LES JUIFS DU MELLAH
UAND on a longtemps erré dans cette ville musulmane, bien poussiéreuse, bien délabrée, mais 1^ vaste et aérée, remplie d'une belle humanité qui sent la montagne et le bled, quel dégoût de tomber dans le Mellah ! C'est un des lieux les plus affreux du monde. Là s'entassent vingt mille Juifs, dans un espace infiniment trop étroit pour leur vie pullulante. Ce ne sont que caftans noirs sordides, calottes crasseuses, cheveux gras, tire-bouchonnant sur les joues ou bien pommadés, travaillés en boucles, en franges, en mèches ramenées autour de la calotte noire avec une recherche de l'élégance qui fait peur ; têtes ravagées par toutes les variétés de teigne qui dégoûtent le passant et ravissent le spécialiste; yeux chassieux, clignotants, purulents, mal ouverts qui semblent sortis d'une cave et s'effrayer du jour;
barbes incultes, chairs blafardes ou colorées d'un rose de poupée En vain le regard cherche-t-il à se poser sur quelque chose de propre. Par une fatalité incroyable, les denrées elle-mêmes, un fruit, une orange, un citron, une bougie, du sucre, tous ces objets dont le nom seul éveille une idée de fraîcheur, prennent ici l'air sale et malade. Dans les chambres groupées autour d'une cour intérieure, d innombrables familles mêlent dans une promiscuité ignoble leur vermine, leurs maladies, leurs animaux et leurs enfants. Depuis la porte qui donne accès dans les couloirs et les cours, jusqu'au fond de ces taudis, tout cela grouille autour de matelas immondes, parmi des plats et des cruches cassées; et l'on est saisi à la gorge par une atroce odeur de fumier, de sang de poulet et de maya, ce tord-boyaux de figues, de raisins et de miel qu'on boit à pleins verres au Mellah.
Le plus affreux, c'est l'école, où, dans l'odeur inexprimable, des grappes d'enfants pressés les uns contre les autres comme des mouches sur un papier ou des têtards dans une mare, ânonnent les textes hébraïques, pleurent, crient, s'abandonnent sans vergogne à tous les besoins de la nature, autour de vieux maîtres dégoûtants, dont la figure hébétée garde un air d'enfance abrutie. Oh! l'horrible verger d'enfants. Et comme il fait comprendre ce mot d'un rabbin qui disait : « En Israël, il y a trois sortes de gens : les Israélites, les Juifs et les Juifs du Maroc. »
En sortant des quartiers arabes, on quitte une civilisation d'un caractère aisé, insouciant, ami du plaisir et du repos, enfantin jusque dans sa gravité et son désir du gain, pour trouver ici un monde effroyablement aff^airé. Tout ce Mellah s'agite.
"Juifi du Mellah.
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trafique, se marie, vit et meurt, sans paraître soupçonner son étonnante abjection. Bien plus, de cette ignominie s'élève une sorte de gaîté satanique, un immense mépris pour tout ce qui n'est pas juif, un orgueil qui brûle en secret sous la servilité et la crainte. Et sans doute est-ce pour cela qu'au milieu de tant de misères le regard s'épouvante et le cœur ne s'émeut pas... L'autre jour, dans le souk des cuivres, je regardais un de ces Juifs, vieillard septuagénaire, aveugle, demi-nu, occupé à faire tourner une roue au fond d une échoppe qu'éclairaient les feux verts et jaunes des métaux qu'on étame. Pauvre Samson aveugle ! Comment demeurer insensible? Il semblait là depuis des siècles, attelé à cette roue comme à la roue de l'infortune. Et pourtant ce qui affligeait le plus, ce n'était pas le spectacle de cette misère particulière, c'était de penser qu'il ne fallait rien moins que l'excès de cette détresse pour faire naître un sentiment, qui partout ailleurs au Mellah est étouffé sous le dégoût.
Quand naguère je traversais les ghettos de Galicie, de Bohême et de Hongrie, et que je voyais ces Juifs sordides dans leurs souquenillesboueuses, je me disais souvent : « S'ils me semblent si dégradés, si horribles, c est qu'ils sont de misérables Orientaux transportés à des centaines de lieues de leur ciel éclatant, dans des régions froides et brumeuses. Sans doute m'apparaîtraientils tout à fait différents dans leurs contrées natales, loin de cette boue qui couvre leurs vêtements, loin de ces glaces où ils grelottent. Là-bas, dans leur pays de lumière, ils doivent retrouver, j'imagine, quelque propreté, quelque noblesse... » Et justement c'est le contraire ! Ils se découvrent ici plus sales, plus vermineux
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qu'en Europe. Leurs robes noires, leurs calottes crasseuses attristent plus encore sous ce soleil éclatant. Et il leur manque à tous irrémédiablement la nostalgie de quelque Orient perdu, que je croyais là-bas apercevoir au fond des yeux...
MEKNÈS
Bab Mansour d Aleuj.
MEKNES
EK.NÈS, c'est le caprice d'un sultan fastueux et cruel, contemporain de Louis XIV, le fameux Moulay-Ismaïl. Dégoûté de Fez et de ses habitants, dont l'esprit naturellement frondeur lui était insupportable, il bâtit sur un promontoire, entre le Zerhoun et l'Atlas, un de ces beaux palais marocains, aux murs énormes de boue séchée, avec d'immenses miroirs d'eau, des mosquées, des jardins, des fontaines, des cours, des pavillons délicieux. Tout cela existe encore aujourd'hui, formidable et délabré. Depuis longtemps, les sultans ont délaissé Meknès pour revenir à Fez. Et, dans les murs du palais abandonné, n'habitent plus que quelques vieilles femmes, débris d'un harem de sultan, qui vivent ici en recluses, sous la garde d'eunuques noirs aussi décrépits eux-mêmes que ces tristes beautés..
Depuis le temps de Moulay-Ismail, jamais Meknès n'a retrouvé le rang où la fantaisie de ce prince l'avait élevée un moment. Avec ses remparts éboulés, ses portes magnifiques, les vingt minarets de ses mosquées, cette cité un peu à l'écart des grandes routes du commerce a gardé un vieil air de cour, aristocratique et fermé. Elle est tout repos et silence — à l'exception toutefois d'une infernale semaine où les disciples de Si Aïssa, patron desAïssaouas, accourus par milliers et par milliers autour du tombeau du Saint, l'emplissent d'un effroyable vacarme et s'abandonnent pendant huit jours à des extravagances sans nom. Il paraît que Si Aïssa dit un jour à ses disciples, mourant de faim au milieu du désert où il les enseignait : « Mangez ce que vous trouverez. » C'est pourquoi, dans leurs jours d'excès, au moment de l'anniversaire du Saint, ceux d'entre ses adeptes qu'on appelle les Lions, dévorent des moutons vivants et leurs entrailles non vidées; et les autres, qu'on appelle les Chameaux, mangent du verre cassé et des figues de Barbarie armées de leurs ceintures d'aiguilles. Et pendant ces huit jours, rangés devant leurs musiciens, les plus grands au milieu, les plus petits aux ailes, ils forment comme un croissant de lune, et se tenant la main, ils piétinent le sol en cadence, projettent leur corps en avant et en arrière, puis sautent brusquement en l'air, en poussant un cri rauque, une sorte de han ! qui se traduit par Allah. Des femmes, les cheveux dénoués, entrent dans ce cercle sacré, et se mêlent à ce délire, en faisant vertigineusement rouler leur tête sur leurs épaules jusqu'à ce qu'elles tombent épuisées, parfois évanouies sur le sol... Pendant huit jours ressuscitent.
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Le JOUJOU des femmes.
Retour de fête.
dans ce cimetière de Meknès, les mystères d'Eleusis, les saltations des Coryphantes, les cérémonies dyonisiaques del'ancienne Grèce. Puis cette frénésie s'apaise. L'immense flot des pèlerins s'écoule. Chose étrange, tous ces frénétiques, les Lions et les Chameaux, regagnent leurs petites boutiques. Ces gens, qui dévoraient des bêtes pantelantes, les voilà maintenant paisiblement installés dans les petites armoires, où ils débitent leur épicerie et leur petite pacotille, dévident les écheveaux de soie, cousent la laine des burnous, taillent le cuir des babouches, ou bien égrènent leur chapelet ou lisent le Coran, ou bien tout simplement se défendent des mouches avec un petit éventail. Et de nouveau, pendant un an, le cimetière de Si Aïssa, le beau jardin funèbre de Meknès, avec ses oliviers centenaires, retombe à son recueillement de grand verger mystique et silencieux.