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CHAPITRE III

Vers le Prétendant.

Hier, clans le pays provisoirement soumis au Sultan ; aujourd'hui, en plein massif montagneux du Bled Siba, chez les Kebdana, où je serais mal venu à prononcer le mot rogui, qui signifie simplement : le brigand. Pour tous les Marocains qui m’entourent et pour tous ceux qui campent sous Taza, le prétendant c’est Sidna, le seigneur, et si l’on complète l’appellation, c’est pour le désigner sous le nom du frère aillé du sultan : Moulay- Mohammed.

Cela dit pour préciser l’importance que peut prendre en ces pays un faux geste, une parole imprudente, je me demande encore après les quarante-sept kilomètres que je viens de faire, pourquoi ce pays-ci est plus intraitable que celui où je me trouvais hier. Ce sont mêmes champs d'orge, mêmes étendues de lentisques, mêmes plateaux mamelonnés, incultes ou fertiles au bon gré du propriétaire qui a travaillé le sol ou l’a laissé en friche. Toute cette vallée de la Moulouïa, que je remonte depuis

son embouchure, à une lieue à peine des îles Zafïarines — préside espagnol admirablement situé et dont les possesseurs actuels n’ont su rien tirer — est prodigieusement riche. Un delta du Nil en miniature ; des crues fertilisantes, un limon surchargé d’engrais et de débris de

Le troisième gué de la Moulouïa, vers le marché des Kebdana.

végétaux, et à part un seuil de largeur restreinte, quatre cent mille hectares, en terrain plat, ne demandant pour produire que la volonté du laboureur.

Jusqu’au gué, Si ben Aïssa m’avait accompagné. Après il fallait obtenir l’agrément du caïd du Prétendant. Justement, c’était un jour de marché chez les Kebdana, et, ayant attendu deux heures, trois cavaliers se

VERS LE PRETENDANT

sont enfin signalés. Ce sont les envoyés du caïd qui m’invitent à franchir le fleuve :

— Tu seras bien reçu parmi nous, tu ne manqueras de rien et notre maître serait heureux de te voir.

Je me laisse aisément convaincre. Je sais quel prix attache le Prétendant a la visite de son camp par des Français. Des précédents aussi sont là pour faire s’évanouir les dernières craintes.

J’arrive en plein marché, une multitude de Marocains propres, vigoureux, me regardent curieusement, mais sans aucun signe apparent de malveillance. Je remarque l’armement de tous ces Berbères ; chacun porte en bandoulière un fusil moderne soigneusement entretenu, parfois même enveloppé dans un fourreau de laine. A la ceinture, une double rangée de cartouches Mauser, Remington. Je suis stupéfait d’apercevoir aussi quelques' Lebel : les pillages et les attaques incessantes dans la vallée de la Zousfana ont porté leurs fruits et le Maroc est bien armé. Il est moins facile de savoir si les munitions sont abondantes. Je crois ne pas me tromper en affirmant que chaque indigène porte sur lui toutes ses réserves; il est juste d’ajouter que la contrebande de guerre n’a jamais été plus aisée et plus prospère.

Dans de petites huttes basses, creusées à flanc de coteau et couvertes d’un chaume de lenstiques desséchés, des négociants arabes, quelques juifs aussi, s’efforcent d’écouler leurs marchandises : des cotonnades d’importation anglaise, des bougies et du savon, des allumettes algériennes ou belges et, en quantité inimaginables, des

pains de sucre d’un kilogramme environ, enveloppés de papier bleu.

Sur le flanc de la colline, des troupeaux de chèvres, de beaux moutons, des bœufs de taille moyenne paraissant bien en chair. Au bas, dans une dépression du pla-

Le marché.

teau, l’abattoir en plein vent, c’est-à-dire quelques perches fichées en terre et où l’on suspend les bêtes destinées à la boucherie. En moins de cinq minutes, l’opération est faite, l’animal dépouillé, dépecé, cependant qu’une forte odeur âcre de sang répandu sur une terre surchauffée monte et vous prend à la gorge.

Le caïd m’invite à prendre le caouah inévitable, et

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peu â peu, la glace rompue, nous voilà les meilleurs amis du monde.

— Je désirerais rendre visite à Sidna Moulay Mohammed .

— Oh ! m’assure le caïd Kouba, oudar besef , c’est bien difficile !

L'abattoir en plein vent.

Il m’explique l’activité singulière du Prétendant. Le pays est en ébullition : la trahison d’El Aioun Sidi Mellouk a été vengée; demain, on marchera sur Oudjda. D’ailleurs, la moisson est rentrée dans les silos et le Rhamadan est proche... Il faudra châtier les Oulad Mansour qui ont été deux fois traîtres.

Et ce sont, avec toute l’emphase orientale, les appel-

lations louangeuses de Moulay Mohammed : le très puissant, le bras fort, le seul sultan. On me vante le nombre de ses fidèles, la puissance de son armée qui fait trembler les murailles à son approche, etc.

Je cause longtemps encore ; je me laisse dire que la France a tort de combattre contre les tribus du Prétendant, que nous devrions rester neutres, car Moulay Mohammed n’est pas hostile aux Français, mais seulement aux Espagnols et aux Anglais; que c’est impolitique d’avoir prêté l’argent au sultan de Fez, qui n’est pas le vrai sultan et ne saura nous rendre ce que nous avons donné, puisque avant peu il ne sera plus sultan... Je laisse dire, me contentant de répondre que je sais l’accueil bienveillant qui fut toujours réservé à mes compatriotes chez Sidna... (1)

Je voudrais mettre au jour mes notes, et je ne sais comment faire ; je me remémore les précautions des voyageurs, au Maroc, pour écrire, sans être soupçonné : dois-je faire comme eux ou user cFaudace ?...

L’audace eût été inutile : sur le tapis où je vais m’étendre cette nuit, on a déposé une bougie de qualité médiocre, c’est vrai, mais une bougie et le caïd Kouba me dit fort simplement :

— Tu vois clair pour ton métier de lhaleb (écrivain) ; tu n’aurais pas ce privilège, si tu étais dans une tribu de F usurpateur...

Quelles métamorphoses du vieux maghzen ! Ne suisje pas en droit de soupçonner singulières semblables

1. Sidna : mot à moi « notre maître », vocable usité au Maroc pour désigner le Sultan.

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façons d’agir et ne faut -il pas voir dans ces prévenances inimaginables la preuve de passage d’un Français, de Français peut-être haut placés dans ces affaires de soulèvements dynastiques. Et la personnalité du Prétendant m’absorbe ; j’ai hâte de franchir les dernières étapes qui me séparent de ce mystérieux personnage. Je voudrais être déjà dans son camp et je m’endors le mieux du monde, résolu à rêver fantasias échevelées, sanglantes mêlées, supplices terrifiants.

... A mon réveil, un personnage imposant dans son burnous blanc et ses cafetans oranges, me souhaite le bonjour, dans un excellent français. Il me décline ses noms et qualités, c’est le conseiller du Rogui, Delbrel.

Parisien de Paris, Gabriel Delbrel quittait la France à dix-neuf ans pour tenter la fortune en Algérie. A peine arrivé à Oran, en 1891, des commerçants qui s’intéressaient à son audacieux esprit d’initiative le mirent en relation avec des notables du Dahra marocain. De suite, il songe â mettre à profit ces recommandations et part pour Oudjda, traverse toute la région où se déroulent aujourd’hui les événements qui mettent aux prises Sultan et Prétendant et arrive â Fez.

Là, les circonstances le servent : il est présenté au sultan Moulay-Hassan, qui le prend à sa cour; il accomplit, en cette qualité, diverses missions dans l’Est marocain, et est même envoyé,, avec Mouiay-Aomar, comme conseiller lors d’une petite expédition. Puis, Moulay- Hassan, appréciant de plus en plus son intelligence, le

décide à l’accompagner dans son expédition au Tafilalet (1893).

G. Delbrel.

Ce fut l’occasion pour Delbrel de faire les relevés topographiques des célèbres oasis, relevés qu’il déposa, à son retour, entre les mains du commandant Derrécagaix,

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du service géographique de l’armée, et qui ont servi à rétablissement de la carte de ces régions, jusqu’alors totalement inexplorées. Il fait sur son voyage au Tafilalet une intéressante conférence à la Société de géographie de Paris (Novembre 1894).

Le voici de nouveau au Maroc. Toujours avec Moulay- Hassan, il parcourt l’oued Guir, visite le Grand-Atlas, relève les sources des fleuves marocains, etc... Ses itinéraires servent à établir les premiers documents cartographiques de M. Flotte de Roquevaire.

Le sultan l’envoie encore â Merrakech, avec son lîls aîné, Moulay-M’hamed; puis il lui fait donner des leçons d’aquarelle â son cadet Abd-El-Aziz. Moulay-Hassan meurt; Abd-El-Aziz lui succède et garde auprès de lui, jusqu’en 1898, G. Delbrel.

A cette époque, M. Laferrière, alors gouverneur de l’Algérie, charge Delbrel d’une enquête sur l’organisation politique du Maroc, l’influence des sectes religieuses, le nombre et l’importance des zaouias, etc... Delbrel s’acquitte de sa mission dont les résultats et les cartes profiteront au commandant Levé, de la façon la plus brillante, et ne se repose de ce labeur que pour en entreprendre un autre, sur les ordres du général de Ganay. Il s’agit d’une étude pratique de pénétration militaire dans l’Est marocain: toujours avec cartes â l’appui, Delbrel envoie à la direction des affaires indigènes, â Oran, un rapport détaillé sur l’emplacement des sources, des pâturages, le nombre des animaux de selle, de bât, les tribus de la frontière, le nombre et la nature des armements qu’ils peuvent mettre en ligne, etc... (1898-1899).

Delbrel rej oint alors la cour d’ Abd-El-Aziz, à Merrakech : là, que se passe-t-il? Il est malaisé de le savoir au juste. Il appert pourtant que l’ascendant exercé à la cour du Maroc par le Français Delbrel gêne visiblement les influences anglaises, et surtout le fameux Mac-Lean. Des difficultés diplomatiques surviennent, qui aboutissent à

En route pour le camp du Prétendant.

l’inqualifiable arrêté d’expulsion pris contre Delbrel par notre légation (1900).

Mieux averti de la valeur de Delbrel, le gouverneur Revoil permet à notre compatriote de rentrer au Maroc afin de négocier avec le Maghzen l’autorisation d’établir des centres commerciaux sur la frontière, notamment â Aïn-Beni-Mattar, aujourd’hui occupé (Septembre 1902).

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Pais, c’est la révolte de Taza qui éclate: on affirme que c’est son ancien compagnon d’armes, Moulay-M’hamed, qui lève l’étendard de la révolte : Delbrel accourt. Depuis lors, toujours aux côtés du Prétendant, notre compatriote rend les plus signalés services à sa cause et en est récompensé par la plus entière confiance que lui témoigne Moulay-M'hamed.

Pour le moment, je tire cette seule conclusion que ma tâche sera désormais facile, si Delbrel veut bien me faire accorder un sauf-conduit pour atteindre le camp et je remercie ma bonne étoile qui m’a fait rencontrer, au moment propice, la personne dont la connaissance devait m’être précisément la plus utile.

Delbrel agrée ma requête et veut,, bien plus, me servir de guide. Uncouscouss vite avalé et nous voilà en selle pour Charrar-El-Aïoun, où nous trouverons l’armée du Prétendant et son Chef.

Heureux les voyageurs qui n’ont pas d’histoire!

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