Ce môle, construit par la Compagnie anglaise du chemin de
au milieu des importuns portefaix qui me harcèlent, un peu moins toutefois qu’à Alger et qu’à Tunis, les bienfaits de la pénétration pacifique ne s’étant pas suffisamment fait sentir ; une barrière fermée, un tourniquetcompteur pour enregistrer le nombre des billiouls (pièces de 25 centimes) qui auront été payés par les voyageurs à la Compagnie concessionnaire du wharf ; un nouvel assaut d’àniers et de muletiers pour le transport des colis à domicile; la visite douanière enfin, effectuée par des Maures splendides, au teint de neige, aux mains élégantes, et je peux fouler le sol de l’ancienne Tingis des Romains, de la Tangra des Portugais, de la Tandjier des Anglais, de la ville qui, hélas ! ne sera peut-être jamais notre Tanger.
En haut, couronnant le vaste tryptique des douanes, où siègent les oumana, collecteurs des droits, une esplanade se hérisse de canons de bronze, frappés pour la plupart aux armes fleurdelysées de Louis le Grand. C’est la batterie chargée de rendre les honneurs aux souverains étrangers qui sont appelés fréquemment à relâcher à Tanger. Sur la gauche, une voûte encombrée de ballots épars, caisses de pétrole, sacs de tabac en feuilles, pains de sucre, etc., conduit à l’unique rampe donnant accès à la ville par la porte de Bab-el-Bahr (Porte de la Mer).
En vain, j’ai voulu me persuader que j’étais au Maroc; en vain* j’ai cherché ce « quelque chose, comme un suaire blanc qui tombe, le vieux suaire de l’Islam »,
fer d’Algésiras à Bobadilla, a coûté 125.000 pesetas. Les droits de péage sont perçus au profit du maghzen, qui laisse 20 °/0 à la commission d’hygiène.
DE MELILLA A TANGER
en vain j’ai cherché en moi-même « le sentiment d’un recul subit à travers les temps antérieurs » ; Loti ne reconnaîtrait plus le Tanger d'il y a dix années et force m’est d’avouer qu’elle s’est bien métamorphosée, européanisée, l’antique cité maghzen. Le palais du Sultan, et ses jardins qui dominent tout là-liaut la ka.sbah, ne serviront
Le wharf et la baie de Tanger.
jamais plus : la ville, pour les Marocains eux-mêmes, n’est plus considérée comme appartenant au Maroc : c’est la part du feu, sacrifiée aux infidèles.
Avant de pénétrer dans l’enceinte, une besogne nous appelle les circonstances ont voulu que les douanes marocaines, leur fonctionnement, intéressent le monde politique et celui des affaires en France; la complication
stérile clés opérations de débarquement, de magasinage, l’arbitraire des paiements de droits, l’inénarrable désordre où se mêlent sacs et caisses, poutrelles de fer, morceaux de chaudière à vapeur, ballots énormes et minuscules colis postaux, méritent plus qu’une sobre mention.
Présentons d’abord le personnel: oumana , adoul un peseur al-ouazzân , enfin, les hammâlat.
Au nombre de trois, les oumana sont à la fois les directeurs, les inspecteurs et les receveurs des douanes. Point n’est besoin de savoir lire ou écrire pour remplir ces importantes fonctions; il faut seulement être connu avantageusement du pacha; être familier, grâce à une précédente situation commerciale par exemple, avec les divers services dont se composent les douanes et être désigné comme susceptible de remplir cette charge pour le Sultan, qui nomme aux postes vacants, en ayant soin d’envoyer comme oumana dans un port ceux seulement qui n’en sont point originaires. Les oumana de Tanger sont ainsi des citadins de Fez, de Tetuan et de Rabat; au surplus, de gros fonctionnaires prélevant eux-mêmes sur les revenus journaliers, comme émolument, dix douros, soit cinquante francs par jour.
Les adoul , ou secrétaires des oumana, reçoivent cinq douros journellement : leurs fonctions consistent à examiner les marchandises d’exportation et d’importation, à en évaluer le prix, à fixer le droit à percevoir. Ainsi, de par l’estimation, exacte ou fausse, d’une denrée par les adoul, qui se refusent a accepter les factures comme base d’appréciation, le 10 % valorem fixé par les
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traités se trouve être réduit à 2 ou 3 % dans certains cas, tandis que d’autres le voient s’accroître jusqu’à 12, 14 et 15 °/0. C’est l’arbitraire en tout ici et le haschich — appelons cela par euphémisme pourboire — aidant, les résultats normaux sont toujours faussés au
Les « magasins » des douanes marocaines à Tanger.
grand détriment des particuliers, des créanciers et du Sultan lui-même.
C’est une des raisons les plus sérieuses que l’on puisse invoquer pour légitimer la prise de possession des douanes et de leur administration complète par la France : sans rêver d’expéditions dangereuses à tous points de vue, sans se laisser toucher par de fausses conceptions patriotiques, on peut dire que cette opération est urgente ;
les complications qui ont surgi avec le maghzen et qui ne sont apaisées sans doute que pour un temps, l’avaient rendue possible. Il faut espérer qu’ôn comprendra sous peu que ce doit être là le premier souci de notre politique de pénétration économique.
Les hammâlat sont des portefaix : trois catégories de cette espèce de fonctionnaires viennent compliquer le service de la douane, retarder les opérations et, par surcroît, augmenter de façon considérable les frais déjà si lourds dont sont grevées les transactions commerciales. Il y a les hammâlat-ach-châl ; qui transportent les marchandises des chalands aux magasins de la douane; puis les hammâlat- al-khazin, chargés des manutentions en douane ; enfin les hammâlat-ach-diwâ7ia, pour le transfert des colis de la porte du magasin â la porte de sortie. Notez que c’est le monopole du maghzen et qu’il ne vous est pas possible de faire accomplir cette besogné par un portefaix à vos gages ou même par un de vos domestiques.
Maintenant, un coup d’oeil rapide sur la comptabilité : elle est élémentaire. Chaque adoul inscrit, â mesure qu’elles se présentent, les diverses opérations de la journée sur un brouillon appelé papier de la saleté. Le soir, on reporte sur le grand registre ces divers travaux tandis qu’un autre secrétaire, payé par les oumana, transcrit ces mêmes mentions sur des feuilles volantes (les journalières) qui, cachetées à la cire dans un rouleau de fer-blanc, sont expédiées chaque semaine au maghzen.
Je n’ai rien dit encore des débarquements, des fameuses barrasses , qui constituent, au Maroc, le seul et
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vraiment trop primitif moyen d’accostage : c’est, là aussi, un monopole dumaghzen; mais nous en reparlerons bientôt en étudiant les divers services du port de Tanger, l’avenir qui lui est réservé du jour où l’on songera aux besognes faciles avant de vouloir aborder certaines autres qui sont presque insurmontables. On veut pénétrer le pays pacifiquement et, d'un bond, l’on rêve de s’installer à Fez, en pays conquis. Pourquoi ne pas s’outiller d’abord sur les côtes, s’installer solidement dans les villes du littoral, s’appliquer à faire régner dans leur banlieue médiate — et immédiate — une sécurité réelle et compter ensuite, pour notre oeuvre de temps et de patience, sur le bienfaisant rayonnement de notre influence vers l’intérieur du pays ?
La réforme radicale des douanes marocaines s’impose à tout esprit non prévenu : peut-être n’est-il pas inutile d’insister sur leur mécanisme.
Supposez que, négociant à Tanger, ou simple particulier ayant fait venir, pour votre consommation, une barrique de vin, vous avez à prendre livraison de la marchandise attendue; sur le vapeur, qui est ancré à cinq cents mètres de la plage, vous savez que se trouvent vos colis. Pouvez-vous aller les y chercher vous-même ? N on pas : un privilège existe qui concentre entre les mains du Sultan, représenté ici par un Maure du maghzen, assez élégant d’ailleurs, les diverses opérations nécessaires pour remettre au destinataire les denrées apportées par voie de mer. Et comme il convient que ce privilège rapporte le plus possible, on a multiplié ces dites opérations : le capitaine du port dirige quatre en-
treprises différentes : le débarquement par barcasses du navire à terre ; le transport des marchandises de la barcasse aux magasins ; un emmagasinage plus ou moins prolongé, plus ou moins confortable ; parfois c’est une simple mise en pile des colis sur le sable de la plage, tantôt c’est un amoncellement désordonné sous des
Manutention d’un colis volumineux.
voûtes disjointes ; enfin c’est le transfert des « magasins » â la douane. Pour mémoire, je note la perte de temps considérable, mais bien que le temps soit de l’argent, je n’insiste pas, ayant une note de frais assez considérable â fournir. Ainsi donc, en possession de mon colis, avant de passer à la douane, je devrai acquitter : un droit de débarquement, soit quatre pesetas (franc espagnol) la tonne ; un premier droit de transport, un . second droit de même nature dont les tarifs
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sont aussi variables que la bonne ou mauvaise humeur du capitaine du port; un dernier droit de magasinage, toujours le même, quelle que soit la valeur de la marchandise, exorbitant, par conséquent pour de petits colis ou des denrées pauvres : vingt-cinq centimes par
La batterie d’honneur dite Dâr Baroud ou palais de la poudre.
unité, quelle que soit la durée de l’emmagasinage, une heure ou plusieurs années.
Ces frais fort élevés auraient leur raison d’être, si un matériel coûteux et dispendieux assurait la parfaite exécution des opérations; mais que de colis avariés, arrosés par des paquets de mer, humidifiés par un séjour prolongé sur le sable, disloquée par des heurts trop fré-
quents î Et puis, comme quais, il n’y <a que la plage, comme grues que le dos des portefaix maures ou nègres, comme matériel dispendieux, quinze barcasses et trois petits remorqueurs. Malgré leur taux, on les accepterait encore, sans sourciller, ces prélèvements nombreux, si un tarif uniforme pour tous, intelligemment gradué selon les marchandises, la valeur ou l’encombrement de celles-ci, était établi, appliqué ; mais non, la fantaisie, l’arbitraire et l’absurde.
Nous voici enfin à la douane : si, pour l’exportation, les tarifs sont assez compliqués et établis avec une certaine raison d’être, ceux de l’importation ont une uniformité trop simpliste pour être commerciale : 10 °/0 de l’estimation. Ce taux est déjà énorme, notamment pour les denrées de première nécessité : mais il est souvent augmenté par la fantaisie des douaniers. Un seul recours est possible : celui d’abandonner, en cas de contestation, le dixième des marchandises elles-mêmes : encore est-il que je ne sais ce qu’il adviendrait, si, pour ma barrique de vin, je refusais de payer autrement que par le dépôt de vingt-deux litres du liquide infidèle entre les mains du maghzen. Et pourtant, si je n’ai payé que 60 francs, par exemple, ma bordelaise de vin du Midi, je trouverai exagéré des frais de douane de 12 à 15 francs — soit le cinquième ou le quart — du prix d’achat, que me réclamerait ici l’estimation, à vue de nez, du « douanier ».
Mais, c’est assez parlementé avec tous les oumana et les hammalat du sultan, pénétrons sans plus tarder dans Tanger la Bleue.