VOLUBILIS
EST le point extrême où se sont avancées les légions romaines au Maroc. Dés le premier siècle de notre ère, la ville possédait le droit de cité qui ne fiit accordé que deux siècles plus tard à ^^ beaucoup de villes de Tunisie. Tout montre ici la volonté de faire d'un simple poste militaire une grande ville imposante pour les imaginations. Le mur d'enceinte n'a pas moins de trois kilomètres de tour, et les fouilles témoignent qu'il y avait aussi, à l'extérieur, des faubourgs. La plupart des monuments ont disparu sans laisser d'autres traces que celles de leurs fondations. Mais il en est un qui demeure : le bel arc de triomphe construit sous Caracalla. Au-dessus de la voûte un bandeau de pierre portait l'inscription dédicatoire. Au-dessus encore un groupe de six chevaux de bronze s'enlevait superbement dans le
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ciel. Quand ce beau groupe équestre a-t-il été détruit? On l'ignore. Jusqu'au tremblement de terre de Lisbonne, la voûte et l'inscription votive étaient toujours intactes. Un Anglais, qui s'occupait, sous le règne de Moulay Ismaïl du rachat des captifs, nous en a laissé un croquis. Aujourd'hui les pierres de la voûte gisent lamentablement sur le sol. Mais l'ensemble de l'édifice a résisté au temps et aux tremblements de terre, et du haut de la colline sur laquelle il est bâti, il continue de régner sur la campagne environnante.
Détail singulier et qui donne à réfléchir, cet arc de triomphe n'est pas exactement perpendiculaire à la voie triomphale. C'est là, je crois, un fait unique dans les villes romaines où la plus rigoureuse symétrie était de règle. En plaçant, à Volubilis, légèrement de biais leur arc de triomphe, d'une façon si contraire à l'usage, les Romains laissent voir leur intention secrète : ils ont dévié le monument pour que, vu de la plaine immense, il apparût de face avec un air plus imposant aux indigènes d'alentour. Cette fois, la politique l'emporta sur l'architecture, ou plutôt l'architecture fit de la politique.
Sur le forum, une inscription récemment découverte par M. Châtelain, le directeur des fouilles, apporte des renseignements précieux sur la révolte d'un certain Edémone. On savait que Ptolémée, petit-fils d'Antonin et de Cléopâtre et dernier roi de Maurétanie, ayant été appelé à Rome par Caligula, avait commis l'imprudence de se montrer trop pompeusement au théâtre aux côtés de l'Empereur. Celui-ci, irrité, le fit assassiner et confisqua ses richesses, ce qui provoqua la révolte des
Volubilis.
gens de la Maurétanie. Edémone était à leur tête. Il fut vaincu. Mais jusqu'ici on ignorait le nom du général victorieux. L'inscription nous apprend qu'il s'appelait Valérius Severus, mais que son père était un Africain, un Carthaginois nommé Bostar. Ce qui montre sur le vif comment Rome s'entendait à latiniser un indigène intelligent, pour l'utiliser ensuite à la grandeur impériale.
Comme à Chella, la vie s'est retirée de ces pierres ensevelies, où l'archéologue s'efforce de ressusciter patiemment l'ancien visage des choses. C'est le même grand silence des siècles qu'à Tébessa, qu'à Timgad, cette même solitude, hantée de souvenirs que vient troubler seulement le bruit de la pioche de l'ouvrier qui travaille à exhumer cette beauté disparue... Mais faites quelques pas, deux kilomètres à peine, à travers un bois d'oliviers. Vous êtes à Moulay-Idriss. Et là, par une sorte de prodige, cette vie antique, abolie pour toujours dans la ruine romaine, se retrouve tout à coup vivante, avec ses blancs vêtements, ses temples, ses fontaines, ses bains, ses petites échoppes, dans toute son intimité religieuse et familiale.
J'y suis arrivé un matin où l'on sacrifiait des taureaux en l'honneur de Moulay-Idriss, le patron de la ville. Les bêtes étaient recouvertes de voiles, de fleurs, de bandelettes. Devant, marchaient des joueurs de flûte et de tambour. Les femmes poussaient leurs cris stridents au passage des bêtes que l'on allait sacrifier. Du haut d'une terrasse d'où le regard plonge dans le sanctuaire, j'ai vu entrer l'une après l'autre les bêtes offertes en holocauste. A mesure qu elles arrivaient dans la cour qui
précède la mosquée, elles étaient aussitôt égorgées. Le sang ruisselait de tous côtés sur les dalles, et les gens, pour se sanctifier, s'en rougissaient le visage et les mains... Qu'avais-je sous les yeux, sinon un de ces cortèges sacrés, comme il s'en est déroulé, il y a deux mille ans de cela, des centaines et des centaines, là bas, de l'autre côté du petit bois d oliviers, dans les rues de Volubilis, en l'honneur de Jupiter ou de quelque autre Divinité du Panthéon romain?
Le caïd de Moulay-Idriss du X^rhoun devant sa tente.
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FEZ
Ftz vue des tombeaux Mér inides.
FEZ
LLER à Fez, c'est faire, en vérité, un bien petit voyage dans l'espace, mais c'est à travers le passé une immense randonnée. A Cordoue, Sé\ille ou Grenade, on trouve maints \estiges J de la civilisation arabe ; mais ce ne sont là pour ainsi dire que des coquilles vides, d'où la vie ancienne s'est retirée. Les plus belles choses n'y sont plus que des curiosités, des bibelots. A Fez, la coquille est intacte. L'animal habite toujours dedans. De là l'intérêt prodigieux, unique de cette cité où respire tout familièrement un passé qu'il nous est impossible d'imaginer ailleurs que par la rêverie et les livres.
Sitôt qu'on y pénétre, on est surpris par la vie pullulante qui monte et qui descend sans trêve, dans ces profondes rues
étroites, entre de hautes maisons de trois et quatre étages, que l'humidité a moisies. L'eau ruisselle de toutes parts dans des canaux invisibles, ne se montrant de fois à autre qu'a travers un mur lézardé, d'où on la voit tomber à grand fracas sur quelque roue de moulin. Un torrent coule au bas, traversé de ponts en dos d'âne, qui rappellent des coins de Florence...
Le cœur de la ville est un tombeau : le tombeau de Moulay Idriss, fondateur de la cité. De tous côtés les souks, les petites échoppes, les fondouks l'assiègent. Et la foule sans trêve, dans un piétinement de troupeau, semble lui donner l'assaut. Et tout près, voici Karouiine, la fameuse université, aussi célèbre, jadis, que celle de Cordoue ou du Caire, et où l'on voit toujours dans l'ombre des piliers, des étudiants accroupis sur les nattes autour de quelque maître fameux. Ici, on est au plus profond Islam, au milieu de ce qui survit encore de la civilisation moresque. Une science, étrange et bien désuète, s'y conserve comme embaumée; et si l'on pouvait pénétrer dans 1 intime pensée dun de ces savants de Karouiine, on connaîtrait, je crois, bien des façons de sentir et de penser de nos docteurs du treizième siècle. Ai-je tort? Pour moi, cette ville d'Islam est une image de ce que pouvait être Paris au temps de saint Louis, un Paris sombre, étroit, avec son université, ses innombrables chapelles, son organisation sociale, ses confréries, ses corporations, ses métiers. A Fez, on prie, on étudie, on trafique, on travaille, comme on faisait en Europe, il y a dix siècles de cela. Ville sombre où les hommes ont un visage pâle,
La cour de la mosquée Karouiine.
de beaux yeux qui ne laissent rien voir de 1 ame; où les maisons et les palais ont pris la lèpre noirâtre d'une pierre de tombe moisie; où l'on entend partout, sans la voir, l'eau qui gronde et ruisselle; où le passant s'arrête pour écouter quoi?
ce bruit d'eau? Ah! non, bien autre chose, cette voix reconnue, ce lointain murmure des siècles qui vous arrête pareillement tout a coup dans un \ieux quartier de Paris, à lombrc de Saint- Séverin ou de Saint-Germain-l'Auxerrois; ville inquiète, inquiétante, où les Juifs convertis ont mis beaucoup de
leur sang, où les anciens proscrits d'Espagne et les mécontents d'Algérie ont porté beaucoup de leur haine, et dont le mystère attache mais ne la fait pas aimer...
UN ÉTUDIANT FAZZI.
Dar Djamaï.