‹ Le MarocChapitre 3 sur 20 · LE CIMETIERE DE RABAT · texte numérisé non relu

LE CIMETIERE DE RABAT

E chaque côté de l'estuaire du Bou-Regreg, séparés seulement par la barre qui se brise sur leurs rochers et leurs sables, les deux grands cimetières de Rabat et de Salé se ressemblent comme une tombe d'Islam ressemble à une tombe d'Islam. Tous les deux au bord de la mer, sans un buisson, sans un arbre, sous un ciel souvent voilé d'un léger crêpe grisâtre, ils ne ramènent pas l'esprit vers les jardins de cyprès et d oubli qu'on voit à Constantinople, à Brousse ou à Damas. Mais de quel mouvement inattendu, avec quelle force poignante, par delà des lieues et des lieues de terres battues par les vagues, ils emportent l'imagination vers quelque lande de Bretagne solitaire le long des grèves!... Si loin que la vue peut s'étendre, ils sont hérissés de pierres grises. Et il y en a des milliers et des milliers de ces

pierres grises, à peine plus hautes que le genou, toutes de la même forme carrée, toutes du même granit bleuâtre, mangées par le lichen et la rouille, et accouplées deux par deux à la distance d'un corps étendu. Suivant le mouvement des dunes, elles montent et descendent en lignes longues et serrées, jusqu'à la rude enceinte qui borde le rivage, comme pour contenir leur flot. Mais elles franchissent la muraille, envahissent la grève, hérissent de nouveau le rocher et le sable de leur multitude pressée. Seul, l'Océan peut arrêter cette lente poussée silencieuse, cette marche funèbre des pierres.

Chaque vendredi, sur cette lande, dans ce cimetière si nu d'Islam, où toute représentation d'une forme humaine est interdite, se dresse, comme par miracle, un peuple vi\ant de statues. Ce sont les femmes qui, ce jour-là, viennent encenser les morts, causer entre elles et respirer un autre air que l'air prisonnier du patio. (Encore toutes n'ont pas le loisir de venir s'asseoir sur les tombes, et quand on est d'une très noble origine, la mort elle-même n'a pas le privilège de vous faire quitter la maison.) l.e triste haïk blanchâtre cache toujours aux yeux les visages et les robes aux riches couleurs, mais pour une fois, on lui pardonne, tant il y a de noblesse dans ses beaux plis antiques, qui mettent auprès de chaque tombe une image achevée de la mélancolie.

El partout des bouquets d'enfants, jaunes, verts, rouges, violets, toutes les nuances de l'arc -en-ciel doucement voilées de mousseline. Entassés à dix ou douze dans l'intervalle de deux pierres grises, comme dans un bateau fleuri, sous la gaule d'un

Cimetière de Rabat, le vendredi.

maître d'école, ils chantent des versets du Coran, en balançant leur tête si comiquement sérieuse au fond du capuchon pointu ! La dune, à l'ordinaire silencieuse, retentit de leurs voix aiguës et de leur chant précipité. Une prière finie, tous ensemble ils s'envolent comme un essaim diapré, pour s'abattre sur une autre tombe, entre deux autres pierres grises.

Et tout cela, ces femmes, ces enfants, ces blancheurs de statues, ces couleurs de choses ailées, ce giacieux paysage, je ne le vois que par un mois d "été, sur une lande si brûlée que le chardon lui-même a peine à y trouver sa vie. Que doit-il être au printemps, quand ce désert de cendre et de granit n'est qu'un immense champ de fleurs?...

MOULAY- IBRAHIM

E me dirige sur des voix de mendiants qui psalmodient dans une rue. Ils sont assis devant une kouba, sous une fenêtre grillagée à laquelle flottent des chiffons et des touffes de cheveux. C'est le tombeau d'un saint qui, pour quelque folie ou quelque \'ertu légendaire, a mérité d'être enterré ici, de conserver sa place au milieu des vi\ants, d'échapper au cimetière de la dune, à cette terrible égalité où précipite la mort musulmane et toute mort. En me dressant sur la pointe des pieds, je puis jeter un regard dans l'intérieur du mausolée. Des veilleuses, un cierge de cire qui achève de se consumer dans un chandelier de cuivre, éclairent un catafalque couvert de velours et de soie, que surmontent aux quatre coins des étendards blancs, verts et rouges. Au plafond, parmi les veilleuses.

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brillent ces boules multicolores qu'on gagne aux loteries foraines; aux murs, des ex-voto, des tablettes de bois peint, une profusion incroyable de pendules, d'horloges, de coucous arrêtés ou réglés à des heures différentes, toutes machines à calculer le temps qu'on est bien étonné de rencontrer dans cette chambre funèbre... Sur le faîte de la coupole qui couronne cette chapelle d'Islam, un vaste nid de cigogne est posé. Le long du mur, sous la fenêtre, la kyrielle des mendiants aveugles. Hommes déchus et libres oiseaux, tous les deux se ressemblent, tous les deux errants et fidèles, ramenés par chaque saison au même tombeau familier, l'un à la cime et l'autre au pied. L'écuelle de bois sur les genoux, ces mendiants, en plein soleil, insoucieux de chercher une ombre dont leur peau boucanée n'éprouve sans doute plus la douceur, et que leurs yeux sinistrement ouverts ne reconnaissent même plus, psalmodient leurs litanies, où revient sans cesse le nom de Moulay Ibrahim, l'habitant du mausolée. Leurs voix infatigables bercent le silence d'alentour, tandis qu'en haut de la kouba, immobile sur une patte, la cigogne, dans la lumière argentée, semble l'image de la méditation solitaire, la prière elle-même prête à s'envoler en plein ciel.

Dans la ruelle, une forme blanche, enveloppée de la tête aux pieds d'une vaste serviette-éponge qui ne laisse paraître qu'un œil — une femme à qui son âge ou sa condition modeste permet de sortir dans la ville — s'avance en traînant ses sandales jusqu'à l'entrée du sanctuaire. Elle se glisse par la porte entre-bâillée, me jetant au passage son regard de cyclope, un

Koiiba Moulay-Ibrahim .

regard sans visage, impersonnel comme une flèche partie on ne sait d'où, mais si noir, si brillant, si avivé par la peinture et le fard que je comprends aussitôt pourquoi on appelle œil du diable cet œil inquiétant de sorcière.

Un instant elle disparaît dans la cour de la kouba. A travers le grillage, je la revois, lourd et blanc fantôme, qui s'approche du tombeau. De sa main enveloppée dans un pan de la serviette-éponge qui lui sert de haïk, elle frappe sur le cercueil un ou deux petits coups secs afin de réveiller le mort, baise la place qu'elle a touchée, s'accroupit sur la natte et, le dos appuyé au catafalque, s'efface, disparaît, s'anéantit dans le silence et le bruit des pendules, me laissant plus seul dans la rue que son passage sépulcral avait un instant animée.

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