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CHAPITRE IV

Le Camp et l’Armée du Prétendant.

Si Ton m’avait dit avant de quitter Paris que j’assisterais a la remise de drapeaux flambants neufs, tissés d’or et de soie, aux soldats du Prétendant, j’aurais crié à l'impossible. J’ai palpé les étoffes des drapeaux, j’ai détaillé leurs broderies, j’ai curieusement examiné les uniformes à l’européenne de l’armée de « Sidna ». J’ai pu aussi compter les tentes, admirer la richesse de celles du Sultan, du chérifï Ouled Sidi ben Aïssa, et du conseiller de Moulay-Mohamed, le parisien Delbrel.

Une première remarque s’impose. On a présenté le Prétendant comme un homme sans ressources, et c’est la une assertion qui jure singulièrement avec ce luxe d’uniformes et d’étendards qui viennent d^être payés, rubis sur l’ongle, en ma présence. Un millier d’équipements complets pour l’infanterie : justaucorps de drap rouge avec pattes et cols bleus, croissants d’or aux manches, au col et à la chéchia rouge; trois cents uniformes d’artilleurs sur le même dessin, mais en drap bleu avec pattes rouges, grenades d’or au collet.

Quant aux drapeaux, ils sont superbes. Ceux du Sultan d’abord. Le premier en soie verte avec encadrement et franges or, un immense croissant brodé or au centre : le vert est la couleur du Prophète et sa présence aux côtés de Moulay-Mohamed confirme aux yeux des tribus sa descendance chérifienne ; le second, en tout semblable au premier, mais en soie rouge : c’est la couleur du Maroc; elle est l’emblème de la puissance impériale. Et puis les éténdards des troupes, bleus avec croissant pour l’infanterie, deux canons et des grenades pour la cavalerie.

Et ils ont vraiment fière allure, ces drapeaux que claquent au vent au milieu des roulements des tambours (qnut exactement) et des sonneries de clairon (une dousaine). Et les fantassins et les artilleurs ne me semblent pas trop gauches dans leurs uniformes à l’européenne ; ils ne se disent pas gênés non plus par leurs lourds godillots, faits sur le modèle de ceiix de nos troupiers. Je note en passant cette intention marquée, qui m’a été exprimée par l’entourage de Moulay-Mohamed, d’habituer peu à peu les indigènes aux modes des roumù. C’est assez singulier et au point de vue français trop intéressant pour le passer sous silence. J’aurai à parler tout à l’heure de la personnalité et des intentions du Prétendant; puisqu’elle défile en ce moment sous mes yeux, esquissons à grands traits son armée.

Celle-ci peut se diviser en armée irrégulière et armée régulière. La première est formée du contingent, souvent assez élevé que les tribus sur lesquelles on opère doivent fournir à première réquisition ; les tribus se prêtent assez

Une « fanfare » marocaine.

celles du moins qui consentent à rester dans les rangs, ne le cèdent en rien, pour leur ténacité et leur acharnement, à celles de leurs adversaires, ce que ces derniers du reste reconnaissent sans difficulté.

La totalité des forces du Prétendant se trouve groupée sous trois chefs différents : Moulay-Mohamed, Bou-Amama, ou plutôt le fils de celui-ci, Mohamed-Si-Taïeb. Au camp

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volontiers à ce paiement de l'impôt du sang. L’ardeur belliqueuse étant générale au Maroc et par ailleurs, Moulay-Mohamed étant fanatiquement écouté dans tout l’Est marocain. De cette passion pour leur seigneur, pour Siclna, j’ai eu trop de preuves pour en pouvoir douter.

Je dois dire qu’à la vérité les troupes d’Abd-EI-Aziz,

du Sultan, on compte cinq cents cavaliers dits maghzen, tout comme à Fez, cinq cents fantassins et deux cents artilleurs. L’artillerie comprend une pièce de Bange de 80, deux pièces de 7, un obusier et une mitrailleuse. C’est là la cavalerie régulière, augmentée de façon permanente par les contingents des tribus comprenant dix-huit cents hommes. L’armement est entièrement composé de fusils Mauser, Gras, Martini et de carabines Remington, avec un approvisionnement total de trois cents cartouches par fusil. Je peux même donner les prix des munitions rendues au camp. En francs , les cartouches reviennent de vingtsept à trente-quatre francs le cent.

Je n’insisterai pas sur la contrebande de guerre qui se fait avec intensité sur toute la côte du Rifï ; tout le monde un peu s’y emploie. J’en aurais long à dire si le reporter ne devait avoir, lui aussi, ses secrets. Toutefois, que le maghzen d’Abd-El-Aziz et sa petite canonnière Sidi-el-Turki soient impuissants à tout empêcher, c’est fort possible et après tout ne nous regarde pas. Il faut songer que le jour peut venir où ces canons de fusil se tourneront contre nous et il me paraît impardonnable de ne pas avoir prévu une entente facile, pour que nos torpilleurs gardes-côtes et vedettes douanières interdisent un trafic, qui finira par rendre imprenable et intenable, même pour les pacifiques voyageurs, tout le Maroc. J’ai dit.

Quant aux contingents des tribus soumises, il est impossible de les évaluer exactement; qu’il me suffise, pour donner une idée de leur importance, d’en citer quelques-unes : les Kebdana avec 4.000 fusils, les Gue-

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laya (10.000 fusils), les Bocoyas (3.000), les Riata (6.000) et les Hïaïna, les Tsoul, les Branès, les Oulad-bou-Rima, les M’Talsa, les Beni-Oukil, les Oulad Amar, etc., etc.

C’est un véritable sujet d’étonnement que l’aspect de ces deux milles tentes, dont la réunion constitue le camp central du Prétendant, et, à première vue, on ne peut se défendre d’une impression de puissance et de majesté : en tout cas, on peut affirmer que de mémoire de Marocain jamais un rogui ne fit montre de telles ressources en cavaliers, en fantassins; c’est à peine si, dans certaines expéditions de Moulay-Hassan, un déploiement aussi considérable a pu être constaté.

Voici, au reste, la disposition générale du camp : au centre d’un vaste plateau s’élèvent les tentes personnelles du Prétendant, trois grandes tentes coniques et quelques-unes plus petites, espacées sur un terrain qu’entoure complètement un mur de toile, formant un quadrilatère de vingt mètres de côté. Là se trouvent les appartements privés de Sidna; là vivent les femmes du harem, au nombre de sept, dont trois négresses pour le moment. A l’extérieur et en dehors du mur de toile, des soldats montent la garde et ne cessent de faire le tour par une marche très accélérée; à l’intérieur, deux négresses armées se tiennent en sentinelles. C’est le lieu sacré, en effet, qu’aucun homme ne peut pénétrer : toutes occupées aux soins du ménage, ces femmes vivent heureuses, et, n’étant distraites par aucune préoccupation extérieure, s’acquittent à merveille de leur besogne ; la cuisine du Prétendant, grâce à elles, est succulente, et j’en sais quelque chose.

Lorsque le Prétendant quitte ses appartements privés, il se rend dans une immense tente, ouverte sur trois côtés, et placée à cinquante mètres en avant, sur un terrain entièrement déblayé, que Ton nomme la place du Gfrand-Mechouar : un cordon de troupes d’infanterie délimite cette place en en surveillant les abords. La tente d’audience est entièrement doublée de draperies aux couleurs chérifiennes, du rouge et du vert; des armes sont suspendues aux parois; deux sièges sont disposés sous la tente, T un cannelé en bois courbé, dont se sert toujours Moulay-M’Hamed, l’autre, en cuivre, est un travail des gens de Bou-Amama, qui l’ont offert en présent au Prétendant. J’aurai décrit très exactement la tente d’audience, en mentionnant un gros coussin de cuir, sur lequel le Prétendant ne manque jamais de poser ses pieds, et parfois sa canne de bois noir à torsades, puis une sorte de bureau portatif contenant des lettres et des papiers, à la manière d’un portefeuille immense, entr’ouvert.

Devant la tente, à deux mètres de distance, est étendu un large tapis de Rabat, où s’assoient les visiteurs, a la mode arabe évidemment, c’est-à-dire accroupis sur les talons. Près de là, se tient le caïd Mechouar, qui sert d’introducteur, un certain Si Djilali, de la tribu des Riata. Et c’est, quatre et cinq fois chaque jour, la présentation solennelle des notables des tribus venant rendre leurs hommages à Sidna Moulay-M’Hamed, solliciter son appui, implorer sa justice, pour trancher tel ou tel différend, etc.

Une pièce de montagne en bronze ne manque jamais

Défilé des troupes d’infanterie du Prétendant sous le commandement des caïds Mia, de Moulay-M’hamcd.

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alors d’honorer de ses détonations les hôtes du Prétendant; et, en revanche, les délégués des tribus reçus en audience, placés sur une seule ligne devant la tente, tirent des salves â balle, par-dessus les têtes. Ceci fait, tous de se prosterner par trois fois, en criant l’invocation consacrée : Allah i barek amar Sidi! (Dieu bénisse la vie de notre Seigneur!). En dépit de l’habitude quotidienne de pareilles manifestations plusieurs fois répétées, le spectacle ne cesse de m’apparaitre comme des plus imposants, très émotionnant même, quand l’on songe qu’avec une fidélité imperturbable, ces mêmes hommes, qui se prosternent ainsi devant le descendant du Prophète, se lèveront demain comme ils se sont levés hier, courageux et fiers, pour le défendre en bravant la mort.

On comprendra, après avoir vu et admiré en détail le camp du Prétendant, combien je désirais avoir sur ce personnage des détails précis, combien grande aussi était ma volonté de le voir. En attendant qu’une audience me fût accordée, Delbrel, dans d’interminables causeries sous sa tente, me narrait l’odyssée du Prétendant dans les termes que voici :

Le rogui ! Bou-Hamara ! voilà les expressions qui servent, depuis trois ans, à désigner dans la presse européenne le Prétendant marocain. Or, c’est de Fez, et par ordre du maghzen d’Abd-el-Aziz, qu’on a ainsi tenté, dès l’origine du soulèvement berbère, d’en écraser le chef sous le ridicule d’un sobriquet.

Le rogui! Jadis, sous le règne de Sidi Mohammed, un individu de la tribu des Rouga, dans le Gharb, tua

son caïd et, à la tête de quelques partisans, marcha sur Fez. Le sultan eut vite raison de ce perturbateur et, quarante-huit jours après son départ, on trouvait son cadavre dans le Zerhoun, où il avait été massacré. Depuis, le maghzen s’est toujours efforcé de railler les agitateurs et les prétendants en les affublant de ce mot malchanceux de « rogui ».

Bou-Hamara ! « l’homme à l’ànesse » ! une autre

insulte gratuite, dont l’origine est une coutume du Prétendant que l’on a dénaturée. Au camp, voici ce qui se passe, en effet : lorsque des prisonniers sont capturés et que l’on reconnaît parmi eux des anciens défenseurs du Prétendant, celui-ci, pour punir les traîtres, leur réserve de durs châtiments : c’est sur une ânesse, que l’on promène à travers le camp les mauvais soldats, qui doivent être châtiés : d’où le vocable l’homme à l’ànesse, qui serait, en somme, un surnom de nature à accroître le prestige du Prétendant, alors que les récits répandus signifieraient tout autre chose.

Je passe sur bien d’autres interprétations mensongères, qui servirent à désigner le Prétendant sous le nom d’un joueur de flûte vagabond, Djilali Zeroni, etc., etc. Une chose est évidente, c’est que tous ces vocables sont inconnus dans toute la vaste région qui lui est soumise.

C’est Moulay-M’Hamed, le nom même du frère aîné du Sultan régnant qui est unanimement employé. Tous les indigènes, d’accord en cela avec leurs aspirations et la coutume de la cour marocaine, se servent aussi de l’expression Sid’na, mot à mot notre maître; mais, le plus

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souvent, ils joignent les deux termes et ne tarissent pas d’éloges sur leur sultan Sid’na Moulay-M’hamed. C’est un indice déjà, qui prouve que ce que l’on a appelé la révolte de Taza présente un caractère très particulier ; ce n’est point, au su de tout l’Est marocain, un vulgaire agitateur qui combat contre Abd-El-Aziz, mais bien un légitime successeur au trône de Moulay-Hassan, un descendant du Prophète, à la fois par conséquent le chef religieux et politique qui convient au Maroc.

On conçoit qu’Abd-El-Aziz ait tout intérêt à nier l’évidence et â qualifier de brigand l’homme qui, depuis trois années, ne cesse de combattre avec succès contre lui. Mais des preuves existent, suffisantes pour prouver la fausseté des fables imaginées par Abd-El-Aziz et authentifier la personnalité du Prétendant Moulay-M’Hamed. Je résumerai ici brièvement ces preuves.

Moulay-M’Hamed, évincé du trône â la mort de son père, par les intrigues du grand vizir Ba-Ahmed, qui craignait son intelligente ardeur, fut enfermé à la kasbah de Mékinez ; là, il sut se créer des intelligences précieuses, et, aux fêtes de Si-Aïssa, en 1898, le fils du pacha Amou, gouverneur de Mékinez, facilitait son évasion et, pour lui permettre une fuite assurée, remettait à Moulay-M’Hamed une provision de route de 200 napoléons : au Maroc, seuls ont une valeur les louis â l’effigie « du dernier sultan des Francès ».

Grâce à ce secours, Moulay-M'Hamed réussit â s’embarquer pour l'Algérie; iL descend à Oran où, pour éviter les indiscrétions, il se fait appeler Djilali Zeroni. Puis, successivement, il se rend à Tlemcen, à Aïn-Temouchen,

pour éviter de froisser les susceptibilités de l’administration. Il est obligé, en définitive, de gagner la Tunisie, où il change de nom une fois encore et, pour des raisons analogues, se fait connaître comme étant le commerçant Moulay Lahoussin. Toutefois son séjour, tant en Algérie qu’en Tunisie, avait été mis à profit pour déterminer en sa faveur un mouvement insurrectionnel dans le Rif et chez les Grhiata : à Tlemcen, il avait convaincu à sa cause un indigène qui mérita, par son dévouement, de devenir son grand vizir, Si Salah. Si bien que lorsqu’ayant quitté Tunis, pour gagner ses partisans, au Maroc, le soulèvement était devenu général et c’était au nom de Moulay-M’Hamed que la lutte était déclarée.

On sait le reste; du moins, n’entre pas dans ce récit la narration des faits et gestes du Prétendant à Taza, sous les murs de Fez ou encore dans cette région de l’Est marocain où il se trouve actuellement.

Ma hâte grandissait, on le conçoit* de voir le personnage mystérieux que nous appelons en Europe le Rogui , ce qui est synonyme, à peu près, de brigand, mais qui est vénéré dans tout le Maroc comme un véritable chérif , ou descendant de Mahomet, comme le souverain légitime du pays; je dus attendre cependant tout un jour, les occupations de son Excellence étant fort nombreuses ; il est vrai que je- tombais mal, au lendemain de la prise par son armée de la fameuse et importante kasbah d’Aïoun Sidi Mellouk ; il avait d’impérieux devoirs à remplir, notamment celui de juger les prisonniers faits à l’ennemi.

Enfin, le moment convenu, je suis introduit devant

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la grande tente d’audience. Sidna , appuyé sur le pommeau de la canne à torsades noires et assis sur le fauteuil dont j’ai parlé, me fait signe de m’asseoir après les triples révérences d’usage.

Ce que nous nous dimes importe peu, car notre conversation fut seulement un échange de politesses banales; j’étais d’ailleurs tout entier occupé à examiner mon personnage, un homme dans la force de l’âge, aux traits basanés, mais d’une grande régularité et dont le visage est plaisamment encadré d’une courte barbe noire; l’ensemble de la physionomie est des plus sympathiques et très noble.

Je remerciai Moulay-Mohamed de sa bienveillance et de l’autorisation qu’il m’avait octroyée de visiter son camp, dont je louai l’ordonnance autant par hommage rendu à la vérité que par courtisanerie obligatoire. Lâdessus, je pris congé. Delbrel me retint à diner et j’eus ainsi la bonne fortune de faire honneur à la cuisine du Prétendant qui,. toute marocaine qu’elle fut, n’en est pas moins fort réjouissante.

Après le dîner, un spectacle m’attendait : quelque effrayants qu’en soient les détails, il ne m’appartient pas de les celer, car c’est une page d’histoire des mœurs du Maroc révolté.

Parmi les prisonniers faits la veille à El Aïoun Sidi Mellouk, se trouvait un malheureux du nom d’Ackmet qui avait fait partie pendant assez longtemps de l’armée régulière du Prétendant. Puis le désir de courir à sa fantaisie, la fatigue aussi de toujours guerroyer sans espoir de repos, lui mirent un beau jour dans la tête l’idée de

déserter. Mal lui en prit puisque, peu après, le hasard des combats le faisait tomber entre les mains de celui qu’il avait trahi.

Le Prétendant, mis au courant des antécédents du captif, résolut de dégoûter à jamais ses soldats de l’envie de trahir et décida en conséquence que l’infortuné Ackrnet subirait un supplice qui pût servir de terrifiant exemple, C’est à ce supplice, qui dépasse en horreur tout ce que l’on peut imaginer, qu’il me fut donné d’assister.

Ackrnet était un grand gaillard d’une trentaine d’années au plus : on lui fit endosser deux djellabas de laine épaisse — la djellaba est une sorte de burnous à manches courtes et larges — et il fut amené, dans cet accoutrement, au milieu du camp. Là, on bourra, sur lui, cette culotte flottante qu’on nomme seroual, de paille finement hachée. Puis, ayant versé sur les vêtements du malheureux le contenu de deux bidons de pétrole et s’étant assuré que la paille et la laine étaient bien imbibées, un nègre s’approcha d’ Ackrnet, le ligota au tronc d’un térébinthe mort depuis longtemps et y mit le feu.

Ce fut, de suite, une flamme immense et lourde de fumée qui monta vers le ciel en même temps qu’un cri atroce de douleur intense, indéfinissable, inhumaine. Dans l’instant,, l’arbre, les djellabas, le seroual rempli de paille et le corps du malheureux Ackrnet ne furent plus qu’un horrible brasier. Un héraut d’armes parcourait le camp cependant, à cette heure même, et proclamait à haute voix :

« Ainsi périsse, par Allah, quiconque aura renié ses engagements et trahi Sidna ».

Los trophées du Prétendant exposés sur les murs de la Posada.

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Le lendemain, lorsque, hanté par cette vision, je me mettais en marche pour fuir un tel pays, je passai près du lieu du supplice : un petit amoncellement de cendres chaudes, d’ou suintait une sorte de suie noirâtre, témoignait seul du drame de la veille. Je me mis en selle,

Le chouari et les têtes sanglantes.

tandis que Delbrel, émotionné lui-même plus qu’il ne le pouvait laisser paraître, me disait â l’oreille :

« Il faut voir et juger ces choses non pas comme des Européens depuis des siècles nourris de civilisation, mais selon les mœurs primitives de ces gens qui ne trouvent aucune cruauté dans de telles pratiques. »

Peut-être est-ce vrai; n’empèche que j’ai vécu là un bien mauvais quart d’heure ; n’empêche que de sembla-

blés habitudes devaient aussi bannir de mon retour la joie et la tranquillité.

En effet, pour assurer ma sécurité, on jugea nécessaire de me donner une escorte, et, comme l’on dit vulgairement, le Prétendant profita de l’occasion pour faire transporter aux extrémités du pays les trophées de sa victoire.

En passant à El Aïoun Sicli Mellouk, mon escorte reçut en effet ces trophées sous la forme de quatre-vingtquatre tétés, coupées aux cadavres des morts de la bataille et salées, selon l’usage, par les juifs qui suivent le camp. Dans des chouaris d’alfa tressé, on avait entassé ces têtes humaines; il y avait ainsi trois charges de mules.

Et ce fut pendant la journée et toute la nuit le cheminement, devant moi ou à mes côtés, de ces colis funèbres: au moindre heurt du chemin j’entendais le bruit de ces crânes s’entrechoquant; et aussi mon esprit s’aventurait dans des visions macabres de tous ces spectres s’élançant des chouaris empestés comme pour me barrer le chemin. Parfois une charge mal assujettie s’écroulait tout-â-coup et c’était, sur la piste incertaine, la fuite d’un ou de deux trophées terrifiants et, parmi les chaumes et les broussailles, la recherche des crânes égarés.

Oh ! cette nuit, cette course aux fantômes, cette chasse aux cadavres morcelés !...

Le lendemain, lorsque je quittai la douane du Prétendant pour gagner Melilla, le presidio espagnol où

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touchent les paquebots d’Europe, le monstrueux étalage sur une muraille de ces quatre-vingt-quatre têtes hideuses, sanguinolentes, tuméfiées, rongées de vermine, fut le dernier spectacle que me réservait le Maroc révolté.

Encore des tètos-trophées : on remarquera, au centre, la tète de la jeune femme.

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