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CHAPITRE V

Les Presidios Espagnols

Me voici sur le territoire de la noble Espagne et je suis tombé dans la plus atroce contrefaçon de la civilisation. Sans doute, à la longue, on s’habitue à coucher les nuits à la belle étoile, une pierre pour oreiller, la terre nue pour matelas, un ample burnous pour couverture : à la longue aussi on se fait au couscouss et au méchoui, au thé à la menthe et à toutes ces odeurs qui montent du sol du Maroc, et des douars, et des kasbahs. Mais que dire de ces relents indéfinissables de l’huile espagnole, plus répugnants que les senteurs des machines des steamers; de cette nourriture abjecte, nageant dans les flots de cette huile ; de ce vin sans qualificatif possible qui vous brûle la gorge et semble vous y tailler des plaies; de ce pain, où les dents s'enfoncent comme dans un mastic insipide ; surtout de ces lits, alignés dans des dortoirs, qui ne sauraient vous donner le confortable (!) d’un plancher bien uni.

Tel est tout le luxe ordinaire et extraordinaire des fondas espagnols aux présides d’Afrique. Pourquoi me

plaindre? Ne suis-je pas logé sous le même toit, nourri à la même table que les officiers, qui semblent se trouver très bien, dormir â leur aise et manger à leur faim. Pauvres Espagnols !

J’ai parcouru le territoire espagnol : la vieille cité, aux murailles épaisses comme celles des donjons antiques,

La vieille porte de la citadelle de Melilla.

aux ruelles sinueuses, passant sur des ponts-levis, aux maisons irrégulièrement construites, peintes de nuances diverses, criardes, se heurtant entre elles et jurant avec le ciel, avec la mer, avec le dégradé lumineux des monts Guelaya, qui ferment l’horizon au Sud. Quatre siècles, le Maure a tenu prisonnière l’Espagne dans ses propres murailles. Voici seulement une dizaine d’années qu’elle a

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pu, ou mieux qu’elle a osé, cette Hère nation du Cid, construire ses maisons dans la plaine toute proche, se donner de l’air un peu, mais si peu .

La campagne d'alentour est riche, une plaine immense et fertile s’étend jusqu’à la Mare Chica, la petite mer, que l’on longe en venant de la kasbah de Selouen; un peu d’initiative aurait vite transformé tout cela en de riches fermes; des orangeries, des vergers, des pâturages et des champs de blé auraient déjà fait la fortune de Melilla et de ces cinq mille nationaux, si la vertu colonisatrice avait été impartie à l’Espagne.

En fait de colonisation, on semble ne connaître que la colonisation militaire, je veux dire l’art de construire des tours carrées, munies de meurtrières, des tours rondes, garnies d’embrasures pour les canons. On en compte quatorze autour de Melilla, dans un demi-cercle de quatre kilomètres de rayon. Si l’on ajoute à cela des casernes pour 5.000 hommes, des bâtiments pour les prisonniers du bagne, j’aurai tout dit de l’essai de pénétration de l’Espagne au Maroc. Inutile d’affirmer que les routes font défaut, que le moindre monument public est encore dans les cartons de l'architecte, s’il y a des cartons et s’il est des architectes. Je dois noter pourtant la première création dont on doit louer le gouvernement espagnol et la Junta de Melilla : un jardin public vient d’être tracé sur deux hectares d’étendue, aux portes de la ville ; il y pousse quelques arbres d’agrément qui ne donnent pas encore d’ombre; en revanche, des géraniums s’y multiplient dans une véritable profusion de fleurs invariablement rouges.

Si j’excepte une usine électrique pour l’éclairage de la ville, c’est en vain que j’ai cherché la plus petite tentative industrielle : point de réparations de navires, point de charpentiers ; un four à chaux et un autre â briques de très mauvaise qualité ont été rendus nécessaires par

Melilla : le port.

les quelques immeubles que l’on commence à construire. Les sources, d’eau excellente, se trouvent au pied de la montagne; mais, la montagne est au Maroc, et nul ne songe à y aller capter le précieux liquide que l’on conserve dans des citernes. Sur les chemins, quelques prisonniers se donnent l’air de travailleurs, leur bonnet rond de laine brune à cordon jaune sur l’oreille ; dans les rues, d’autres prisonniers balaient les ordures, et, inva-

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riablement, autant de soldats qu’il y a de t< bagnards » surveillent ces derniers en causant avec eux.

Il se fait un commerce relativement considérable par le port de Melilla. Mais il n’y a pas encore de port; il y en aura un plus tard, si on y emploie réellement les huit

A Meillla, sur l'esplanade Paseo del General Macias .

cent mille pesetas (1) annuelles que l’on a votées récemment dans ce but. Il n’y a pas de docks, évidemment, encore moins de monte-charges et de grues à vapeur. Des « barcasses » lourdes, moins commodes encore que

1. La peseta espagnole équivaut nominalement à notre franc: il faut toutefois tenir compte de la valeur du change qui a varié ces dernières années de 32 à 38 %.

celles des ports du Maroc, sont les uniques et primitifs moyens de transport.

Mais, au moins, les forts sont-ils en état de défense? Contre une attaque des Marocains, très probablement oui. Autrement, j’ai vu les canons et les affûts de la place, et, comme je m’étonnais de leur mauvais état, mon guide m’a conté cette histoire :

Il y a quelques temps, une inspection générale des défenses espagnoles de la Méditerranée fut faite. Arrivé à Melilla, le gouverneur ordonne de rendre les honneurs de la place avec le feu de toutes les batteries. On lui fait observer que les pièces ne sont pas et ne peuvent pas être chargées.

— « Carga o no carga, fuego ! (chargées ou non chargées, feu !), commande d’une voix de stentor le gouverneur... »

Je me reprocherais de dire que toute la puissance de l’Espagne, au Maroc, est dans ce mot : du moins a-t-il le mérite de donner une idée assez fidèle de la fierté castillane et de son aveugle fatuité. Pauvre Espagne !

Parlez à l’un ou a l’autre des citoyens de Melilla, des Marocains, de leurs coutumes, ils ne sauront vous dire que ces mots : animales , brutos , etc.; promenez-vous par hasard avec un Marocain, dans l’unique rue acceptable de la ville, Paseo del General Marias, et, de suite, vous devenez suspect pour pactiser avec le Mauro. Et il faut voir avec quel insolent dédain, ces fils de toréadors prononcent ce mot Mauro.

Il faut avouer que les «. Maures » le leur rendent bien : « Espagnol, ma chi-mle », me répondent imper-

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turbablement tous les Marocains que je croise ; cela se traduirait par notre vulgaire « sale Espagnol! ». Je vais à la douane marocaine, j’y trouve les gens avec lesquels j’ai voyagé avant-hier et d’autres aussi. Le bruit se répand parmi. tous que je suis un Français, et aussitôt on m’entoure,, on me fait entendre que les Français sont de braves gens. Joignant le geste à la parole, ils frottent l’un contre l’autre l’index de la main droite et celui de la main gauche en disant : « kif-kif, Français et Marocain! ».

Je suis retourné à cette douane, appelée à Melilla Posada el cabo Moreno, dans une voiture préhistorique : je reste dix minutes dans la demeure de Yamin (percepteur du Prétendant), cela a suffi pour que mon cocher espagnol, sans provocation, insultât un des soldats de garde et en reçût un juste châtiment sous forme de coup de crosse dans la tête.

Et ces incidents sont fréquents, presque journaliers : ils disent éloquemment l’irréductible antagonisme des deux races; ils expliquent le pourquoi de cette lenteur de pénétration des Espagnols arrivant tout juste à occuper, sur les côtes du Rif, quatre kilomètres en quatre siècles. Ils font prévoir toute l’inefficacité des conclusions diplomatiques échangées à Madrid ou â Paris pour la conquête, soit pacifique, soit militaire, de quelque partie que ce soit du Maroc, par l’Espagne. Ils prouvent jusqu’à l’évidence la nécessité où nous sommes de n’avoir aucun compromis avec l’Espagne touchant le Maroc, pour ne pas surexciter le fanatisme indigène, déterminé à ne tolérer aucun joug étranger, mais par

dessus tout prêt aux dernières violences contre quiconque ferait seulement le geste de les livrer à l’Espagne.

Les fossés où s’engouffre la mer dans l’antique orteresse de Melilla.

Il m’est pénible de conter ces choses, car si, à Melilla, tout est critiquable, il est pourtant un éloge que j’ai le devoir de faire, celui des officiers espagnols, qui

Panorama de Mclilla.

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sont d’une courtoisie charmante. Si jamais ces lignes tombent sous les yeux de ceux qui m’ont si bien accueilli, j’en serai marri, car j’aurai, par devoir professionnel, contristé de parfaits gentilshommes.

Les Iles Zaffarines

Il y eut un moment des convoitises ardentes entre l’Espagne et la France pour s’approprier les Zaffarines : en 1846, alors que Mac-Mahon, sur les ordres du gouvernement, tentait par terre et par mer un mouvement vers cet archipel, l’Espagne, prévenue, y envoyait un cuirassé pour y planter le drapeau jaune rayé de rouge. Depuis, l’Allemagne s’efforcait de décider l’Espagne à lui vendre les trois îles del Congresso , Isabel Segunda et del Rey. Cela déjà est significatif et je comptais y trouver un établissement colonial de premier ordre.

J’y suis venu, j’y suis resté vingt-quatre heures et m’v suis mortellement ennuyé vingt-trois, parce que, avec la meilleure volonté du monde, je n’ai réussi à n’v employer utilement mon temps que de la façon suivante : visite à S. E. M. le gouverneur Andréas, — un prisonnier me sert d’interprète, Son Excellence ignorant tout de la langue française, — douze minutes; visite au bagne, — trois longs bâtiments, bas, sales et fort en désordre, — dix-huit minutes ; promenade autour de l’île Isabel Segunda, la seule habitée; promenade en longueur de l’Ouest à l’Est; promenade en largeur du Nord au Sud, — en tout trente minutes.

J’ai eu le temps de visiter minutieusement le phare, le port (une rade merveilleuse en tient lieu), les cafés de l’endroit, représentés par une seule cantine sordide où fraternisent les marins Sa de mar de Melilla, les « bagnards » et les soldats vêtus de flanelle blanche à raies bleues du plus antimilitariste effet et chaussés,

Les îles Zaffarines : le débarcadère.

non pas même d’espadrilles, mais de semelles d’espadrilles en alfa, retenues aux pieds nus par deux chiffons d’étolîe...

Dans ce court examen — quand même approfondi — de la colonie de l’Espagne aux îles Zaffarines, j’ai eu le temps d’apprécier à sa haute valeur l’essai d’élevage, devenu fort prospère dans l’archipel. Sur la côte du Nord

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presque à pic, sur la mer, une série de casas s’échelonne tant bien que mal : dans chacune grouille une foule de ces animaux, qu’on ne pouvait décemment nommer dans une oeuvre littéraire avant que Victor Hugo n’en eût donné l’exemple. Et même j’ai été témoin d’un petit incident bien typique. Un porc, une truie et un petit

Aux Zaffarines : le phare et le bagne.

cochon faisaient leur promenade hygiénique autour du phare : deux prisonniers conduisaient le troupeau, et deux soldats, baïonnette au canon, suivaient pour surveiller les « bagnards ». Voila, démontrée, l’utilité des présides, et le bon emploi des fonds destinés a entraîner l’armée espagnole pour les durs combats à livrer — s’il plaît à la diplomatie — aux tribus marocaines.

J’allais oublier les forts : mon guide, que M. le gouverneur veut bien mettre à ma disposition, me conjure de ne pas prendre de notes ni surtout de ne point braquer mon objectif sur les redoutables batteries. Je m’y engage et, en échange, je reçois la permission de mon guide, le bagnard-interprète, de pénétrer dans la place. J’y vois, à ma stupéfaction, cinq gros canons de fonte, vieux d’un siècle, dont deux seulement sont encore montés sur leurs affûts : les autres gisent sur le sol, lamentables.

J’ai fini ma tournée d’inspection.- Je ne songe pas à demander bon souper et bon gîte ; mon inséparable chaise longue, sera un lit excellent, quelques conserves un repas très sortable, malgré cet assaisonnement d’huile espagnole dont l’odeur me poursuit.

Pour mieux comprendre toute l’impéritie espagnole aux Zafïarines, il convient de dire deux mots de leur situation et de leur importance.

La côte d’Afrique est généralement inhospitalière. D’Oran à Tanger, il n’est pas de mouillage sur, ou mieux, il n’en est qu’un : les Zafïarines. Voici comment il est apprécié par les instructions nautiques du Ministère de la Marine.

« Ces îles, placées sur une ligne Est et Ouest d’un mille d’étendue, forment à deux milles (quatre kilomètres environ) du cap de l’Eau (Maroc), une excellente rade abritée du vent de la mer dans toutes directions ; c’est le seul bon mouillage de la côte » .

Leur importance commerciale est toute dans cette

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proximité de la côte du Maroc, qu’ une digue, facile à construire sur deux kilomètres, avec des fonds maxima de vingt mètres, réunirait au continent; et notez que le cap de l’Eau est voisin de la Moulouïa, cette seule trouée des montagnes du Maroc vers Taza et Fez. Non par Nemours, que des cimes infranchissables sépareront toujours de la plaine des Amgad et des Trifas ; non par Marnia, qui se trouve avec Oudjda à plus de deux cent cinquante kilomètres d’un port d’embarquement, mais par le cap de l’Eau, le Kiss, la Moulouïa, se fera tôt ou tard la grande pénétration économique de l’Est marocain.

C’était l’opinion du célèbre marquis de Suffren qui, dès 1764, écrivait au roi de France : « Si l’on pouvait obtenir du sultan du Maroc l’agrément d’établir un comptoir sur leurs côtes, les îles « Chaffarines » parais sent les plus propres â cet objet ».

Inutile de rappeler leur valeur stratégique, immense pour la France, si elles étaient nôtres ; considérable pour l’Espagne, qui n’a pas su en profiter. Notons seulement que depuis soixante-dix ans en possession des Zaffarines, l’Espagne n’a pas pu s’aventurer sur la côte, qui est distante seulement d’une petite lieue; il y a plus, en face de ces plaines du Maroc, si fertiles, l’babitant des îles doit demander pain, eau, volailles, œufs, charbon â l’Espagne, les Marocains refusant de fournir quoi que ce soit.

Et ceci me ramène à Melilla : je demandais la raison de cette épouvantable nourriture dont sont victimes les malheureux voyageurs ; un aimable officier m’a avoué que la cause était toute dans le refus séculaire des Maro-

cains, de venir vendre leurs denrées dans la ville espagnole. On ne mange jamais de mouton aux Zaffarines ainsi qu’à Melilla : et l’on est dans le pays même du mouton. Le blé pour faire le pain, l’orge pour les chevaux et les mulets, viennent d’Espagne, et cependant, les

Vue générale : à l’horizon, le Cap de l’Eau (à gauche) les îles Zaffarines ; au premier plan, l’embouchure de la Moulouia.

plaines d’alentour produisent en abondance blé et orge ; seulement, ce n’est pas pour les « Spagnolo ».

Et au caïd Shedli des Guelaya, qui est le brigand le plus aimable que je connaisse, je demandais si la haine des roumis était bien ancrée dans le cœur des hommes de sa tribu.

— Ah ! me dit-il : les roumis, les chrétiens, pour

Les îles Zaffarincs : vue générale de Ylsla Isabcl Segnuda.

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nous, c’est les Espagnols. Mais on a traité ensuite de même façon les Français. Pourtant je t’assure bien que si l’Espagnol maudit n’avait jamais existé, nous n’aurions jamais connu de roumis.

Cette haine est-elle donc faite de ressentiment et de crainte? Que non pas ! Le Marocain exècre l’Espagnol à

Le cap Très Forças, vu du haut des remparts de Melilla.

cause de ses brutalités, de ses injustices multipliées; il l’exècre surtout comme étant un faible, un timoré. Je n’en veux pour preuve que cette belle réponse du caïd Shedli : « Vois-tu, avec les Français, nous avons parfois fait la guerre. Avec les Espagnols, ce n’a jamais été que de la fantasia ! » (Textuel). (1)

1. Loin de notre pensée le dessein d’élever ici un réquisitoire

Quatre siècles d’occupation à Melilla pour n’avoir osé avancer de quatre kilomètres et encore, seulement depuis 1893 ; soixante-dix ans d’occupation aux Zafîarines, voisines de notre frontière algérienne, mouillage unique et inutilisé; voilà ce que j’ai vu de la puissance espagnole en Afrique.

Inutile en effet de mentionner Alhucemas, et Penon de Vêlez , îlots perdus sur la côte du Rifï et dont les bagnes dressent leurs murailles en ruines dans un terrifiant décor de montagnes mystérieuses et de mers désertes. Loin de la route coutumière des vapeurs, sans activité commerciale, sans port, sans plages, sans avenir, on se demande comment les géographes ne leur ont pas donné le nom d’Iles infortunées, qu’elles méritent à plus d’un titre. On ne vit pas dans de tels lieux, le lourd ennui vous y écrase et c’est à peine si de temps à autre la brève apparition d’un messager blanc, le vapeur Sevilla, parvient à dérider les fronts et à faire briller dans vos prunelles, la flamme des espoirs.

Et lorsqu’on a pu, enfin, tel un bagnard, s’évader de ces présides, un malaise profond vous étreint encore, celui qui succède aux nuits de fièvre, secouées de cauchemars.

contre l’Espagne; mais il importe d’établir une distinction entre les péninsulaires et leurs lamentables presidios.

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