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CHAPITRE III

L’entrée dans la lointaine Fez.

Lorsqu’au soir du dernier jour de marche, dans 1 ardeur impatiente de voir enfin apparaître le but du voyage, Fez la sainte, j'interrogeai l’horizon de l'Est , où devait surgir la ville, de lourdes et sombres nuées y roulaient les éclairs et les tonnerres. Au-dessus de nous le ciel, encore limpide et lumineux des clartés du jour à son déclin; là-bas, groupée en un tableau fantastique, la longue silhouette de Fez Djédid, détachant sur un tond tragiquement noir les minarets de ses mosquées, .es tours hautes de ses kasbahs, les murailles interminables du Dar maghzen et des jardins immenses du sultan. Puis, par intervalles, illuminant cette mystérieuse cité, que semble glacer un sommeil séculaire, les zigzags enflammés de l’orage. Après, plus rien que les sourds grondements, si lointains, qu’on les dirait d’un autre monde.

Bien des fois, je m étais efforcé de représenter a mon esprit la ville mystérieuse* Je m’étais souvenu de mon arrivée dans d’autres villes saintes, Rome, Jérusalem :

Rome, la ville éternelle, Jérusalem, morte à jamais, et je n’avais pas songé à l’apparition de cette cité immuable et vivante, harmonisant si complètement dans un perpétuel contraste l’antithèse énorme : Fez, le foyer intellectuel de tout l’Islam occidental, le grand marché commercial du Moghreb, des déserts du Soudan et Fez, la cité des ruines et des tombeaux et du silence profond, qui plane sur ces choses.

Nous sommes en face de tes murailles, ô Fez, mais par quel prodige ? Quel magicien a donc comblé l’abîme qui te sépare de ma patrie, de l’Europe et du monde ! Et aussi, par quel sortilège m’est-il donné de remonter les âges et de vivre, des siècles en arrière, la vie de mes ancêtres?

Fez, comme tu es loin de nous, dans ta sereine impassibilité ; de nous et de notre agitation et de nos fièvres ! Comme tu es loin de nous, avec tes chemins vagues, dont le silence n’est jamais troublé par le vacarme des moteurs, voire par le roulement de quelque char. Les mules de tes seigneurs glissent sans bruit sur la terre battue, et ce n’est point le cheminement des babouches usées de tes serfs qui viendront troubler le calme de tes demeures. Elles-mêmes sont closes comme des sépulcres, et, c’est à peine, si, voulant y pénétrer, je découvre la petite porte basse et pleine de mystère qui en est l’accès ; aucun souffle de l’intérieur, n’en vient trahir les secrets et seul, le murmure des eaux partout entendu épand sur le dédale de tes ruelles et de tes palais, le silence de sa perpétuelle et monotone voix,

Fez lointaine ! c’est bien là ton nom. Lointaine, dans

l’entrée dans la lointaine fez

l’espace : tu le sais, en effet, l’Europe rapace mit un siècle à trouver ton chemin, et, de toutes les capitales du monde, tu fus la dernière où elle ait pénétré. Lointaine dans le temps : car, en vérité, ces hommes et ces mœurs ne sont point de notre époque, et cette foi ardente et profonde non plus; non plus ce caractère sacro-saint de tes temples, non plus tes guerriers, tes foules, tes réceptions...

Je m’imagine mal ce que doit être l’arrivée du voyageur isolé dans une telle capitale, et je regrette cette impression non ressentie pour l’angoisse étouffante dont elle doit vous étreindre. Pour ce solitaire égaré, sans ami, sans défense dans un tel milieu, Fez doit apparaître plus lointaine encore et drapée d’épouvante. Je dois à l’ambassade que jùiccompagnais, d’avoir, de mon entrée dans la ville sainte, de la réception qui nous y fut faite, des souvenirs autres, et, malgré cela, impressonnants tout de même.

Au petit jour, une grande surprise nous attendait : pour la première fois depuis notre départ, un ciel lavé et sans un nuage saluait notre réveil, cependant que — présage d’une radieuse journée — une brume matinale descendait sur la plaine et sur la ville sa ouate mitransparente.

Du camp à la porte que nous devons franchir, trois kilomètres environ; la piste court le long de l’oued Fés, sur les ultimes déclivités du Djebel Tghat. J’y chevauche de bonne heure pour juger les préparatifs faits en notre honneur ; c’est partout une activité fébrile, des cavaliers

éblouissants qui passent, reviennent. Tout près, un camp immense a été établi et les toiles des tentes sèchent au soleil la pluie d’orage de la veille ; la melialla du sultan, dont les hommes doivent servir d’escorte au Bachadour, a -séjourné là des semaines en attendant sa ve-

Lès musulmans, protégés Français, viennent saluer au camp le « Bachadour ». M. Saint-René Taillandier.

Le Capitaine Jouinot. M. Gaillard, consul de France à Fez.

M. Girieud, attaché. Les protégés Français.

Le Lieutenant Anis.

nue, ce jour est arrivé et c’est, à cet instant matinal, un remue-ménage silencieux dans un apparent désordre. Présidant à l’organisation générale, j’entrevois la figure bronzée du ministre de la guerre, Si Guebbas, et son khalifat. Ils ont une singulière manière de s’occuper de

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leur besogne ces fonctionnaires marocains, car jusqu’au moment où, tout â l’heure, on va annoncer que le Bachadour vient de quitter son campement, ministre, khalifat, caïd Mecliouar et les plus notables des caïds Rlia sont assis à l’orientale sous la tente de Guebbas et dégustent lentement de minuscules tasses de thé et de nana (menthe).

Et l’ordonnance générale n’en est pas moins magnifique : une haie ininterrompue de cavalerie sur la gauche, d’infanterie sur la droite, a subitement transformé le plateau dénudé de tout à l’heure en une large avenue vivante et toute pavoisée. Voici le groupe des porte-drapeau, solennels et fièrement campés sur les larges étriers de leurs chevaux énormes. Mais plus que les drapeaux, ce sont ces cafetans, ces djellabas, ces burnous flottant au vent et ces uniformes multicolores, qui donnent â cette fête son caractère pittoresque et solennel. Quel luxe inouï de coloris, quelle science et quel art dans leur assemblage, quelle recherche distinguée dans les nuances. Ce ne sont point des draperies vertes ou rouges ou jaunes, mais des flocons de laine émeraude, rose, jonquille et d’autres saumon, feuille morte, sucri. Sucri, une couleur mise à la mode par Abd-El-Aziz, cette année, et qui est du goût le plus raffiné : un gris perle qui ne serait pas gris et jetterait l’éclat attiédi de l’argent mat, une nuance indéfinissable et que ces Maures (1)

1. Les Maures de Fez sont presque toujours fort soigneux de leur personne; leurs costumes ne diffèrent pas de ceux des habitants des autres villes du Maroc : rezza ou turban de mousseline blanche, babouches de cuir jaune, haik de laine crème ou djellaba , selon la

somptueux ont baptisée sucri, ce qui pourrait se traduire par couleur cassure de sucre.

Les montures, elles aussi, sont parées avec le même soin jaloux : des selles hautes, des sièges plutôt, recou-

Les drapeaux du Sultan faisant la haie.

verts de housses élégantes, dont les nuances sont choisies avec soin, pour se fondre avec les burnous des cava-

fortune, et par-dessus tout le selham , burnous de drap gros bleu ou d’un tissu léger, mi-soie mi-laine, quand la température est élevée. Mais ils portent ce vêtement avec plus de recherche et d’élégance, et l’on peut voir à la quantité de personnes bien mises que la classe aisée y est proportionnellement plus nombreuse qu'ailleurs. Les Mauresques de Fez se distinguent de leurs compatriotes par le port du hamtouz , sorte de mitre formée d’un foulard de soie rigide, maintenu sur le front par un bandeau de khett , supportant lui-même différents bijoux.

Le cortège triomphal pour l’entrée solennelle de l’Ambassade à Fez.

l’entrée dans la lointaine fez

liers, ainsi qu’avec les tapis de selle, multicolores euxmêmes, mais scrupuleusement assortis avec tout le reste. Et les cuirs sont brodés curieusement, agrémentés de passementeries de soie et de ciselure d’argent et d’or ; et les éperons, les étriers aussi sont d’argent, niellés d’or, travaillés avec un art exquis.

La haie triomphale : à l’horizon les murs et les minarets de Fez-Djcdid.

Sans doute, tout le luxe de cette race, de cette civilisation s’est réfugié là, dans la parure du noble coursier qui reste avec le fusil et la femme, la passion unique de chacun et de tous, le but suprême de la vie; néanmoins, on ne peut se défendre d’un sentiment très vif d’admiration. Ces peuples ne sont point des sauvages': ce ne sont point des gens incivil isés : leur civilisation est autre

voilà tout. Et encore ce ne serait pas exact, leur civilisation est celle de notre moyen âge à nous, de ses brillants tournois, de ses luttes épiques, de ses croisades.

Comme vous êtes loin de tout ceci, solennels habits noirs et morne apparat de nos fêtes officielles !

Mais un galop fou, une cohue d’homme et de chevaux entraîne ma monture ; le flot des arrivants se presse entre les deux lignes de cavaliers et de fantassins que j’admirais tout à l’heure : je distingue à peine, dans cette chevauchée indescriptible, nos caïds algériens, les brillants uniformes des officiers de notre mission militaire, et là-bas, perdu au milieu des burnous blancs, caracolant à ses côtés, le bachadour.

Le cortège continue sa marche au pas allègre des bêtes qui se stimulent et s’entraînent mutuellement ; derrière nous, le flot grossit de tous les cavaliers ayant fait la haie, et, sitôt le défilé terminé, s’ajoutant à sa suite. Nous passons auprès d’une troupe étrange de musiciens habillés de rouge et soufflant à perdre haleine dans d’immenses instruments de cuivre. Que jouent* ils? Dans cette foule muette, on devrait entendre leurs accords ; mais non, rien que le silence impressionnant des hommes et des bêtes, car, sur cette piste d’argile, le sabot des chevaux et des mules glisse et s’enfonce sans bruit. Et désormais, sans oreilles, nous sommes tout yeux pour mieux voir l’inoubliable chose; Fez semble venir à nous : les créneaux de ses murailles se détachent ; les formes massives de la kasbali des Cherarda (1) décou-

1. Bien qu’elle soit comprise dans l’agglomération de Fez-Djedid,

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