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CHAPITRE VIII

Retour et promenades sur la côte Atlantique.

Quelque attrayante que soit l’étude d’une ville aussi étrange que Fez, l’ennui vient vite s’abattre sur les Européens obligés d’y séjourner trop longtemps. Point de promenades autres que les souks; nulle rêverie possible au cours de flâneries imprudentes ; inutile de songer â des excursions au dehors sans la permission du pacha, sans l’escorte de moghazenis qui vous condamneront à tel chemin, a telle allure; si bien qu’à la fin, vous vous sentez prisonnier entre ces murailles et ces ruines, et dans ce labyrinthe de ruelles sombres, où s’appesantit le silence des sépulcres ; cette impression vous obsède, le besoin de vous évader devient irrésistible; vous gardez désormais cette seule préoccupation : saisir l’occasion d’une fuite définitive.

Voilà bien, en effet, la difficulté : voyager seul n’a rien de bien séduisant dans aucun pays ; au Maroc, c’est une perspective encore moins réjouissante. On comprend sans peine qu’on recherche des compagnons de route et qu’on s’entoure d’une petite escorte ; le Maghzen. au sur-

plus, tient à mettre sa responsabilité à l’abri en vous dépêchant, pour votre garde, quelcpies cavaliers.

C’est ainsi qu’avec mes confrères de la presse je devais cheminer au retour sur les pistes du Zerhoum, dans les plaines du Sebou et du Gharb. Comment dûmes-nous traverser le Maroc sans escorte? Quelles aventures nous

Laporte Bab Malibrouq.

menacèrent par la suite? J’aurais là un thème bien facile aux développements oratoires du plus brillant effet; je pourrais, en drapant la vérité de romanesque, remplir mes lecteurs d’épouvante, leur donner la chair de poule. J’aime mieux conter la simple chose; et, de peur de m’abandonner dans le calme du souvenir, à toutes les imaginations effrayées qui vous hantent dans

les solitudes du Moghreb, de brigands, de coupeurs de routes. . . et de cadavres, je transcrirai seulement les notes brèves de mon carnet de route.

Le départ avait été fixé au matin, à neuf heures, et le rendez-vous pris avec le caïd algérien Miloud, près de la porte Bab-Segma. Nous avions compté sans nos mules et sans les muletiers, d’humeur récalcitrante, si bien que, lorsque nous arrivâmes à cette kasbah des Cherarda, entrevue quelques semaines plus tôt dans le fantastique décor que j’ai narré, nous avions une heure et demie de retard .

Personne ne nous attendait ; personne n’avait été chargé de nous passer la consigne : nous sûmes seulement que le caïd Miloud et ses hommes avaient pris les devants; sans doute feraient-ils la première étape très courte, ainsi qu’il est d’usage, et nous attendraient-ils de bonne heure au campement. Le lieutenant Anis, de la Mission militaire française, partageant ce sentiment, nous nous décidons à partir ; l’aimable officier veut bien nous accompagner le premier kilomètre.

À onze heures précises, nous le quittons : pressant bêtes et muletiers, nous excitant nous-mêmes, c’est, dès lors, la marche forcée à la recherche de l’escorte, qui, à chaque étape, semble se dérober davantage. Pas plus à Faradji qu’à Douïets, pas plus à Djeboub, nous ne trouvons trace de son passage. Les heures se passent, notre fatigue augmente avec l’ombre des collines derrière lesquelles se cache déjà le soleil. La nuit vient. Contrairement aux règles immuables de la marche des caravanes, nous continuons à avancer : il faut atteindre

l’oued Mekkes , où , sans nul doute, l'escorte a dû camper.

La nuit close, ayant refusé l’hospitalité dans une nzala maghzen, nous apercevons le fleuve, le pont du renégat et, hélas! point d’escorte. Des gardiens farouches nous entourent, refusent ou acceptent, — on ne sait trop, — de faire vigilance autour de nous pour éloigner les rôdeurs.

Campement donc dans ce lieu désert, sous la garde problématique de quelques Marocains de rencontre ; la nuit passée sans dormir; notre assoupissement troublé par les coups de feu de nos gardiens et les invocations rythmées à Allah et à Mahomet ; ce sont là des preuves habituelles qu’ils tiennent à donner de leur vigilance. Mais leurs balles trouent le sommet de notre tente et leur chant est monotone et triste à mourir !...

Voici les premières lueurs de l’aube : départ et course rapide pour gagner enfin l’escorte introuvable. Au moment de franchir le pont, nous croisons un élégant cavalier, un amin ou collecteur d’impôt : au soir, nous apprendrons que l’élégant cavalier n’est plus, ayant été mis à mort par les gens qui nous avaient gardés... Les défilés du Zerhoun sont franchis ; passés les sommets de Zegota et les gorges de Bab-Tchioukha. Enfin à cinq heures, le soir de ce second jour, nous sommes contraints de nous arrêter aux Cherarda, vaincus par l’épuisement de nos montures ; nous avions fait en trente heures la route que l’ambassade avait mis six jours à parcourir.

Pas d’escorte nulle part ; du moins, avions-nous

prouvé notre volonté cl’éviter de fâcheuses complications; poursuivre ainsi, à perte d’haleine, aurait semblé indiquer quelque vague crainte du sombre Moghreb et des Marocains farouches; nos bêtes, d’ailleurs, réclamaient le repos, qui leur fut accorde tout un jour.

Le lendemain, de bonne heure, nous étions en selle ; il s’agissait de traverser le territoire des farouches Béni- Hassen, et, à cette idée, revenaient involontairement sur nos lèvres ces mots graves : Sans escorte I Nous

allions ainsi depuis des heures, la faim nous tenaillant, lorsque, dans la plaine immense, la vue d’un bouquet d’arbres verdoyants nous fît tressaillir d’aise. On allait déjeuner là, sous l’ombre bienfaisante. Mais non ! nous voici près du bouquet cl’arbres, et comme j’interrogeais notre sokrar ou chef de caravane :

— - L’eau n’est pas bonne, me répondit-il.

L’eau n’est pas bonne, cela ne signifie pas grand’ chose, dit-on : au Maroc, c’est un euphémisme dans le goût des latins, et cela se traduit, invariablement : l’endroit n’est' pas sûr, il y a des brigands dans les environs.

Nous renonçons à notre déjeuner, poursuivant notre course, le front bas, silencieux. Que va-t-il arriver ?

Ce qu’il va arriver, mon brave ami Leroux l’a naguère conté et je ne crois point superflu d’invoquer ici son témoignage :

« Un midi brûlant sur une plaine infinie. Avez-vous lu une nouvelle de Maupassant, où il décrit l’étrange sensation de terreur qui peut se dégager du midi sur la terre d’Afrique? Midi tout blanc et silencieux, qui

semble cacher plus de mystère que les ténèbres. Nous avons traversé le pays des « farouches » Beni-Hassen dans cette heure-lâ, et j’ai pensé â Maupassant.

« Imaginez que cette plaine est plus vaste que la mer; pas un arbre. C’est un disque prodigieux que chauffe le soleil ardent. Les fleurs qui tapissent ce disque sont blanches, des asphodèles, des marguerites, par milliers, parmi les buissons flous, couleur de grésil, du jujubier sauvage. Rien ne cache rien. De la lumière immobile, et la fumée qui monte, droite, à l’horizon occidental, semble aussi immobile; et l’air est immobile. Il y a des heures que nous marchons dans cette même clarté, dans ce même silence, et l’horizon ne change pas autour de nous; c’est toujours ce cercle parfait dont nous semblons devoir être, quoique nous fassions, éternellement le centre.

« Il est certain que ce cercle est habité par les « farouches » Beni-Hassen, pillards de caravanes. Mais où sont-ils? Est-il possible qu’un être vivant puisse se cacher sur cette ardente étendue? Nous avons pénétré, paraît-il, du fait de l’erreur des muletiers, au coeur même de leur pays. En venant, nous étions montés beaucoup plus à l’Est, et cependant, bien qu’elle eût pris soin de longer seulement leur territoire, l’ambassade eut cette aventure des chameaux volés. Est-ce ce souvenir? La mémoire de toutes les histoires qui courent le Maroc sur le compte de ces brigands noirs aux cheveux en cadenettes? Est-ce encore l’attitude de nos muletiers, leur marche hésitante, le soin qu’ils prennent de ne pas nous laisser derrière eux, même le temps de manger un

œuf dur et d’ouvrir une boite de conserves?... Peut-être il y a un peu de tout cela, et puis le grand soleil n’a jamais été depuis Fez si accablant et la terre plus silencieuse...

« A l’horizon occidental, la colonne de fumée est devenue double. Et encore un troisième tourbillon monte maintenant d’un jet. Nos muletiers s’agitent.

— Ces trois colonnes de fumée, me fait dire Hadji, sont trois villages qui brûlent.

(( C’est la seule explication possible d’un si vaste incendie. Mais ceci n’est point la cause du trouble où nous voyons nos muletiers. Le klialifa (1) me montre cinq cavaliers armés de carabines qui sortent d’on ne sait où et qui sont arrêtés à deux cents mètres devant nous, sur la piste même où nous devons passer. D’où sont-ils descendus? D’où sont-ils . montés ? Invisibles tout à l’heure, ils paraissent maintenant d’une hauteur surnaturelle sur l’horizon bas. Et que font-ils ainsi a nous attendre? Ils se divisent deux à gauche, trois à droite. Nous devrons passer entre les deux groupes.

Et, levés sur nos étriers, nous apercevons tout à coup une cinquantaine de Maures, à pied, armés de matraques, qui les rejoignent de différents points de la plaine et qui manœuvrent de telle sorte que nous allons être le centre de leur cercle.

Nous ne sommes plus qu’à cent mètres des cavaliers. Sur les cinq, trois mettent pied à terre; nous ne les

1. J'avais accepté d’être le khalifa ou le second de la caravane, dont mon aîné, Gaston Leroux, était de droit le caïd ou le chef; le troisième prend le nom de na'ib.

voyons plus. La caravane avance toujours, les bêtes de charge devant. Mes deux compagnons et moi, nous nous regardons.

— Qu’est-ce que dit Hadji?

Auguste me répond :

— Il ne veut rien dire. Il fait signe que ce n’est pas le moment de parler. Il a tiré son revolver.

— Donne ton fusil à Auguste, clis-je au naïb, tu as ton revolver.

— Il n’y a plus de cartouches pour le fusil.

On avait usé les dernières sur les pics, le matin même, tant nous ■ étions loin s de songer à un danger réel.

— Donne le fusil, fis-je, et qu’ Auguste fasse comme s’il avait des cartouches.

Nous trois, nous sortîmes nos revolvers. Mais le khalifa avait déchargé son lebel sur des grives; plus une cartouche. Le naïb a cette présence d’esprit de tirer de son propre revolver, qui était de même marque, deux cartouches et de les passer au khalifa, qui arme. Quand je réfléchis à l’événement, je suis persuadé que ce geste a pu nous sauver d'une vilaine aventure. Nous étions maintenant à trente pas d’eux. Ils nous ont vu résolus à tirer et avec quoi, mon Dieu !

Chose bizarre, j’avais le trac, et c’est d’une voix très ferme que je criai :

— Avançons sans avoir l’air de les craindre ou nous sommes fichus.

« A ce moment, les muletiers se débandent, abandonnent leurs mules et viennent en courant à nous. Cette

attitude, que nous ne leur connaissons pas' encore, était pour nous l’indice le plus sérieux du danger que nous pouvions courir. L’un d’eux, affolé, veut prendre le fusil des mains d’Auguste.

— Lâche pas le fusil, Auguste!

Pour rien au inonde Auguste n’aurait lâché le fusil, même sans cartouche.

Nous poussons nos bêtes dans le dos des muletiers.

— Errahl Avance!

« Les hommes sont là. Ce sont bien les Beni-Hasscn. Ils ont les cheveux en cadenettes. Nous poussons nos mules vers eux; nous leur marchons sous le nez, revolvers au poing et nous avions l’air très braves. Au fond, en ce qui me concerne, je n’ai jamais passé un plus vilain moment. Et, dans toute la sincérité de mon âme, je n’en a menais pas large ».

u Nous les interpellâmes. Ils ne répondirent pas et détournèrent la tête. Autour de nous, les cinquante piétons semblent attendre un signe qui ne vient pas.

« Nous continuâmes à marcher cinq minutes dans un silence anxieux. Et puis un muletier retardataire vint nous dire que les Beni-Hassen lui avaient raconté qu’ils s’étaient avancés jusqu’ici à la recherche de deux voleurs de mules qu’ils avaient rejoints et qu’ils conduisaient devant le caïd. »

C’était là, à n’en pas douter, une « histoire de brigands », la sotte explication des préparatifs d’un coup de main destiné à nous donner le change, afin que nous ne portions point de plainte, dès notre arrivée â Larache. Nous en étions quittes pour la peur : toutefois,

avec quelle satisfaction inavouée avions-nous mis entre nous et les farouches Béni - Hassen la barrière du Sebou. Celui-ci franchi, nous gagnions successivement Habbassi, Si-Aïssa, Lalla-Meïmouna et Larache, heureux d’avoir ainsi traversé le Maroc sans escorte, résolus â ne plus tenter de nouveau l’aventure.

Larache est un des ports marocains de l’Atlantique ; par lui, en dépit de Ja barre qui rend son abord assez malaisé, on se trouve en communication directe avec Tanger d’abord et ensuite avec les divers points de la côte occidentale de l’Empire, où végètent les quelques cités ouvertes au commerce des Européens.

Comment résister â la tentation de visiter ces villes V Comment, après les chevauchées fatigantes sur les pistes de glaise, ne pas céder aux charmes d’une navigation facile et au doux farniente d’une traversée ! Pourtant, je dois l’avouer, grande fut ma déconvenue : aussi bien « le petit tableau » ( Es-Soucïra ) de Moga-

Notre petite carava (Cette photographie donne une idée très |f|t

dor (1) que les fortifications superposées depuis des siècles de Rabat ne présentent rien de très pittoresque. Un voyageur doublé d’un diplomate donne de Saffi, que je n’ai point visité, une vision en raccourci, qui a le mérite de se compléter par un tableau d’ensemble

(( La cote de Saffi, dit M. Descos, est une falaise circulaire que domine au nord le cap Saffi, avec les ruines d’une ancienne vigie portugaise ; la ville se presse sur un éperon qui descend rapidement vers la mer, du plateau cl’Abda. Au bord même du plateau s’élève la kasbah, c’est la seule partie de Saffi que l’on aperçoive, en arrivant de l’intérieur. Se trouve-t-on dans la forteresse, on voit à ses pieds une

1. L’origine de Mogador est récente, et les circonstances qui ont provoqué sa fondation ont également déterminé les conditions de son existence et de son développement. Elle est née, en 1760, d’une volonté chérifienne, sur les ruines d’un petit établissement portugais. Le sultan Sidi Mohammed ben Abdallah, ayant eu maille à partir avec les gens

de ces ports du Maroc de l’Ouest.

ir le chemin du retour.

de ce qu'est une bonne « route » au Maroc).

étroite cascade cle maisons blanches à toits plats, dévalant jusqu’au port entre deux murailles parallèles; des tours crénelées flanquent les murs et, sur le rivage, un grand château-fort complète ce système de fortifications, qui est d’origine portugaise. Au milieu de toute cette blan-

L’estnaire du Loukkos, formant le port de Larache.

cheur surgit la masse carrée d’un seul minaret. Vers la droite, un ravin profond, contenant pêle-mêle de

du Sous, prit le parti de les réduire en les ruinant. Il ferma donc le port d’Agadir et fit construire, pour le remplacer, la ville de Mogador.

La construction de la nouvelle ville fut confiée au groupe assez nombreux de captifs chrétiens et de renégats qui se trouvait, à l’époque, retenu au Maroc. Ce fut un Français, Cornut, originaire d’Avignonqui en fut l’architecte. Il y travailla dix ans. Obligé de construire sa ville sur un plan marocain, c’est-à-dire d’en faire rentrer les divers

Une porte de la ville de Mazagan.

pauvres chaumières et quelques koubbas, au milieu de la verdure. A gauche, le faubourg de Rabat, qui renferme les entrepôts des négociants et une grande zaouïa, élevée sur le tombeau du marabout, patron de la ville. A mon sens, Saffî est la plus jolie cité marocaine de la côte; je laisse de côté Mogador, qui n’est qu’une fantaisie européenne sur un thème marocain. A part Rabat, ces villes ont peu d’histoire et, partant, peu de monuments. La vie nationale s’est toujours concentrée dans l’intérieur du pays et, depuis plusieurs siècles, les ports ont été considérés comme sacrifiés au contact avec le monde extérieur. Ils ne possèdent ni belles mosquées, ni grands bazars; leurs rues sont sales et banales. Il n’est donc point d’endroit, dans tout l’Orient méditerranéen, qui ne paraisse plus intéressant à visiter que les ports du Maroc; et, pourtant, il est difficile de ne point se plaire un instant à ces villes si blanches, encore si peu pénétrées par l’Europe, dont les murs crénelés sont de si moyenâgeuse apparence, et qui se pressent vers la mer, en épousant d’un si joli mouvement les déclivités du sol. »

Mais, trêve de poésie, voici que défilent devant nous les principales villes du Maroc. Rabat se trouve être

quartiers dans des enceintes murées, notre compatriote réussit à imposer à sa création notre alignement national, et je ne connais pas de ville dans tout l’Islam qui jouisse d’une plus parfaite rigidité de lignes. Ce modèle nouveau frappa, du reste, à tel point les imaginations indigènes que la ville fut baptisée du nom arabe Es-Souetra (le petit tableau), qui est devenu son nom officiel. (Aubin : Le Maroc d'aaioard’huï.

l’une des villes de ce pays les plus connues en France; sont-ce les deux canons Krupp dressés sur ses murailles, sans canonniers pour les charger et dont l’acquisition coûta au sultan une quinzaine de millions... avec les frais, qui furent cause de cette quasi-célébrité? Le fait est qu’on songe à en faire un des terminus de la grande voie ferrée qui de l’Algérie (Tlemcen), doit gagner l’Atlantique par Oudjda, Taza, Fez et Mékinez.

La rade se trouve constituée par l’embouchure du Bou-Regrag et est commune aux deux villes de Rabat et de Salé. C’est une agglomération de cinquante mille habitants, centre véritable d’une région particulièrement riche où l’élevage des boeufs, ceux des Zemmours, notamment, prend- une importance de plus en plus considérable.

Le pays produit aussi de grandes quantités de céréales; ses forêts de cèdres et de thuyas, à peine entamées, donnent des bois excellents, qui se vendent ii Rabat le prix du sapin. Et l’industrie des tapis aux couleurs originales et indélébiles, et celle des babouches, appréciées en Algérie, en Egypte et jusqu’au Sénégal, lui garantiraient une place importante parmi les ports marocains, si Rabat-Salé, pouvait être considéré comme un port.

Malheureusement, la rade est ouverte à tous les vents ; aucune langue de terre ne l’abrite des rafales du large; enfin la barre — cette funeste barre, qui rend inabordables les trois quarts de la côte africaine de l’Atlantique — y est toujours pénible, trop souvent impraticable,

En revanche, à Casablanca, on trouve* non pas une

rade, mais un abri contre les vents d’Ouest : la baie y est presque sûre, avec ses fonds de sable, et le commerce prospère. C’est le grand port d’exportation pour les céréales, et l’on pourrait lui prédire un très grand avenir, si, trop rapproché de Rabat, elle ne devait subir le contre-coup des améliorations projetées dans ce dernier port, peut-être à tort.

Mazagan. Un port minuscule, mais un port : l’un des anciens fossés des remparts portugais; cent cinquante mètres de longueur sur quarante de largeur ; avec cela un mouillage, au large, assez bien protégé par le cap de même nom, mais à fonds variables, nécessitant beaucoup de vigilance. Et puis, Saffi, de fâcheuse renommée chez les navigateurs, avec sa barre impraticable dix mois par année. Pourtant, c’est le port indiqué de Marrakech, de la région des Doukhala et des Abda aux chevaux merveilleux, aux populations plus accessibles.

Enfin, Mogador; car, plus au Sud, Agadir, par la volonté des Sultans et malgré son abri naturel, est fermé au commerce, le port ensablé artificiellement.

Et, involontairement, pendant les longues heures que stationne votre navire devant l’une ou l’autre de ces rades foraines, pompeusement décorées du nom de port, on se surprend à escompter l’avenir; on se demande ce que seront, dans vingt ans, dans cinquante ans, ces misérables bourgades, ces abris insuffisants contre la houle et les vents du large.

Plus proches des mondes civilisés* grâce â leur situa-

tion sur cette route des Océans, les ruines séculaires de Rabat et de Mazagan, de Saffî et de Casablanca, la presque neuve Mogador elle-même, cachent un mystère impénétrable : celui de l’Islam, figeant par un dogmatisme étroit et réfractaire au progrès, des cités qui vivraient prospères, des rades inhospitalières qui pourraient être accueillantes, des populations enfin, capables de s’éveiller à la vie et qu’endort d’un sommeil de mort un intransigeant fanatisme.

Oh ! la désolante et interminable visite que celle des «ports» de l’Ouest marocain!

Vue de la grève et des murailles de Casablanca.

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