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CHAPITRE II

La route de Fez.

D’ordinaire, on se rend de Tanger à Fez par El-Kzar, en traversant un territoire mi-plaines, mi-collines, dont la Montagne Rouge est le plus pittoresque ornement ; des légendes, — peut-être aussi des histoires vraies, — racontées comme à plaisir par vos guides, vos muletiers, vous font, en passant là, dresser les cheveux sur la tête, ce n’est point pour déplaire à ceux qui, comme moi, ont horreur de la banalité ordinaire des voyages. L’ambassade de M. Saint-René Taillandier ne passa point par là, crainte des brigands ; force m’est de suivre le fil de mes propres souvenirs. Je ne raconterai point, aujourd’hui, d’histoires de brigands.

Les étapes de la route de Larache à Fez sont plus ou moins périlleuses, plus ou moins fatigantes : elle sont d’ailleurs de longueur inégale, car il faut compter, tantôt avec la fatigue des bêtes de somme, tantôt avec la pluie qui dans ces champs de glaise, entrave, jusqu’à la rendre impossible, la marche d’un convoi pesamment chargé, tantôt avec les fondrières où les mules enfoncent

jusqu’aux jarrets. Pourtant, les cent-quatre-vingts kilomètres qui séparent Larache de la capitale du Maroc sont généralement franchis en six étapes. Nous dûmes renoncer à voyager avec cette rapidité relative et, indépendamment de trois jours de repos employés â sécher nos

Le vieux fort portugais de Larache.

tentes et nous-mêmes, neuf fois nous dressâmes le camp sur la route.

Au sortir de Larache, une plaine sablonneuse s’étend, que vient garnir une forêt de chênes-lièges. Magnifique cette forêt? Mais certainement, car tout est relatif et, au Maroc, où les arbres font vraiment un peu trop défaut, les quelques kilomètres carrés que l’on appelle la forêt de Larache sont un charme pour le voyageur, en dépit

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du trop grand espacement des arbres et de leurs frondaisons trop peu mystérieuses. Sans compter que la hache sacrilège a commis bien des méfaits, depuis des siècles. Songez donc, toutes les barcasses du sultan — ces chalands énormes dont j’ai parlé et qui constituent les uniques moyens de débarquement dans les ports —

Dans la forêt de chênes-licges.

toutes celles de Larache et celles de Tanger, et] celles de Tetuan, et les roues étranges de plus étranges charrettes servant parfois au transport de volumineux colis destinés au palais de Fez, toutes, dis-je, barcasses et roues, depuis trois cents ou quatre cents années, ont été arrachées du sein de la forêt; jamais, bien entendu, on ne songea à replanter le plus petit rejeton du chêne

géant ainsi sacrifié. Ce serait miracle si, d’aventure, on rencontrait encore, au milieu des troncs rabougris, tordus, cassés, un arbre.

On a déjà caressé de très gros espoirs sur l’avenir des forêts de chênes-lièges du Maroc; dans le RifE et le Grand-Atlas, ces espoirs sont sans doute fondés, mais il est bon que l’on sache que, pour les forêts du littoral, le manque absolu de soins, de. surveillance, le démasclage brutal, imprévoyant de la totalité des arbres rend bien difficile toute exploitation de ce genre. Pour tout dire, en un mot : ce sont des lièges morts. La forêt de chênes-lièges franchie, et c’est l’affaire de vingt minutes à peine, les plaines et plateaux cultivés se succèdent : ce sont successivement nos gîtes d’étapes : El-Harrak et le Djebel-Dhâl (la montagne de l’Ombre) habité par « les Fils de l’Orgueil ». Un ruisseau qui se donne de l’importance avec ses myriades de tortues, dont les têtes, rangées en bataille hors de l’eau, hument les rayons du soleil, l’oued Brader et voici El-Arba-Si-Aïssa et Habbassi. Je me garderai d’une relation détaillée du voyage ; j’en ai dit le pittoresque et ce caractère particulier que lui donnait la présence du « bachadour ». J’ai mieux à faire en m’efforçant de donner une image aussi exacte que possible du pays, de ses habitants; grâce â la multiplicité des régions traversées, à la diversité des usages observés parmi les tribus du parcours, on arrive à se faire une idée assez juste de cet ensemble de fiefs féodaux et de petites républiques dont la réunion constitue ce que nous appelons l’Empire du Maroc.

D’une façon générale, le Maroc est formé par deux

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sortes de territoires géographiquement désignés sous les noms de Pays des Plaines et Pays des Montagnes. Sans avoir escaladé, dans ce voyage, les sommets neigeux du Grand-Atlas, ni les chaînes élevées duRifï, nous avons cependant parcouru succcesivement des espaces immenses, presque sans une ondulation de terrain et une série de mamelons s’étageant jusqu’à former les premiers contreforts du Zerhoun.

La plaine, c’est les deux tiers du parcours; le Gharb, d’une fertilité proverbiale et qui ressemble d’une manière frappante à notre département de l’Eure; la plaine, c’est encore la vallée du Sebou, de soixante kilomètres de largeur, où les terres noires succèdent aux sols bruns avec des profondeurs d’humus de dix, douze et quinze mètres. L’aspect général est un: partout, les asphodèles, les iris, les palmiers nains, là où le soc rudimentaire de la charrue marocaine n’a point violé le sol; ailleurs, les mêmes champs d’orge et de blé, les sorghos clairsemés, mais poussant dru quand même; et puis des prairies sans limites et verdoyantes, de nombreux troupeaux de beaux boeufs marqués de roux.

Jusqu’au Sebou, les villages paraissent peu nombreux. Est-ce difficulté de distinguer les habitations enfouies dans les buissons épineux, est-ce pour une autre cause? Une de ces agglomérations vaut une mention particulière, celle de Lalla-Meïmouna.

Sur la déclivité douce d’un large plateau, de hautes murailles de figuiers de Barbarie encerclent un vaste espace d’où surgit seule la tour carrée d’un minaret : les toits de chaume et de verdure qui soutiennent les murs

en pisé sont serrés comme les rayons d’une ruche autour de ce modeste et mélancolique monument élevé, sur le bord de la piste de Fez, à la Geneviève du Gharb marocain.

Ce ne fut point pourtant contre les flots des barbares

Village et Koubba de Lalla-Meïmouna.

que se dressa la toute puissance de Lalla-Meïmouna, la jeune vierge. Comme je m’étonnais de voir un monument religieux dressé en pays musulman en l’honneur d’une femme — on sait le rôle plus qu’effacé de celle-ci dans la civilisation de Mahomet — comme je ne cachais pas ma surprise, plus grande encore d’apprendre que Lalla-Meïmouna était restée un lieu de pèlerinage très fréquenté,

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Si-Kaddour, le cadi-interprète qui sait son Maroc par cœur, me conta la légende que voici :

Deux ermites, vivaient jadis dans ce pays, tout proche alors de la mer. Or, un jour que l’un d’eux, Sidi— bou-Selham, était â la pèche, son compagnon, Et-Tayar, voulut, en se jouant, l’étonner par un miracle. Il plonge sa main dans l’eau : chaque poil ayant fait l’office d’hameçon, il la retire presque aussitôt chargée de poissons. Sidi-bou-Selham ne veut point paraître inférieur au saint Et-Tayar. Piqué au jeu, il se recueille, invoque Allah et le Prophète et fait un geste : la mer le suit, cependant qu’il jure de conduire les flots jusqu’à Fez « afin que les filles de la ville y viennent laver leurs mains ».

Les flots obéissent et remontent la vallée de l’oued Drader; ils arrivent jusqu’au village où habite Lalla- Meïmouna. La jeune fille supplie le marabout des flots, et comme celui-ci objecte son serment, Vest au tour de la vierge d’implorer Dieu. Elle appelle d’un signe les filles de la lointaine Fez, qui se trouvent aussitôt transportées, comme par miracle, jusqu’aux pieds du marabout que viennent baigner les vagues envahissantes. Elles se lavent les mains dans la mer; puis, aussi merveilleusement qu’elles sont venues, avec autant de rapidité, elles regagnent leur demeure dans la capitale : le douar est sauvé; mais les générations garderont avec reconnaissance le souvenir de Lalla-Meïmouna. Que si des incrédules sourient, les gens du Gharb leur montreront les lagunes d’Ez-Zerga, pénétrant les terres encore aujourd’hui, comme pour attester le pouvoir merveilleux exercé

naguère sur l'Océan par le vieux pêcheur Sidi-bou-Selham et la jeune vierge du Gfharb.

Au fait, légende à part, elle existe large et profonde, cette lagune de Zerga, que l’on nomme aussi le lac Bleu ; il paraîtrait même que, telle un autre lac de Bizerte, elle communiquerait par un chenal accessible, avec la haute mer de l’Atlantique, sans oublier une canalisation naturelle l’unissant au Sebou, le grand fleuve du royaume de Fez. Au moment où des enquêtes géographiques s’efforcent de résoudre les inconnues du inaghzen, je tiens à souligner l’importance de celle dont on s’est trop peu occupé. Un port vraiment digne de ce nom est encore à trouver sur la côte atlantique de l’empire de l’Extrême- Occident : sans parler même de pénétration, découvrir un havre excellent dans ces parages serait l’œuvre la plus profitable de notre domination pacifique â ses débuts.

Le Sebou : nous ne le voyons pas encore, et pourtant nous en sommes tout près. Rien que l’immense plaine surchauffée par le soleil et d’où montent ces nappes d’air lumineuses qui servent, dans les déserts de sables, de toile merveilleuse aux tableaux fascinants du mirage. On croit voir des bouquets d’arbres, de hauts peupliers se reflétant dans l’onde transparente d’un frais ruisseau : voici même, à n’en pas douter, des troupeaux se rendant à l’abreuvoir. Mais non, rien de tout cela : seulement a surgi, derrière un pli de terrain, l’amoncellement de murailles en ruines, de maisons en briques et en pisé, couvertes de chaume, qui forme le gros village de Kariat-el-IIabbassi.

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Mis à mal par les déprédations des tribus voisines, le village et son caïd ont gardé, dans l’infortune, un grand air de noblesse. L’hospitalité est vraiment seigneuriale à Habbassi, et le chef de maison Si-el-Arbi-ben-Menaïya, n’a pas voulu permettre que des étrangers traversassent son territoire sans se reposer à l’ombre de sa demeure, sans non plus y goûter les tadjinns d’une difïa richement servie.

Le menu de cette difïa ? Il ressemble à tous les menus de difïa en pays maure : je le dirai pourtant, afin de célébrer l’acte du seul caïd qui nous fît fête, afin de donner une idée des supplices que doit parfois endurer l’estomac des voyageurs qui s’aventurent au Moghreb, loin des pistes de macadam que bordent de rafraîchissantes auberges, loin des hôtels modernes, loin de tout ce qui fait, en un mot, le charme et le confort des habituels voyages. Le menu? Voici :

Soupe au lait de brebis et au riz; soupe à la graisse de mouton.

Ragoût de bœuf aux aromates ; ragoût de mouton au musc ; un autre ragoût de bœuf aux piments.

Le second service : pigeons et poulets au safran ; poulets à la cannelle ; poulets au gingembre ; poulets rôtis.

Enfin, le plat de résistance; le couscoussou érigeant son cône éblouissant de blancheur, du sein de trois vastes plats en bois, car il en faut pour tous les goûts: couscoussou au beurre, couscoussou à la graisse, couscoussou au sucre.

Et ce sont des crêpes à l’huile, des galettes au miel et

mille autres indigestes sauces. J’oubliais le lait aigre comme boisson et le thé à la menthe, qui clôture naturellement toute difïa.

Je ne me suis pas endormi dans les délices d’Habbassi, d’autant plus que la succession même rapide des plats monstres avait demandé des heures et qu’il fallait nous rapprocher de Fez, en mettant derrière nous, ce jour-là l’obstacle considérable qu’est toujours une large et profonde rivière ; nous n’avions pas de temps à perdre pour franchir de jour le Sebou.

Le Sebou ! Un fleuve, presque un grand fleuve, aux eaux fangeuses ; des berges escarpées de glaise sombre, où l’on cherche en vain cette végétation luxuriante des coins d’Afrique brûlés de soleil, mais inondés. Les crues et la rapidité du courant ont dévasté les rives et creusé infécond, dans le limon fertile, le lit du fleuve. A l’endroit où nous le touchons, il est bien large comme la Seine au Pont-Royal ; et, comme sur tout son parcours pas un seul pont n’a été édifié, c’est un obstacle réel aux transactions commerciales avec Fez, jusqu’au jour où il deviendra la voie la plus accessible menant à la capitale chérifienne.

C’est de suite ma première préoccupation de voir encore inutilisé pour le service de la batellerie un fleuve de cette importance. La supériorité incontestable du Maroc sur notre Algérie-Tunisie est tout entière dans ce régime des eaux, capricieux, fantasque, décevant dans notre France africaine, et ici, presque régulier l’été comme l’hiver, équitablement réparti, tel enfin qu’il permet les plus belles conceptions d’hydraulique agricole et de cana lisation des cours d’eau. Si l’on songe que le Sebou

traverse presque totalement le royaume de Fez, c’est-àdire l’immense et fertile région du Nord-Ouest marocain, où abondent champs et pâturages; si l’on se souvient que, sorti du Grand-Atlas en sources magnifiques (1), le plus grand fleuve du Maroc comprend Fez dans sa vallée et roule ^es flots ensuite dans les régions les plus constamment soumises du bled maghzen, on ne peut s’empêcher de remarquer l’importance considérable de cette voie fluviale. Une constatation autre s’impose aussitôt : personne n a songé à en approfondir les avantages, à en étudier les ressources, si bien que le cours du Sebou est encore en partie ignoré des géographes, au moins quant à la possibilité de son adaptation à un service régulier de batellerie.

Tout au plus, peut-on enregistrer les opinions plus ou moins autorisées des partisans de la navigabilité du Sebou, et celles de ceux qui affirment a priori que le fleuve n’est pas et ne sera jamais utilisable. Cette question est pourtant capitale : il en va peut-être du succès de notre politique de pénétration économique . Je ne dis plus pacifique , car ce mot, comme le système qu’il représentait, semble condamné dans les milieux même qui l’avaient lancé. Il faut se faire une raison, ne plus se laisser bercer par les utopies séduisantes et rêver de pénétration du Maroc à coup de pioche et de rail. Le jour où nous voudrons, coûte que coûte, ouvrir le Maroc à notre civilisation, y établir en conséquence routes et chemins de fer ce sera la lutte et l’abandon des théories professées jusqu’ici. 1 1 en serait tout autrement si nous pouvions, pour atteindre

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