Comparez de Segonzac, Reconnaissances au Maroc
LA ROUTE DE FEZ
Fez, aménager la route naturelle, cette route qui marche, du grand fleuve. Des chalands, des barques ou barcasses d’abord; de petits remorqueurs à vapeur, à pétrole — c’est surtout là leur place — passeraient sans éveiller trop fortement les susceptibilités des Marocains. Entre toutes les « machines des roumis » le rail qui demeure, voilà l’ennemi. Mais le canot rapide, laissant après lui seulement son sillage, vite effacé, ne saurait soulever autant d’animosité,, et la première minute de curiosité un peu défiante passée, le Marocain du Gharb acceptera le canot sur le Sebou, comme il accepte déjà presque partout la jumelle photographique de l’explorateur.
Dans ces conditions, on me permettra de demander que ceux qui président à l’expansion française au Maroc, mettent au premier plan de leurs préoccupations l’étude du cours du Sebou, celle de sa navigabilité.
Pour ma part, je tiens à dire mon sentiment, après avoir remonté le cours du fleuve sur près de trente kilo mètres, l’avoir traversé en deux endroits différents et avoir vu son lit au moment où celui-ci est tout proche de la capitale de l’Empire. Il est impossible au Maroc de conclure, ainsi qu’on le fait parfois ailleurs. On a dit le Sebou est inutilisé depuis des siècles par les Marocains, c’est donc qu’il est inutilisable ; le raisonnement ne pèclie-t-il point par la base, le Marocain en l’espèce étant quelque peu sujet à caution. J’aime mieux me fier au témoignage de mon fidèle Hadji, grand pèlerin devant Mahomet, qui accomplit le voyage de la Mecque et visita tant et tant de fois les sanctuaires vénérés de Fez la Sainte.
« J’ai franchi le Sebou, m’a-t-il dit, en hiver, en été ;'toujours beaucoup d’eau ».
On professe sans conteste que le cours inférieur du fleuve est navigable ; sans conteste aussi on admet qu’au moment des crues, un petit vapeur pourrait remonter jusqu’à Fez ; n’est-ce pas assez pour en conclure que le
Passage du Sebou : l’embarquement sur la rive droite.
(En haut, les huttes des passeurs. '
fleuve est susceptible d’une navigation suivie, quelques travaux aidant. La Seine elle-même n’est point sortie telle que nous la voyons aujourd’hui des mains de la nature et pour qui sait les progrès de l’hydraulique fluviale, la question du Sebou navigable ne se pose même plus ; le tout est de tenter de l’aménager rapidement, à
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peu de frais, pour un service de bateaux â faible tirant d’eau d’abord, ensuite on verra. Mais c’est une œuvre urgente, je dirai la première dans cet ordre à réaliser.
Pendant que je poursuis ces réflexions, la caravane entière est arrivée sur la berge du fleuve, tous nos chameaux et nos mulets et nos skliaros sont la, occupés à
Passage du Sebou : la barcasse de 1 Ambassade va accoster la rive gauche.
défaire les charges et à embarquer les fardeaux, bêtes et gens. Une petite opération, comme l’on pense. Cinq barcasses, aux bords peu relevés suffisent pourtant à ce service; des passeurs, dont l’on aperçoit la demeure, — ces petites huttes de chaume élevées sur la rive droite du fleuve, — ont la longue pratique de ces débarquements, embarquements, etc. Aussi, bien qu’il n’y ait pas le
moindre appontement, la plus simple planche pour servir de passerelle, tout se passe pour le mieux, sans le plus léger incident ; les bras musclés de ces Marocains valent tous les monte-charges, et les bêtes sont si bien faites à la manœuvre qu’elles sautent avec autant d’adresse que de promptitude de la berge dans le bac et de celuici sur la rive.
A notre tour ! C’est moins comiîiode, et il nous faut l’aide des mains croisées de deux « brigands » servant de chaise à porteur, pour gagner l’endroit sec où nous pouvons mettre pied à terre. Cela me rappelle les braves pêcheurs de nos côtes normandes débarquant, au retour de la partie de pêche, le bon bourgeois et la petite Parisienne, en prenant l’une après l’autre à califourchon sur leur dos; seulement j’avoue que je préfère avoir sous le nez le gentil béret bleu de nos mathurins, que le sordide capuchon, tout taché de vermine, de ces moricauds.
Enfin, ils ont été polis tout de même, nos passeurs. Deux heures ont suffi: nos bagages, nos tentes, nos montures et nous-mêmes sommes maintenant sur la rive gauche ; Fez est proche. Il convient d’ajouter qu’il faut féliciter et remercier de ce beau résultat, notre hôte de tout à l’heure, le caïd d’Habbassi, à la plantureuse diffa, car le droit de passage est un privilège de sa maison et les passeurs sont ses sujets fidèles.
En route, sans tarder, dans les plaines immenses, sans horizon, et dont peuplent les solitudes des milliers d’asphodèles, d’iris, de soucis.
C’est singulier comme tous les villages épars sur notre
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route se ressemblent peu. Après les douars en pisé voici les huttes coniques qui semblent se dresser dans un mirage incompréhensible sur les rives du Sénégal ou de quelque marigot du Niger Soudanais. Cependant nous sommes encore dans la vallée du Sebou et ce village est d’origine algérienne : les Milaïna, gens de la vallée du Chéliff, l’ont créé et agrandi par deux émigrations successives. Plus loin nous remarquons de petites villes presque, avec leurs maisons de pierre, leurs couvertures solides auxquelles viennent se mêler, dans un pittoresque désordre, des groupements de tentes, constituées ici en demeures permanentes, alors qu’ailleurs elles sont un privilège des nomades.
Une chose est plus frappante encore que cette diversité des types d’habitations, c’est le caractère original de chacune de ces tribus, vivant toutes, cependant, à quelques kilomètres de distance, sous le même ciel, sur le même sol. Aux Klot et aux Beni-Melek, généralement paisibles et agricoles, succèdent les Beni-Hassen, « des brigands superbes », plus occupés de pillage que de culture, toujours prêts aux meurtres. Et ce n’est pas tout. En face de cette tribu, où le caïd est le seigneur et maître, et où la constitution légale ressemble fort aux fiefs féodaux de notre moyen-âge, voici que se dresse en un contraste frappant, la République des Milaïna précisément, dont toute l’autorité est concentrée dans la djemâa , conseil élu des notables. Après les Beni-Hassen, ce type parfait de l’anarchie, populations toujours en rébellion contre quelqu’un, contre le sultan ou contre elles-mêmes, ce sont les Cherarda, tribu maghzen, c’est-
â-dire non seulement soumise au sultan, mais comme formant partie intégrante de son gouvernement.
De cet ensemble, l’intelligence profonde de nos diplomates a créé l’entité irréelle, s’il en fût, de l’Empire politico-religieux du Moghreb.
Comme elle pèse peu pour notre sauvegarde, cette
Le défilé et le village de Bab-Tcliiouka.
autorité du sultan, dont la mehalla, envoyée de Fez pour nous protéger, s’est déjà évanouie, dispersée au hasard des carrefours sans que nous ayons su comment. Peu importe en somme, car plus que par les cavaliers aux hauts mousquets, plus que par les drapeaux rouge et vert du chérifï, nous sommes protégés par le caractère du « Bachadour » et, nonobstant, par ce principe de la
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solidarité collective de la tribu, responsable tout entière du voyageur qui franchit son territoire, principe à ce point respecté, qu’il supplée amplement à toutes les législations et à tous les codes.
Maintenant le Maroc se transforme. Subitement, en
Au sommet du Zegota : panorama vers le Sud-Est.
quittant les Cherarda, pour gagner les Bem Hammar, par les défilés de Bab-Tchiouka et le col de Zegota, un pays nouveau s’olïre aux regards émerveillés. Ce ne sont plus des plaines immenses, mais des gorges pittoresques, des montagnes, des villages à flanc de coteau. Nous cherchons le souvenir de paysages déjà vus pour comparer nos horizons d’aujourd’hui : une Kabylie,
moins peuplée sans doute, avec, par intervalles des échappées sur quelques-uns des plus jolis sites de Provence.
De Zegota, la vue embrasse un horizon parfait : c’est le royaume de Fez presque entier qui se déroule devant nous. Les Zemmour qui habitent les sommets couronnés d’oliviers du Zerhoun, s’étagent à notre droite; devant nous, des plateaux cultivés, que semblent garder les villages des Béni Hammar, ces nids d’aigle accrochés au sommet des montagnes, parmi des vignes. Plus loin, découpant le ciel de ses brusques arêtes le Thalagh, qui cache Fez et les monts Rhiata vers l’Ouest qui veillent sur Taza, la cité impériale du Prétendant; puis d’autres plateaux, d’autres montagnes, un panorama riant de sites pittoresques, de champs et de cultures, se fondant dans un décor merveilleux, inoubliable.
Ne retardons pas notre marche ; décidément les caïds manquent à tous leurs devoirs : aucun maintenant ne vient nous accompagner sur le territoire de sa tribu; les fantasias sont depuis longtemps évanouies, elle n’existent plus que dans le récit des autres ambassades. Et pour ma part, je suis loin de m’en plaindre; nous serions distraits du spectacle qu’offrent à nos yeux ces décors de montagne et ces champs, où maintenant sont fleuries les asphodèles, où les buissons élevés de jujubiers épineux, dépouillés de leurs feuilles à cette époque de l’année, mais étrangement constellés de coquillages blancs, semblent des amandiers en fleurs. Et c’est ainsi à chaque pas nous rapprochant de Fez, le Maroc plus chaud nous
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fait fête, le Marocain revêche nous fait un plus glacial accueil...
Un autre fleuve à franchir : l’Ouecl Mekkès, mais les rives sont moins éloignées et un pont, oeuvre de quelque renégat, paraît-il, nous offre le secours de ses arches élégantes, encore solides malgré les années et l’absence
L’Ambassade franchit le pont de l’oued Mekkès.
complète de réparations (1). Une dernière étape, dans des décors pareils, une ultime crête franchie, et nous voici
1. A Fez, dans le cimetière de Sidi Boubeker, près des silos creusés, dit-on, par les Almoravides, se trouve la tombe d’un ancien officier du génie français, converti à l’Islam, le capitaine de Saulty. connu seulement au Maroc, sous le nom d’El Hadj Abderrahmann Elheudj. Cet officier, servant en Algérie pendant les premières années delà conquête
dans la belle plaine du Saïs. Tout là-bas les neiges éternelles du Grand-Atlas cerclent d’argent l’horizon : Fez est là.
avait déserté après avoir injurié son colonel. Il se rendit d’abord à Tunis, puis se fixa au Maroc où il fut pris en affection par le Sultan Mouley Abderrhaman qui le fit convertir et lui donna son nom. Il construisit, comme ingénieur du Sultan le pont du Mekkès, sur la route de Tanger et celui de l’oued Fez, près de Bab Sidi Bou Djida. Très estimé de ses coreligionnaires, El Hadj Abderrahman paraît avoir été un musulman sincère ; il accomplit le pèlerinage de la Mecque, et, bien que, après la mort de son protecteur, sa vieillesse s’écoulât dans la solitude et la gêne, il se tint toujours à l’écart des Européens. (Gaillard : Une ville d'Islam, Fés.)