murailles de la mosquée d'El-Mansour, s'élève au milieu des orties une petite bâtisse ruineuse. Oh ! ce n'est pas bien grand, cela ne tient pas beaucoup de place dans 1 immense ville de boue séchée! Mais sans doute faudrait-il aller jusque dans les cités légendaires de la Perse ou de l'Inde pour trouver rien d'aussi parfait, une réussite aussi heureuse que le précieux coffret de cèdre, de marbre et de plâtre sculpté enfermé derrière ces murs.

Du dehors, on n'en voit rien que deux petits toits verts qui semblent se confondre avec les toits d'une mosquée voisine. Vingt fois je suis passé dans ce coin de la ville, sans soupçonner que le plus beau trésor du Moghreb se cachait là dans une gangue de boue. C'est au fond d'un petit enclos, emprisonné

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comme un puits entre les murs de la mosquée et la haute enceinte édentée d'un vieux palais écroulé. Partout l'herbe et l'ortie. Deux pavillons bien délabrés dressent dans cette solitude leurs murs terreux et leurs toits verts, mal assurés sur des poutres de cèdre qui tremblent dans la maçonnerie. Aucune porte ne défend l'accès de ces pavillons ruineux. On passe de plain-pied des orties de l'enclos dans une chambre merveilleuse, au milieu de laquelle sont posés sur le sol trois longs cercueils de marbre. Autour de ces trois tombes s'élancent des colonnes, sur lesquelles s'appuient des arcades et la haute voûte d'un plafond étincelant de reflets d'or et de couleurs passées. Une simplicité, une proportion divines, qui rappellent les plus beaux ouvrages de l'art grec ou de la Renaissance italienne. Et tandis que l'esprit se réjouit de l'harmonie des lignes, les yeux découvrent avec enchantement une décoration murale d'une richesse, d'une variété, d'une fougue incomparables. Pas un marbre, pas une surface, pas un caisson de cèdre, pas une faïence où ne se déploie une imagination vraiment déconcertante en ressources et en ingéniosité. Il faudrait des jours et des jours pour épuiser un détail infini, qui deviendrait peut-être lassant par sa prodigalité, si la contempladon ne trouvait son repos dans le calme de l'ensemble. Entrelacs, rinceaux, nids d'abeilles, panneaux couverts d'une écriture dont les lettres se nouent et se dénouent, s'emmêlent et se poursuivent, comme dans nos vieilles tapisseries les lévriers et les lièvres bondissants, tableaux de plâtre ajouré, stalactites, sceaux de Salomon, araignées du Prophète, étoiles et soleils de zelliges, tous les motifs habituels de la décoradon

Les tombeaux des Saàdiens.

moresque se retrouvent ici avec une telle abondance et tant de bonheur dans l'invention, que tout cet art formel et volontaire, le plus éloigné de la réalité qui se puisse concevoir, fait vibrer ces murailles et les anime, pour ainsi dire, de la vivante chaleur de l'esprit.

Dans cette chambre et dans les chambres voisines, moins belles parce que moins bien conservées mais encore très magnifiques, partout d'autres stèles funéraires, les mêmes longs cercueils ivoirins, sculptés, fouillés d'inscriptions merveilleuses, tous de la forme d'un bateau renversé, la quille en l'air, sur une plage, les uns très longs, faits, semble-t-il, pour des corps gigantesques, les autres, tout petits, à la mesure d'enfants nouveaunés. Ce sont là les tombeaux des princes saâdiens qui vécurent, il y a trois cents ans, dans le palais détruit d'El-Bedi.

Dans cette brillante chapelle, l'essence même du génie arabe semble reposer, comme à Florence l'esprit de la Renaissance dans la chapelle des Médicis. A Fez, on ne serait point surpris de rencontrer cette merveille. Mais ici, à Marrakech, dans cet immense fondouk d'ânes, de mulets et de chameaux ! Ce petit enclos plein d'orties apparaît comme un cap de civilisation, l'extrême pointe de l'art moresque profondément enfoncée dans le primitif et le barbare. Que justement ici soit venu s'épanouir ce qu'a produit de plus parfait la civilisation andalouse dans toute l'Afrique du Nord, cela remue au fond de la mémoire l'énorme poussière du passé, anime d'une vie singulière le souvenir de choses mortes ! Des notions qui paraissaient invraisemblables et quasi fabuleuses lorsqu'on les lisait dans les livres,

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retrouvent leur crédibilité et un air tout naturel. On se remémore, sans être autrement étonné, qu'au temps où ces chambres funéraires étaient dans leur première fraîcheur, il y avait à Tombouctou une université florissante et des bibliothèques qui comptaient plusieurs milliers de volumes. . . Une chapelle comme celle-ci permet à l'imagination de jeter de longues passerelles sur de vastes nappes de siècles et d'étendre bien au delà de l'horizon où nous les bornons d'habitude, les grandes réussites de la civilisation musulmane.

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