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CHAPITRE VII

Tanger et sa Kasbah (1).

Tanger possède une rue et des infinités de petites ruelles, étroites, sombres, contournées, formant à droite et à gauche de cette voie unique comme deux labyrinthes, où Ton finit par se reconnaître avec un peu de pra-

1. La situation de Tanger lui a toujours assuré une réelle importance. Les anciens Grecs attribuaient sa fondation à Antée dont le gigantesque sépulcre se montrait dans le voisinage de la ville. Elle fut une factorerie phénicienne. Auguste l’érigea en cité libre et Claude en lit une colonie romaine ( Traducta Jiilia) qui devint la métropole de la province de la Mauritanie occidentale ou Tingitane. On voit encore quelques colonnes romaines, et le sol renferme beaucoup de substructions de cette époque. Prospère encore sous les Byzantins auxquels les Goths l’enlevèrent, elle fut ensuite T un des grands marchés de l’Afrique musulmane. Les Vénitiens y commerçaient. En 1437 et 1464, elle repoussa les attaques des Portugais, mais ils s’en emparèrent en 1471 et la gardèrent jusqu’en 1662. A ce moment, elle fut remise au roi Charles II d’Angleterre comme dot de l’infante Catherine qu’il avait épousée. Il en fit un port franc et dépensa de grosses sommes pour le fortifier et améliorer la rade ; mais en 1684, le Parlement refusa les crédits, et la garnison dut évacuer la place après l’avoir démantelée. En 1790, les Espagnols bombardèrent Tanger; le 6 Août 1844, les Français firent de même ; le 10 Septembre 1844 fut signé le traité de Tanger entre la France et le Maroc. ( Grande Encyclopédie .)

tique. Une rue, mais quelle rue ! L’animation y est considérable et si l’on songe que ni les voitures, ni les bicyclettes, ni les automobiles ne sont là pour l’encombrer et que pourtant la circulation à certaines heures y est rendue pénible, on en déduira vite que Tanger est une cité active, commerçante.... et potinière. Il est vrai que les ânes sont là, qui, ployant l’échine sous leurs charges disproportionnées, et, dans un perpétuel va et vient, montant du port ou y descendant, vous barrent parfois la rue de leur interminable défilé ou encore de leurs encombrants fardeaux, tels que poutres de cèdre, fers à T, etc. Ils sont dociles, ces ânes, leurs sokhars aussi; et un invariable balek— ce qui signifie' : prends garde, ou : ôte-toi de là que je m’y mette — est compris des bêtes et des gens, qui se rangent de suite avec bonne grâce.

Si vous voulez, nous allons monter ensemble cette unique rue des Cyagghin (1) ; seulement, vous voudrez bien veiller à ne point vous donner d’entorses sur ces galets ronds, qui pavent si durement toutes les impasses de Tanger en y laissant par endroits des abîmes, et vous prendrez garde aussi à vos fronts, que les auvents trop bas des échoppes pourraient mettre à mal, et encore à vos yeux, qu’un chargement insolite de quelque ânon risquerait de crever, sans égard pour votre qualité d’Européen. Et maintenant, retroussés, l’œil à tout, en avant, et : balek ! balek !

1. Les Gyagghin, orfèvres, ont donné leur nom à la principale artère de Tanger; mais ils l’ont depuis longlemps abandonnée devant l’augmentation du prix des loyers*

TANGER ET SA KASBAH

A gauche, la mosquée : un mur très haut, très blanc; une porte surmontée d’un baldaquin assez élégant rehaussé de faïences vertes, qui, entr’ouverte, ne laisse voir qu’une cloison hermétiquement close — l’envahissement des Roumis a rendu nécessaire cette précaution, à cause des regards et des kodaks indiscrets ; un minaret assez bien conservé, assez curieusement édifié de briques de couleurs différentes, assemblées en forme de figures géométriques. Rien de bien intéressant en somme. Tanger, qui possède deux autres grandes mosquées, n’a point de ces vieilles et belles constructions comme on en trouve à Alger, par exemple : les luttes incessantes des Maures contre les Infidèles, l’occupation de ceux-ci à maintes époques n’ont point permis au fanatisme religieux de concevoir de vastes édifices, de somptueux refuges à la prière et â la contemplation musulmanes.

Les premières études des notaires ( adouls ) se trouvent en face : une petite pièce basse, de quatre mètres de superficie ; un tapis de Rabat à terre, quelques boiseries aux murs; dans le fond, une sorte de lit, très bas, où, demficouché et marmottant quelque prière coranique en égrenant un gros chapelet, le Maure attend les pratiques. Puis, des boutiques européennes, la façade d’un grand hôtel, et voici le « Petit Socco ».

Le Petit Socco ! Figurez-vous une rue un peu plus large qui, par comparaison, prend ici le nom de place, vingt-cinq mètres de largeur sur soixante de longueur, et sur cette place, dans cette rue, en raccourci, l’animation, le brouhaha, le lieu de rencontre que seraient à Paris la place de la Bourse, la rue du Croissant et le b ou-

levard des Italiens. Le Petit Socco a ses petites boutiques comme chez nous au jour de Lan; le Petit Socco a ses camelots., seulement, ils sont juifs ou musulmans et

Porte et minaret de la grande mosquée.

manquent d’esprit ; le Petit Socco a ses cafés, trois pour le moins, dont un français, d’aspect élégant, aux coussins confortables, qui répartit ses clients aux trois étages

Vue panoramique de Tanger. (Au fond le mont de Direction et derrière les monts de l’Alidgera

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de l’étroite maison: le Grand Café Glacier. Quatre bureaux de poste s’ouvrent sur le Petit Socco : au fond, la poste française, où l’on voit, aux heures de départ, son zélé directeur ficeler et cacheter lui-même les paquets ; et c’est, à droite, la Deutsche Reichspost , où les Allemands montrent l’exemple d’une administration presque sans défauts; à gauche, la Britisch Post Office ; enfin, à l’extrémité de ladite esplanade, le fer à cheval mauresque, bariolé de jaune, qui sert de poste au Correo Espanol. Je reviendrai à la fin de ce volume sur ce fonctionnement des postes au Maroc, en partie quadruple.

Le Petit Socco voit se dresser, au frontispice des maisons qui le bordent, de grandes enseignes ; sur l’une on lit : Comptoir d’Escompte de Paris ; sur l’autre, les plus notables commerçants de l’endroit (nouveautés, cartes postales, parfumerie, etc.), auraient cru déchoir en inscrivant une véridique formule : on lit : « Au Grand Paris ». Le Petit Socco a ses coiffeurs, et j’ai été heureux d’y trouver une agence de journaux où nous pouvons prendre connaissance des chutes du ministère et des assassinats d’Asnières, quatre jours seulement après que Paris en eut la primeur.

Et ainsi, avec ses trois cafés, ses postes, ses magasins, le Petit Socco vit heureux : on s’y rencontre trois fois, par jour ; on y stationne au soleil en attendant l’heure verte, on y lit hâtivement sa correspondance, car chacun a l’habitude de venir chercher son courrier à la poste; on y potine ferme aussi et sur la grave ignorance de ces messieurs de la carrière et sur la vertu défaillante des femmes des autres. Et chaque étranger est vite aperçu,

vite mis en suspicion ; songez donc, il y a quatre « bon nés affaires » â enlever à Tanger et chaque paquebot

Un coin du Petit Socco.

débarque, sur le Petit Socco, vingt hommes d’affaires pour le moins, si bien que les anciens, ceux qui, depuis deux ou même six mois, guettent l’occasion, se trouvent

TANGER ET SA KASBAH

aujourd’hui distancés, brûles, ruinés par les derniers arrivants.

Hâtez-vous de monter avec moi la rue des Cyâgghin (1); déjà, vous voyez, nous nous sommes trop

La porte de Fahs (Bab-al-Fahs.)

attardés sur le Petit Socco ; Quelle imprudence ! Attendez-vous aux pires calomnies...

1. « On ne trouve pas à Tanger, comme à Fâs, à Tétouan et en général, dans toutes les villes de l’Orient musulman de grands quartiers réservés au commerce et fermés la nuit, des marchés couverts, connus communément sous le nom de bazar. Les boutiques sont disséminées dans les principales artères de la ville et principalement dans la rue des Cyâgghin. Ce sont des cellules, carrées ou rectangulaires de 2 ou 3 mètres au plus de profondeur ouvertes par devant et séparées de la rue par une banquette en bois ou en brique, qu’on est obligé

Nous gravissons la rue des Orfèvres , où il n’y a pius d’orfèvres (orfèvres, en arabe, Cyâgghin), tout comme au Palais-Royal. Je passe sous silence la masure délabrée que l’on trouve sur la gauche, et qui constitue Yofficina de Torrès, autrement dit le Ministère des Affaires étrangères; je presse le pas, de peur de laisser s’échapper ma bile, en passant devant le monastère des Franciscains espagnols : — tant de fiel contre la France qui les paie, peut-elle habiter dans l’âme de ces dévots! — et j’arrive enfin â la porte de Faits, qui, ouverte dans l’antique enceinte portugaise, donne accès au Grand Socco, ou marché. Je ne décrirai point ce marché (1). Malgré sa

d’enjamber pour entrer, et sur laquelle s’asseoient les acheteurs. Le commerçant se tient assis sur une natte au fond de la cellule, ayant disséminés autour de lui, ses papiers, factures et carnets. La marchandise est empilée sur des planches disposées autour de la boutique. Le soir, le marchand ferme sa boutique au moyen d’une double porte en bois, qui s’ouvre en dehors et qu’on tient fermée par une barre de fer avec cadenas, ou par une volumineuse serrure arabe, en bois ou en fer forgé ». ( Annales Marocaines, I, p. 44).

1. Le commerce le plus important de Tanger se fait, deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche, au grand marché, au Soûq , vulgairement appelé Grand Sokko (terminaison espagnole), en dehors de la porte Bab-al-Fahs. Ces jours-là, les Fahsia descendent de leur village pour apporter des légumes et du charbon, et ravitailler le marché quotidien qui se tient sur remplacement du grand marché... Cette place est sillonnée par trois chaussées pavées qui partent de Bab-al- Fahsia et se séparent en éventail. Elle était autrefois percée d’un grand nombre de silos pour la conservation des grains et lorsqu’on y circulait le terrain résonnait sous les pas. 11 n’en est plus de même à présent, et la place est couverte journellement de marchands de fruits et de légumes qui vendent même en dehors des jours de marché. Au milieu de la place, on remarque une masure ouverte à tous les vents et

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très grande animation, il ressemble â tous les marchés indigènes; ce sont mêmes écroulements de burnous dépenaillés devant les mêmes tas d’oranges, de dattes, de légumes et de victuailles. Seulement au Grand Socco, on est abordé souvent par de farouches brigands, au teint bronzé, à la djellaba brune, qui vous interpellent tout bas, de la façon la plus civile qui soit, en vous disant : « Toi, Français? » Et sur la réponse affirmative, de suite : « Alors toi, faire contrebande et me vendre fusils ».

On en vend chaque jour ainsi quelques douzaines au Grand Socco de Tanger, et j’ai peine â avouer que les brigands ont raison : c’est là presque le monopole de

entourée d’une foule pieuse ; c’est la djoulsa de Sidi-al-Moukfi, chérit Bokkâli, l’oratoire où ce saint avait l’habitude de prier de son vivant. Ce bâtiment vénéré est trop étroit pour servir de mosquée, mais on a construit une petite mosquée autour du tombeau de ce personnage à l’extrémité sud de la place, à l’entrée du cimetière musulman.

A l’autre extrémité de la place, au Nord, se trouvent une douzaine de petites boutiques en planches adossées les unes aux autres : ce sont les épiciers ( baggâlin ). Les murs de Tanger, qui bordent la place au Nord, sont également masqués par une, rangé&.de boutiques de baggâlin, presque tous gens du Sous, parmi lesquels on rencontre cependant plusieurs algériens. Au Sud la place est bordée par une rangée de cafés, grandes salles à demi-obscures, où s’entassent des Fahsiaet des Rifains qui viennent fumerie Kif dans de longues pipes pendant des journées entières...

... Le long des trois chaussées pavées, s’alignent les étalages des paysans, groupés en raison des marchandises qu’ils exposent, sur la chaussée qui part de Bab-al-Fahs et se dirige vers le Sud-Est, on trouve, à gauche les Hattdbin , marchands de bois, des femmes pour la plupart venues du Souâni et des villages rifains des alentours, pour vendre des fagots de bois ramassé le long des routes ; à droite, les fahliamin , marchands de charbon, hommes et femmes, qui viennent d’un rayon

l’importation française,.. A quand les contre- contrebandiers ?

Derrière le Grand Socco, se dresse la légation de France, et plus haut, la légation anglaise; la route de Fez s’ouvre au milieu, cependant que sur la gauche des-

Le marché aux fruits et aux légumes sur le Grand Socco.

cend, en dehors de l’enceinte du vieux Tanger, la rue de la plage, qui conduit à l’un des quartiers de la ville

beaucoup plus étendu..., apportant à dos d’âne le charbon qu’ils préparent chaque jour... Un peu plus au Sud, dans la direction de la mosquée d’Al-Moukhfi, se trouvent les Tarrâfin , savetiers, juifs et nègres, dont les ateliers sont installés sous des tentes qui bordent les deux côtés du sentier...

Le long de la chaussée qui rejoint la route de Fâs, se groupent les marchands de légumes, parmi lesquels on remarque beaucoup de fem-

TANGER ET SA K A SB AII

européenne, qui, déjà, commence à grandir. Sur la droite, en passant devant la légation d'Allemagne, on quitte le Grand Socco sur la route du cap Spartel, l'unique route des environs de Tanger et du Maroc : c’est ce que l'on appelle ici le chemin de la Montagne;

Le plateau du Marschan.

les sites sont riants, les champs fertiles et pendant les deux premiers kilomètres (de Tanger au cap, 12 Idiomes, rifaines pour la plupart, venues des villages du Falis-al-Barrâni. A l’entrée de la route de Fâs, le long des cafés qui bordent la place à l’Est, voici les Iihayijâtât, marchands d’étoffes, de soieries et de lainages de Fâs, et de cotonnades d’Angleterre et d’Allemagne. Ces femmes voilées et retirées sous des tentes avec leurs marchandises pliées et empilées devant elles sont toutes des ciladines de Tanger, qui s’installent là, les jours de marché, sous des tentes dressées toute l’année. Un

mètres), c’est la succession ininterrompue des villas élégantes, dont celle de Perdicaris est le type le plus achevé.

J’aurais tout dit de Tanger, en ajoutant que dans le prolongement des hauteurs de la Kasbah s’étend un vaste plateau, d’où la vue embrasse un immense horizon, horizon d’Europe, horizon des Océans, horizon d’Afrique, s’il ne convenait précisément de pénétrer cette Kasbah après avoir fait le tour de ses murailles. Quel guide plus précieux pour cette excursion, que le chargé de mission de notre ministère de l’Instruction Publique, M. Salmon, qui a minutieusement décrit ce vieux Tanger.

« Si on suit le mur méridional, en partant de la porte Marshan, Bàb-el-Marshân, qui donne entrée à la Kasbah, on remarque d’abord une batterie de construction récente, dirigée sur la vallée et armée de canons d’anciens calibres. Le mur portugais commence ensuite et se prolonge sans interruption jusqu’à la grande porte de la ville, Bâb-el-Fahç. Ce mur, haut d’une vingtaine de mètres et armé de créneaux, est bordé d’un large fossé; mais on peut en approcher, l’espace situé entre le fossé et la route qui conduit à la porte du Marshan ayant été

peu plus loin, vers le Nord, se trouvent les marchands de sel, mallâhin, couchés à coté de volumineux tas de sel gris déposés par terre. Ils viennent de Tandja-al-Bâlia (l’ancienne Tanger), où ils ramassent le sel dans les marais salants qui bordent l’estuaire du bras septentrional de l’Oued Tandja. La chaussée qui part de Bab-al-Fahs et se dirige vers le Nord, vers la plage, est bordée, à gauche, par les marchands de pain, Kliâbbazat, originaires de la ville ou du Souâni, à droite par les marchands de blé, de farine et de maïs, les grainetiers, Fahsia pour la plupart, (. Archives marocaines, pp. 46 et suiv.)

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morcelé et vendu : de nombreuses constructions l’occupent déjà. Avant d’arriver à la porte de Fahç, on rencontre d’abord le corps de garde de cette porte assez vaste et pouvant contenir une compagnie d’infanterie, et le marché des céréales. Qâ’al az-Zera’a, dont la muraille

Vestiges portugais de la Kasbali de Tanger et porte dite Bab-el-Marschan.

forme le fond. Ces deux bâtiments s’appuient sur le mur, à l’extérieur ; à l’intérieur, le mur est à nu sur une centaine de mètres : ses créneaux surgissent au-dessus des bicoques en bois qui bordent le côté gauche (méridional) de la rue du Kif, conduisant à la légation de France et au quartier de Fuente Nueva. La porte du Fahç est la principale de la ville; elle termine au Sud la grande artère centrale, dite rue des Cayyèghin, qui

débouche, par deux portes côte à côte, sur une petite place longue d’une cinquantaine de mètres, à l’Est de laquelle se trouve la grande porte de Fahç, donnant entrée au grand marché extérieur. Cette petite place est appelée, en raison de cette disposition, Baïn-el-Bibân , « entre les portes ».

« A partir de cet endroit, le mur d’enceinte tourne à gauche, à angle très obtus, mais sur une longueur de près de deux cents mètres, il est doublé d’un second mur à une distance d’au moins quatre-vingts mètres à l’intérieur : c’est entre ces deux murs que s’étend le marché aux légumes — Qiïal al-Khoudra — relié au grand marché par une petite porte de construction assurément récente, la Bàb QcVat al-Khoudra. Ces deux murs ont subi de nombreuses restaurations et il est impossible de distinguer les parties anciennes. Il se peut d’ailleurs, qu’un seul de ces deux murs ait existé à l’époque portugaise. Cependant, le panorama de Tanger à l’arrivée des Anglais, que donne le tableau de Holler, conservé au château de Windsor (1), représente bien cette porte entourée d’un double mur, et, â l’intérieur, le fort Catherine, qui devait occuper â peu de chose près, l’emplacement du Qâ’at al-Khoudra.

«A l’extrémité orientale de ce marché, c’est-à-dire à l’entrée de la rue qui conduit â la plage, commence la partie la mieux conservée de l’enceinte portugaise. Celleci suit la rue de la plage sur une longueur de deux cents mètres environ, jusqu’à la tour des Irlandais. La première

1. Reproduction dans Budgett Meakin, The Land of the Moors, p. 115.

TANGER ET SA KASBAII

moitié est fort endommagée : le Sultan ayant autorisé la construction de maisons contre le rempart et sur le couronnement même, les habitants ont profité de cette faculté pour consolider leurs habitations, mais ils ont du aussi restaurer le mur au point que seuls les bastions sont restés intacts. Ces bastions demi-circulaires représentent

Le marché aux grains à Tanger.

des cônes tronqués d’une dizaine de mètres de diamètre à la base et d’une hauteur de vingt mètres environ. Le fossé dont ce mur était évidemment entouré, comme sur les autres côtés, n’existe plus et on a commencé à construire jusqu’aux pieds des bastions : un de ces nouveaux édifices est l’enclos (fondaq) réservé aux bœufs qu’on amène sur le marché de Tanger.

A mi-chemin de la plage, le mur tourne brusquement au nord, presque à angle droit, se dirigeant vers la mer. A l’angle, on remarque un bastion carré de dimensions beaucoup plus étendues que les autres et dont le couronnement est démantelé. Sa situation permet de l’identifier avec l’ancienne Irish Tower , tour irlandaise, qui constituait une des principales défenses de la place au temps de l’occupation anglaise. On n’y voit actuellement ni porte ni fenêtre ; les ouvertures étaient évidemment à l’intérieur de l’enceinte, mais il est impossible de s’en rendre compte à présent, les habitants ayant adossé leurs habitations sur la face interne de cette tour.

L’étroit sentier qui longe cette partie du mur porte le nom de Tarîq Dâr ac-Cana’at, sentier de l’arsenal. Cette dénomination s’applique au petit plateau qui se trouve vis-à-vis de la tour irlandaise, entre le Tariq et la rue de la plage. Ce plateau est actuellement occupé par un cimetière juif, mais les tombes sont récentes,- et il est possible qu’en ce lieu, les Portugais ou les Anglais aient eu un arsenal, comme le prétendent les habitants. Peut-être aussi faut-il voir quelque relation entre cet arsenal et le magasin d’artillerie de la tour ?

La partie du mur qui longe le sentier, depuis la tour jusqu’à la plage, est en très bon état de conservation. On n’y remarque aucun bastion, mais ses angles rentrants lui donnent l’aspect d’une ligne brisée et la base est consolidée par des contreforts en grosse maçonnerie. Des maisons arabes sont adossées à la muraille, à l’intérieur; elles s’appuient même sur le couronnement, d’où elles ont vue sur le sentier. Ce sentier n’est autre que l’ancien

TANGER ET SA KASBAH

fossé, de largeur variant entre deux et dix mètres, dont le talus extérieur était consolidé par une escarpe d’une dizaine de mètres de hauteur, en grosse maçonnerie. Cette fortification est parfaitement conservée. Au milieu de la muraille, on voit encore une ancienne poterne qui a été murée, ou plutôt, bouchée très grossièrement, avec des pierres énormes ; en face de cette poterne, l’escarpe est interrompue et un petit terre-plein circulaire, situé en cet endroit, rappelle qu’une porte devait exister là.

Le mur portugais s’arrête à la plage. Toute la partie qui longe la mer jusqu’au Château d’York est de construction postérieure, bien que l’ancienne muraille reparaisse par fragments. Au débouché du sentier de la mer, le mur tourne à gauche, à angle droit. Les maisons construites derrière ce mur, s’appuient sur des contreforts modernes. La première est T ancien hôtel d’Albion, dont le balcon à colonnade, orienté â Test sur la campagne, se voit de fort loin. Le mur se dirige â l’ouest, sur une cinquantaine de mètres, et tourne au nord pour arriver sur la plage, où commence définitivement le côté septentrional de l’enceinte ... »

«.Un peu avant d’arriver sur la plage, on rencontre la porte de la tannerie — Bâb Dâr ad-Dabbâgh — qui paraît fort ancienne et sur laquelle court une sorte de chemin de ronde, visible derrière les créneaux. A l’extérieur de la porte se trouve la tannerie qui lui donne son nom, et, vis-à-vis, une fontaine assez ancienne avec un carrelage en mosaïque : l’eau qui coule en cet endroit vient, dit-on, par un canal souterrain, des conduites du Mahdî.

A l’intérieur de la porte, à droite, en entrant, se

Une rue de’la haute Kasbah.

de construction récente, comme nous l’avons dit, rejoint la batterie Theophana, au port, pour remonter au-dessus des bâtiments de la douane qui restent en dehors de

trouve le marché aux huiles — Qa’at az-Zaît — qui s’étend entre la porte et le mur septentrional. Celui-ci,

TANGER ET SA KASBAH

l’enceinte. Sur la plage, à la base du mur septentrional, on peut voir, à marée basse, une inscription portugaise encastrée dans le mur. Sur celle-ci, on lit sans difficulté :

EN SEPTEMBRO... 1627 ANNO.

u Trois portes donnent entrée à la Ivasbali : 1° la

Palais du Gouverneur, trésorerie et prisons sur la place du Mechouar (Kasbali de Tanger).

porte du Marshan — Bàb al-Marshcm — au Sud-Ouest, à 80 mètres au-dessus du niveau de la mer : c’est l’ancienne Peterborough Gâte ; 2° la porte du bâton — Bàb al-’Acâ; à l’Est, entrée principale de la Kasbah : on y donnait autrefois la bastonnade, d’où son nom. C’est de cette porte qu’on a la plus magnifique vue sur la baie

de Tanger et sur les terrasses de la ville, qui s’étagent

aux flancs de la colline (1). Dans un coin de la cour qui précède le grand couloir, â droite en entrant, se trouve la prison des femmes — Dâr at-Tqâ ; 3° la porte de Hâha — Bàb-Hàha — qui porte le nom d’une province du Maroc central (2), au Nord-Est, dans la direction de Dâr-al-Baroûd. Ces portes, fermées chaque soir, ne s’ouvrent la nuit que pour laisser passer les habitants de la Kasbah attardés en ville, car la Kasbah est tout un quartier, et non le moins populeux, bien que, dans ces derniers temps, un incendie ait détruit les cabanes de branchages d’une petite colonie de nègres, dont la plupart ont trouvé la mort dans le sinistre.

« La Kasbah renferme quatre catégories de constructions : les bâtiments civils, palais du gouverneur, mechouar, baît-al-mâl (trésorerie), prisons, maison du sultan et écuries, appartenant au maghzen et administrés par le caïd ar-Rahâ (colonel) ; les bâtiments religieux, mosquée de la Kasbah avec ses dépendances et trois zâwyat, et enfin les édifices privés formant tout un quartier appelé Gourna , au Sud, habité par des familles de soldats : ce sont des propriétés du sultan administrées par Yamîn al-moustafad. »

1. Voir la photographie de Tanger, page 145, prise précisément de cet endroit;

2. La province de Hâha, située aux environs de Mogador, tire son nom delà tribu berbère de Hacha, divisée en 12 fractions avec quatre caïds. Cl. de Foucauld, Reconnaissance au Maroc, p. 339.

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