LA FANTASIA
EST un plaisir homérique de suivre dans la poussière brûlante le galop de la fantasia. Là-bas aussi, jadis, sur les plages de Troie, au son des lyres et des cithares, et couverts d'huile parfumée, les chefs, les prêtres, les devins se réjouissaient sous les tentes, en regardant se divertir les guerriers. Ils sont deux cents peut-être qui se livrent, sous le grand soleil, au jeu de la guerre et de la poudre. Par groupe de trente ou quarante, rassemblés devant la porte d'une kasbah ruinée, on croirait voir des combattants qui font une sortie hors des murs. Cavaliers de tribus pour la plupart, ils ont des longs visages maigres, où la ruse paysanne s'allie a la fierté que donne la vie au grand air. Les uns portent autour de leur tête rasée une simple corde de chanvre, d'autres un voile enroulé, d'autres un fez
entouré de mousseline. Une chemise transparente, jetée sur le caftan de couleur, laisse à découvert l'intérieur brillant des manches et le bas des robes éclatantes sur les étriers de fer ; une sacoche de cuir jaune ou rouge est pendue à leur épaule par une cordelette de soie.
Leurs petits chevaux blancs ou noirs, au cou épais et court, chargés de hautes selles et de multiples tapis, s'alignent sous les murs de la kasbah ruinée. Q^uelques-uns somptueusement harnachés, la plupart assez misérables et n'ayant pour tapis de selle que des lambeaux de soie, des étoffes usées mais de tons infiniment doux et agréables à l'œil. Des gens de la tribu, un esclave, un ami, bourrent le fusil, tassent la poudre dans le tube argenté, tandis que les mendiants, qui savent qu'au moment de s'élancer dans l'arène un cavalier est toujours généreux, circulent au milieu des chevaux et tendent la main en disant :
« Que ta main, ô cavalier, frappe le cœur de ton ennemi ! »
Un cri : « O Dieu! ô Prophète! » et les chevaux s'élancent au galop. Un autre cri : « O nos pauvres enfants ! » comme si tout ce monde se jetait à la mort, et les chevaux précipitent leur allure. Les cavaliers brandissent leurs fusils, abandonnent les rênes, portent les mams à leurs têtes, pour montrer qu'ils ne dennent plus les bêtes et témoigner qu'ils se placent sous la protection de