‹ Le MarocChapitre 6 sur 20 · UN FONDOUK A SALE · texte numérisé non relu

UN FONDOUK A SALE

OUTE cette fin d'après-midi, j'ai cherché, a Salé, le fondouk où furent vendus Cervantes et Robinson Crusoé. Mais bien que le temps ne soit pas loin où l'on trafiquait des esclaves, personne n'a pu ou n'a voulu me dire où se faisait la criée. Et qu'importe d'ailleurs? Ces fondouks se ressemblent tous; et celui qui vit passer les inoubliables captifs devait être en tous points pareil au caravansérail, où, fatigué de ma recherche infructueuse, je m'arrêtai pour prendre un verre de thé sur la natte du caouadji.

C'était jeudi, jour de marché. La grande cour, entourée d'arcades, foisonnait de bêtes et de gens. Dans la poussière, le purin et les flaques d'eau près du puits, ânes, chevaux, mulets, moutons, chats rapides et comme sauvages, chiens du bled au

poil jaune, pareils à des chacals, poules affairées et gloutonnes, pigeons sans cesse en route entre la terre et le toit, cent animaux vaguaient, bondissaient, voletaient ou dormaient au soleil autour des chameaux immobiles, lents vaisseaux du désert ancrés dans le fumier desséché. Sous les arcades, âniers et chameliers se reposaient à l'ombre parmi les selles et les bâts, jouaient aux cartes et aux échecs, ou à quelque jeu semblable, tandis qu'au-dessus d'eux, sur la galerie de bois qui encadre le fondouk, les prostituées, qu'on appelle ici, non sans grâce, les filles de la douceur, prenaient le thé avec l'amoureux du moment, dans leurs petites cases, derrière un rideau de mousseline, allaient et venaient sur le balcon, ou penchées sur la balustrade, échangeaient le dernier adieu avec celui qui s'en va. C'était un spectacle charmant, toutes ces bêtes rassemblées là comme dans une arche de Noé, et ces beautés naïves qui laissaient tomber au-dessus du fumier l'éclat barbare de leurs bijoux d'argent et leur volupté innocente. Accroupis sur leurs genoux, les chameaux balançaient, au bout de leurs cous inélégants, des têtes pensives et un peu vaines. Il ne leur manquait que des lunettes pour ressembler à des maîtres d'école surveillant avec dédain une troupe d'écoliers folâtres, une récréation d'animaux. On croyait lire dans leurs yeux le souvenir de très lointains voyages, justement aux pays qu'on voudrait voir. Et cela, tout à coup, leur donnait le prestige que paraissaient réclamer le balancement de leurs têtes solennelles et la moue de leurs grosses lèvres perpétuellement agitées. Chameaux, vieux professeurs pensifs, chameaux pelés, chameaux errants, de vos

Unjondouk à Salé.

courses poudreuses quavez-vous rapporté? Hélas! vous ne répondez rien! Votre tête se détourne dédaigneusement de mes questions, et vos lèvres mouvantes continuent de pétrir je ne sais quels discours inconnus. Seriez- vous par hasard stupides? Vos longues randonnées au désert ne vous ont-elles rien appris? Ah! que de savants vous ressemblent! Combien de voyageurs du passé et des livres qui, d'un pied lent, ont traversé l'histoire et n'ont jamais rien ramené des contrées parcourues! O pèlerins de toute sorte, quel espoir on met dans vos yeux, mais quel silence sur vos lèvres! Faut-il donc que ce soit presque toujours ceux qui n'ont rien à dire qui voyagent?... Hier encore, sur le front du Soissonnais, j'étais l'ami d'un vieux navigatetir, un armurier de la marine, qui lui aussi avait roulé sa bosse dans tous les pays de la terre. Très souvent, je l'interrogeais sur les choses qu'il avait pu voir; mais jamais il ne m'a rien dit qui valût d'être retenu, que cette phrase étonnante : « Lorsqu'on revient du tour du monde, il y a deux choses qu'il faut entendre pour se refaire une âme : la Mascotte pour l'innocence et Faust pour la grandeur ! . . . »

De tous côtés, les petits ânes entravés par les pattes de devant se roulaient dans le fumier, ou bien sautaient comiquement, avec des gestes saccadés de jouets mécaniques, pour disputer aux poules les grains d'orge ou la paille hachée qui avaient glissé des couffins. Les pauvres, comme ils étaient pelés, teigneux, galeux, saignants! Vraiment le destin les accable. Un mot aimable du Prophète et leur sort eût été changé. Mais le Prophète a dit que leur braiment est le bruit le plus laid de la

nature. Et les malheureux braient sans cesse ! Tandis qu'ils vont, la tête basse, ne pensant qu'à leur misère, un malicieux Génie s'approche et leur souffle tout bas : « Patience ! ne t'irrite pas ! Sous peu, tu seras nommé sultan! » Un instant, la bête étonnée agite les oreilles, les pointes en avant, les retourne, hésitant à prêter foi à ce discours incroyable; puis brusquement sa joie éclate, et dans l'air s'échappent ces cris que le plus vigoureux bâton n'arrive pas à calmer... Ane charmant, toujours déçu, toujours frappé, toujours meurtri, et pourtant si résigné, si gracieux dans son martyre! Si j'étais riche Marocain, je voudrais avoir un âne, mais un âne pour ne rien faire, im âne qui n'irait pas au marché, un âne qui ne tournerait pas la noria, un âne qui ne connaîtrait pas la lourdeur des couffins chargés de bois, de chaux, de légumes ou de moellons; un âne que j'abandonnerais à son caprice, à ses plaisirs, sultan la nuit d'une belle écurie, sultan le jour d'un beau pré vert; un âne enfin pour réparer en lui tout le malheur qui pèse sur les baudets d'Islam et pour qu'on puisse dire : « Il y a quelque part, au Maroc, un âne qui n'est pas malheureux... »

Si j'étais riche Marocain, je voudrais avoir une mule. A l'heure où la chaleur décroît, je m'en irais avec elle, assis sur ma selle amarante, goûter la fraîcheur de mon jardin. Mais j'aurais surtout une mule pour prendre d'elle une leçon de beau style. Ce pas nerveux et relevé, ce train qui ne déplace jamais le cavalier, laisse à l'esprit toute sa liberté pour regarder en soimême et les choses autour de soi. Jamais il ne languit, et s'il n'a pas le lyrisme du cheval, il n'en a pas non plus les soudaines

La noria.

faiblesses. Entre le coursier de don Quichotte et l'âne de Sancho Pança, c'est la bonne allure de la prose. Sans avoir pressé sa monture, sans qu'elle soit lassée de vous, sans que vous soyez lassé d elle, on est toujours étonné d'arriver si vite au but.

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