CHAPITRE VII
INDUSTRIES DE FEZ
Industries de Fez.
Je m’en voudrais de quitter Fez sans donner ici à quelques-uns de mes compatriotes les conseils que je crois nécessaires pour couper les ailes à certaines illusions trop hâtives; ce faisant, je parlerai de F avenir de Fez, de la grande transformation que peut prendre un jour la cité sainte, des industries diverses qui peuvent et doivent y prospérer. Mais vraiment la réclame faite tous ces temps-ci au Maroc, à cause des événements qui s’y sont produits, a eu des conséquences singulières. Beaucoup l’ont considéré comme la Terre promise, et c’est depuis quelques semaines l’exode nombreux de gens d’affaires débarquant à Tanger, chevauchant à travers les campagnes d’alentour, achetant ici et là tel et tel lopin uc terre, sans se préoccuper des clauses si déconcertantes du droit de propriété musulman ni du orf (coutumier), ni des biens habousés (inaliénables), ni des droits de clefs trompeurs.
Bien plus, on parle d’organiser vers Fez des caravanes, non pas de touristes, mais toujours de gens
d’afïaires; certains mêmes sont partis à la découverte, ignorant les frais énormes d’un tel voyage, dans un pays sans routes, sans ponts, sans auberges, où pour un voyageur européen qui se déplace, il faut mobiliser dix hommes et quinze mules. Sans compter que cette invasion de « Roumis », si elle se produisait en ce moment, serait de nature à surexciter le fanatisme des Fasis, il faut qu’on sache que, quelque brillant que soit l’avenir réservé à Fez, lorsque nous pourrons y engager quelques capitaux dans des entreprises commerciales et surtout industrielles, il n’y a aucune place pour nous parmi les Fasis avant longtemps, dix ans peut-être.
Fez est et sera la dernière citadelle de l’Islam occidental : la prudence la plus élémentaire nous fait un devoir de ne pénétrer Fez, pacifiquement, qu’après nous être établis solidement dans les ports et parmi les plaines fertiles du Gharb, du Sebou et du Haouz. Une démonstration militaire brusquerait évidemment les choses, mais, en dépit de vagues rumeurs, il faut espérer que nous sommes loin d’une telle éventualité.
Ces réserves faites, il est indéniable que Fez deviens dra l’une des plus importantes cités de l’Afrique musulmane, du jour où, avec la sécurité, nous y ferons régner les habitudes de nos artisans et rayonner le génie de notre France aux inventions fécondes. Aujourd’hui, Fez est une agglomération de plus de cent vingt mille âmes; sa situation à cent kilomètres de la mer, â vol d’oiseau, dans la vallée d’un fleuve, le Sebou, que des travaux aisés et peu dispendieux pourraient transformer en un de ces « chemins qui marchent » plus
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précieux que les railways eux-mêmes à la porte des grandes cités, favorise le développement de toutes les industries.
De plus, Fez est le carrefour du Maroc : des plateaux des Tsoul et des Branès, de la plaine des Trifas et de celles des Beni-Hassen, comme du Goundafî, du Haouz et du Gharb, y accourent chaque mois les négociants, les agriculteurs, les éleveurs; les caravanes du Tafilalet et jusqu’à celles des plus lointaines oasis sahariennes et des villages soudanais y débarquent chaque jour leurs chargements de dattes, de plumes, de cornes de rhinocéros, d’ivoire, d’or... et d’esclaves! Les mêmes dromadaires s’en retournent chargés de poteries et d’armes, de babouches et de sel.
Et cette route séculaire de l’Orient vers Fez, de l’Occident, du Midi et du Septentrion vers Fez, ne sera pas détruite par nos moyens de communications rapides ; ces courants commerciaux ne seront point détournés par l’afflux de nos importations, car si Fez est la ville de l’Extrême-Orient où tout converge et dont tout sort, c’est qu’elle est la cité sainte, la gardienne des Ivoubbas vénérées, de Moulay-Eydriss, de Moulay-Yacoub et que tout bon musulman supporte les fatigues du voyage, si grandes soient-elles, si long soit-il, pour pouvoir accrocher aux lampadaires des mosquées, de longs cierges de cire brune qui, brûlant, feront pour lui plus clémente la vie.
A toutes ces causes de prospérité, vient s’adjoindre, pour le développement ultérieur des industries de Fez, le facteur important des rivières. J’en ai dit le charme
et c’est vraiment une chose étonnante que l’abondance de ces eaux, que la régularité en toute saison de ces torrents bondissant de cascades en cascades.
J’ajouterai ici un détail de très grande importance : à la porte Bab-Segma, toute proche et au niveau de l’Oued Fez à son entrée en ville, j’ai noté au baromètre altimétrique une cote de 352 mètres. A la porte de Bab- Si-Bou-Djida , près de laquelle se trouvait ma demeure, la cote n’est plus que de 270. Encore s’en faut-il de près de vingt mètres pour gagner le niveau du fleuve : en résumé, une chute d’eau de près de cent mètres de hauteur. Nul n’ignore aujourd’hui les mystères de la houille blanche; chacun sait l’énergie énorme contenue dans les torrents, l’économie considérable de cette force motrice. Avec elle et sa fille, la fée électricité, on transforme des mondes. Je laisse à penser ce que l’on en pourra déduire d’applications multiples du jour où l’on voudra utiliser ses énergies créatrices à Fez même. Indépendamment des flots de lumière que l’on pourra, à peu de frais, déverser sur la ville sombre, que de moteurs, — et de quelle force! — ne pourra-t-on point faire tourner, grâce aux silencieuses turbines et aux coquettes dynamos.
Le Fasi possède une argile excellente et une terre à émaux sans pareille : c’est merveille de voir les poteries et les vases, et les carreaux de mosaïques émaillées que l’on obtient avec d’aussi primitifs moyens de travail. La terre glaise n’est pas suffisamment malaxée, les impuretés n’en sont point chassées, si bien que des défauts gâtent les plus belles œuvres ; mais les coloris sont uniques et comparables avec les plus beaux de nos
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Sèvres. Sans cloute, ce sera là pour l’avenir une des industries les plus renommées de la Fez moderne. 11 suffit cl’un peu de science, de beaucoup de soins, car vrai ment la matière première est là, à portée de la main, abondante.
c De toutes les industries locales, écrit notre Consul à Fez, M. Gaillard, la plus intéressante est celle des Fakharin , potiers-briquetiers. Leurs fours sont à l’Est de la ville, près de Bab-Fetouh, à l’ombre des oliviers séculaires de Geraouaoua. C’est là que sont cuits les zellij, briques émaillées, qui perpétuent au Maroc le souvenir des maïoliques d’Espagne. Les zellij jouent un rôle important dans Fornement des mosquées et des maisons mauresques. Les cours intérieures de toutes les maisons, élégantes sont pavées de ces briques dont l’émail possède une remarquable résistance. Les murs et les bassins, les fontaines si nombreuses à Fez, en sont ornés; leurs arabesques et leurs dessins symétriques s’y entrelacent en mosaïques de couleurs harmonieuses. Les zellij , pour former ces dessins, doivent être taillés avec une rigoureuse exactitude (1) ; ils le sont au fur et à mesure que s’exécutent ces motifs d’ornementation par des ouvriers spéciaux dont certains sont de véritables artistes.
« Les Fakharin cuisent aussi des poteries diverses, les unes assez grossières, destinées aux ouvrages courants, d’autres, plus fines et ornementées de dessins variés, qui sont expédiées de Fez dans toutes les villes du Maroc,
1. On fait également des zellij à Tétouan, mais ils n’ont pas la finesse de ceux de Fez et sont trop cassants pour être facilement taillés.
notamment à Tanger où leur originalité les fait rechercher des touristes. »
Pourquoi énumérer les développements dont sont susceptibles les industries des peaux, des peignes, des armes, etc.; j’ai dit l’essentiel et toutes les facilités que
Vue du quartier des tanneries à Fez; on remarquera la multitude de peaux séchant sur les murs.
donneraient les courants électriques rendus à domicile. Pourtant je dois mentionner brièvement la lucrative opération du tissage mécanique des laines et des soies : il est fait à Fez même et dans tout le Maroc, des tissus de Fez une consommation énorme; si un grand nombre d’étoffes, de qualité commune, sont originaires d’Angleterre et d’Allemagne, les tentures riches, les burnous
A Fez ; vue sur l'oued Fès, du pont dit Bcïn Almedoun (au fond, le mont Zalagli).
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et cafetans fins sont fabriqués â Fez meme (1). Complétés par des plantations de mûriers dans la plaine du Sais, par exemple, pour l’élevage des vers à soie, de tels établissements prospéreraient rapidement.
Mais, grands Dieux! Qu’ai-je fait? Mutiler la ville sainte, chasser de ce panorama d’un autre âge le silence et la clarté pour y rêver du bruit assourdissant et des fumées lourdes des usines ! Que le touriste me pardonne ! J’ose espérer, malgré tout, que, pour quelques années encore, Fez et ses environs, parmi les oliviers, le murmure des torrents et les fruits d’or de ses jardins, goûteront leurs sommeils ensoleillés, se préparant ainsi dans le calme absolu de la nature et des hommes aux enfantements à venir.