‹ Le MarocChapitre 5 sur 20 · SULTAN · texte numérisé non relu

SULTAN

Mais rien ne bouge, rien ne bruit. Rien que des chèvres au fond du ravin, comme pétrifiées autour de leur berger dans l'ardeur de l'après-midi, et l'ombre glissante d'un geai bleu sur la muraille embrasée. Le jour où Yacoub el Mansour décida de transporter à Rabat le camp de JÊLy ses guerriers, la solitude a pris posses-

^^Hjk sion de Chella. C'était déjà un lieu aban-

jHPPI*^ donné, quand les sultans mérinides, sé-

duits par le mystère et la vénération qui s'attache aux endroits chargés de souvenirs, le choisirent pour en faire leur nécropole. Ils l'emplirent de leurs sépultures, relevèrent l'enceinte croulante. Et maintenant, ce qui demeure derrière ces hautes murailles, c'est la ruine de ces tombeaux et comme la mort de la mort.

On entre dans cette cité funèbre par une porte de paradis, sur laquelle se déploient avec une fantaisie charmante toute la géométrie et la flore stylisée qui font sur les murs du Moghreb de si délicieux jardins. Rien de plus parfait à Grenade que ce chef-d'œuvre de pierre enchâssé dans ce collier barbare de terre et de cailloux. Ce sont les fils des guerriers dont les méhallas se formaient à l'abri de la vieille enceinte, qui ont bâti cette merveille. Ils rapportaient d'Espagne les traditions de cet art andalou si fort et si délicat, où tant d'influences se mêlent. Et même, l'on dirait à voir l'ogive de cette porte fleurie, que lima-

La porte de Chella.

gination musulmane s'est donné ici le plaisir d'imiter en liberté l'art glorieux de nos maçons, qui cou\Taient alors l'Europe d'églises et de châteaux flamboyants

Une fois la porte franchie, c'est le désert, la pente dénudée d'un coteau qu'anime seulement le va-et-vient des ânes qui montent et descendent à la source, en faisant rouler sous leurs sabots la pierraille. Mais au milieu de cette aridité embrasée les yeux découvrent avec délices, au bas de la colline, des masses fraîches de verdure, des roseaux, des figuiers, des oliviers argentés, des allées d'orangers, de mûriers pleins doiseaux et d'arbres centenaires qu'on m'a dit être des micocouliers. De ces frondaisons brillantes surgit la tour d'un minaret brûlée par des siècles de soleil, et que surmonte un mince campanile, sur lequel une cigogne a bâti son nid de broussailles. Un mur bas de jardin, chargé de toutes les plantes qui croissent sur les ruines, entoure ce bois sacré ; et là, dans la végétation qui l'embaume et l'étoufFe, la nécropole des Mérinides achève de mourir doucement.

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