LE MARCHAND D ESCLAVES
Ls sont encore innombrables les esclaves au Maroc, et ce sont eux qui donnent à la vie de là-bas ce caractère antique qui en fait le plus grand charme. Sans doute, depuis longtemps déjà, les caravanes du Soudan n'amènent plus leur noir troupeau sur les marchés de Taroudant et du Sous, d'où on le dirigeait ensuite sur l'intérieur du pays. Par bonheur, dans les demeures marocaines, nègres et négresses se reproduisent avec une fécondité bienheureuse, en sorte que jusqu'ici les rigueurs de notre police et l'effet de nos lois ne se sont pas fait trop sentir. Mais qu'adviendra-t-il demain, lorsque dans le plus simple et le plus noir cerveau sera entrée l'idée, terrible et magnifique, des droits de la personne humaine et de la liberté ?
Surtout ne croyez pas que ce soit un vain goût du pittoresque qui m entraîne à prendre la défense de cette antique forme de civilisation menacée, ou plus exactement condamnée à disparaître bientôt. L'éloge de l'esclavage est aisé, et depuis les Lettres Persanes, il a été fait très souvent. Mais au cours d'un long séjour au Maroc, j'ai été à même de voir de très près quelle était la condition des esclaves; et quand je la compare à celle que nous préparons aux prolétaires indigènes, mon choix est fait : avec la liberté nous n'apportons pas le bonheur.
Sous ce mot d esclave, nous sommes trop habitués à mettre des sentiments et des idées qui ne correspondent en rien à la réalité. Un esclave, pour nous, c'est une pauvre bête humaine vouée aux plus durs travaux de sa naissance à sa mort. Mais cette conception n'a jamais été celle de la société musulmane. C'est nous autres, Européens, qui l'avons imaginée (ce qui serait sans importance) et qui (chose plus grave) 1 avons réalisée jadis dans nos plantations et dans nos colonies. Là-bas, nous avons traité nos esclaves en véritables forçats; mais en Islam, on n'a jamais connu une semblable barbarie. *
Entrons, je vous prie, dans la maison d'un grand seigneur de Marrakech ou de Fez. A la porte, vous apercevez cinq ou six noirs, quelquefois vingt ou trente, l'anneau d'argent à l'oreille gauche, fort proprement vêtus, assis ou couchés sur des nattes, l'air rieur et satisfait. Qu'ont-ils à faire tout au long de la journée? Mon Dieu, rien ou presque rien : introduire un visiteur à travers les longs vestibules, les cours et les jardins, ou
FATAH, NÈORE DU QLAOUI.
bien courir autour du maître, lorsqu'il sort sur sa mule, en lui tenant la bride et l'étrier. J'en ai vu, dans la maison d'un des grands caïds du Sud, le caïd M'Tougui, dont l'unique occupation était de surveiller de l'œil le sommet d'un minaret, pour s'assurer que personne ne jetait de là-haut un regard indiscret sur le petit jardin intérieur où se promènent dans la journée les femmes de la maison. Et jamais, certes, personne n'a songé à grimper dans cette tour, à l'exception du muezzin qui, d'ailleurs, est aveugle!
En pénétrant dans le logis, vous rencontrez partout des esclaves aussi oisifs. Enfin vous arrivez jusqu'au maître de céans. Il vous reçoit avec la bonne grâce orientale, et aussitôt commence le défilé des serviteurs pour la cérémonie du thé. L'un s'occupe de faire bouillir l'eau, l'autre souffle sur le charbon, l'autre apporte les tasses, l'autre mêle dans la théière la menthe, le sucre et le thé; celui-ci vous présente un bassin pour vous laver les doigts, celui-là verse d'une aiguière un filet d'eau parfumée. Puis apparaissent les négresses, vêtues de mousselines et de foulards de soie, qui font passer devant vous toutes les pâtisseries fabriquées dans les cuisines par d'autres négresses invisibles... Avec tant de domestiques, la besogne de chacun est presque réduite à néant. Il y a plus : cette domesticité si nombreuse finit par faire la loi dans la maison. Un
Marocain à mon service me fit un jour cette réflexion, naïve, mais qui en dit long : « Il faut bien que le maître soit bon pour ses esclaves, autrement ils le tueraient. »
Chez un bourgeois plus modeste, la condition de l'esclave est moins fortunée sans doute. Il a moins de loisirs, et les restes de la table, dont il fait sa nourriture, risquent d être moins abondants. Mais son service est toujours des plus simples; il vit à côté de son maître sans aucun souci du lendemain; il fait partie de la famille ; on le traite avec cette bonhomie et cette absence complète de morgue qui caractérisent cette société musulmane, tout ensemble féodale et profondément démocratique.
J habitais, à Marrakech, à côté d'un personnage très connu dans la ville, qui s'appelait Ben Zakkour. Il se dirait marchand de bijoux; en réalité, il trafiquait, comme on dit, du bois
• d'ébène. Sa maison, fort élégante, avait un caractère très honorable et bourgeois ; et bien souvent, en passant devant la porte entre-bâillée, j'ai pu apercevoir de charmantes petites personnes qu il dressait aux bonnes manières pour sa riche clientèle de Marrakech ou d'ailleurs.
Un beau jour, notre police mit Ben Zakkour en prison. Je le vis dans la rue assez rudement entraîné par deux mokhaznis du Pacha. Et en le regardant s'éloigner, je me disais à part moi :
■K:*«iitt- **■
ZOHRA BENT MAHMED, CHAOUÏA.
Le souk du Tala.
« Intortuné Ben Zakkour! Tu es une victime de nos préjugés, et le vivant symbole d'une civilisation que nous avons frappée à mort. Tu étais une des colonnes, une des poutres maîtresses du vieil édifice de 1 Islam. Tout va crouler quand tu vas disparaître ! Que deviendront ces maisons seigneuriales qui sont la parure du Moghreb, quand il faudra entretenir à gages une domesticité innombrable ? C est déjà une bien lourde charge de nourrir tous ces esclaves et de les habiller. Mais s'il faut encore les payer! Bientôt ces fastueuses demeures deviendront tout à fait désertes. Cette luxueuse vie ne sera plus qu'un souvenir ou un objet de rêve. Et dans les villes, à la place de ces esclaves familiers, d'une jovialité enfantine, on verra se développer un immense prolétariat d'une indicible tristesse. Ah! oui, je les plains d'avance, ces malheureux auxquels nous allons donner la liberté! Est-ce sur les chantiers de nos chemins de fer " et de nos routes, dans nos exploitadons agricoles ou dans le service de nos maisons, qu'ils trouveront jamais l'existence patriarcale et le doux farniente dont avaient joui leurs pères?... »
Ainsi pensai-je en regardant s'éloigner Ben Zakkour aux mains des policiers.
Mais, pour être véridique, il y avait dans son cas un point fâcheux. Où les prenait-il, ces esclaves qu'il expédiait, çà jeune fille chleuh.
{Jr-'-^h}^^^^ .^ivU
et là, dans les grandes maisons du Maroc? Il les volait, ou les faisait voler, quand ils étaient tout enfants, dans les lointains villages du Sous. A Marrakech même, avant notre venue, les disparitions d'enfants étaient une aventure commune. Aussi, dès que tombait le soir, les mères inquiètes faisaient rentrer leur marmaille à la maison. Mais bien souvent un sinistre passant enlevait d'un geste rapide, dans un pan de son burnous, quelque gamin attardé. Et dans ces rapts, que je signale aux auteurs de cinéma, je crois bien que mon ami Ben Zakkour, marchand de perles fines, était bien pour quelque chose.
La fontaine Xéjjarine.
LA MEDERSA BOU ANANIA
NE des grandes beautés de Fez, ce sont ses Medersas, mosquées et collèges tout ensemble, dont les portes disjointes défendent des siècles de rêveries suspendues dans le silence, de vieux songes défaits, des voix qui se sont tues avec le murmure des fontaines, un passé de science endormi dans ce sarcophage de stuc, tout un palais croulant où les poutres de cèdre sculpté blanchissent comme des ossements sous le soleil et la pluie.
La plus belle est à mon goût la mosquée Bou Anania. Une petite rivière traverse la cour intérieure toute dallée de marbre et l'emplit de fraîcheur, tandis qu'au bord des toits, couverts de tuiles vertes, d'innombrables pigeons roucoulent. On m'a raconté, là-bas, comment, il y a cinq cents ans, un sultan méri-
nide eut l'idée de construire cette merveille. Voici cette fable orientale.
Un jour d'entre les jours, ce prince — j'ai oublié son nom, ayant fait venir des chanteuses pour une fête dans ses jardins, remarqua l'une d'elles, dont la voix et la danse le transportèrent de plaisir. Il la garda près de lui, l'admit dans son harem, en ht sa favorite et puis enfin sa femme légitime, au grand scandale de ses vizirs et des pieux musulmans qui chuchotaient entre eux que leur maître a\'ait commis là une action dont il ne tirerait point de gloire, car disaient-ils, rien de bon ne s'est fondé sur un fumier. C'est ainsi qu ils appelaient la chanteuse. Or, à quelque temps de là, le sultan aperçut, au lieu même où s'élève aujourd'hui la mosquée Bou Anania, un de ces vastes dépotoirs comme on en voit dans tout l'Orient, qui ont des allures de colline, et répandraient immanquablement la peste si le soleil n'assai-
'■^bu^c;,^)^'!