CHAPITRE IX
Vestiges européens : l’armée marocaine et le service des postes.
Le Maroc se laisse difficilement envahir par les idées des Européens, des Roumis. Pourtant, depuis un certain nombre d’années, des preuves existent d’une certaine infiltration étrangère parmi les institutions séculaires du vieil empire. Parfois, c’est avec un consentement plus ou moins instinctif que ces transformations s’opèrent ; plus souvent, c’est à l’insu ou du moins en dehors du Marocain que s’établit une innovation dont les conséquences peuvent, avec l’aide du temps, métamorphoser le pays. L’armée marocaine et son instruction par des missions d’officiers européens peuvent donner une idée de l’évolution du premier genre ; la création d’un service postal, par les seuls bons offices des puissances, est un exemple du second.
L’armée marocaine ! Ce mot évoque dans l’esprit des défilés de tabors , des légions d’askra et de moghaznü , c’est-à-dire des bataillons de fantassins et de cavaliers somptueusement drapés de burnous, aux harnachements
multicolores; ou bien, vous rêvez de fantasias échevelées ou de guerriers superbes, emportés en coup de vent sur leurs coursiers rapides, brandissant dans les airs leurs longs mousquets et multipliant les salves avec frénésie.
Hélas ! pendant des mois je suis resté au Maroc, dans le bled dit maghzen, c’est-à-dire vassal du sultan, et j’ai, en vain, cherché pareil tableau pour le décrire. Seulement j’ai vu, aux fêtes de l’Aïd-es-Seghir et à celles de l’Aïd-el-Kebir, dans d’autres circonstances encore, des personnages influents, des chorfa, accompagner les pachas aux mosquées, dans un riche appareil; j’ai vu encore, chaque vendredi, à la kasbali, les troupes rendre les honneurs au chef de la cité, et l’on m’a affirmé que celles que je voyais, grâce à l’infatigable labeur du capitaine Fournié, étaient incomparablement supérieures aux autres.... qui n’existent pas.
Aussi bien j’en ai eu les preuves; il n’y a plus en ce moment ce que nous appellerions, en Europe, une armée, dans tout l’empire d’Abd-el-Aziz. Restent les groupements divers d’infanterie, de cavalerie et d’artillerie, que je dois présenter : ils formeront les noyaux de corps de troupes le jour où le Maroc pourra payer ses soldats ou, encore, à l’heure de la guerre sainte, si devait se produire une telle éventualité.
En temps ordinaire, Yasker, c’est-à-dire l’infanterie, comptait de dix à douze mille hommes : chaque ville du Maroc devant fournir un tabor de deux ou trois cents hommes à la tête duquel on place un ou plusieurs caïds mia , ou centurions, « mia » voulant dire cent. Il n’existe guère, comme infanterie, que le tabor asker abid, batail-
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Ion de nègres dont la mission est de veiller à la sécurité du chérit, de concert avec les abid-bou-khari , cavaliers noirs. En comptant bien, on trouverait tout juste cinq cents hommes tenant campagne contre les troupes du Prétendant, dans les plaines d’Oudjda; douze cents, à
Les troupes du Sultan à Tanger, s’apprêtant à rendre les honneurs au pacha,
un vendredi.
Tanger, constituent la police de la ville, chargée de défendre les propriétés contre les brigandages des bandes d’Erraisouly ; à Fez, en évaluant a trois mille le nombre des soldats quelque peu instruits et enrégimentés, on risque fort d’être au-dessus de la réalité; à Merrakesch, dans les ports de Rabat, Mogador, dans les mehallas d’El-Ksar, de Méquinez se trouvent dispersés quelques
t.abors encore. Au total, huit mille hommes: tel est le bilan de l’armée « régulière » d’Abd-el-Aziz.
Inutile de dire que le recrutement laisse beaucoup â désirer et ce n’est pas un spectacle dépourvu d’intérêt que de voir défiler ces uniformes bariolés, de nuances variées, mais où le rouge domine depuis les fournitures opérées en quantités considérables par les soins de l’Ecossais Mac Lean; les armes, le plus souvent des Mauser, ne sont pas entretenues : portées négligemment tantôt sur l’épaule, tantôt en travers du dos, parfois aussi en bandoulière, la crosse en l’air, elles donnent â ces miliciens une tournure aussi peu militaire que possible. Les sentinelles, d’ailleurs, veillent accroupies â la porte des demeures qu’elles sont censées garder ; les fusils sont formés en faisceaux devant elles, et l’on bavarde négligemment, le burnous de laine grise ensevelissant l’homme et son uniforme dans ses larges plis.
La cavalerie n’a pas eu un meilleur sort que l’infanterie ces dernières années ; les hécatombes de Taza, les achats nombreux faits par le Prétendant ont appauvri le gliarb, les prairies d’élevage de l’Ouest, si bien qu’on ne trouve plus de chevaux. A Fez, seulement, on peut encore compter aujourd’hui quelques centaines de superbes cavaliers aux frémissantes montures : ils comptent tous dans les abid-bou-khari.
Quant à l’artillerie, je peux en donner l’inventaire exact. Indépendamment de quelques pièces de siège d’un modèle plus ou moins récent placées dans les batteries des ports, et dont les services seraient inutilisés faute de servants sachant manier les pièces, le Maroc s’est
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constitué un embryon d’artillerie de campagne qui pourrait, à vrai dire, passer pour un musée d’échantillons. Ainsi, à Tanger, on compte 1 Krupp, 3 Schneider- Canet, 2 Hotchkiss et quelques mitrailieuses ; à Merrakesch, on compte deux canons et une dizaine de mitrai!-
Les guerriers du Maroc. Défilé des Andgeras se jsendant à la « fête de la poudre » en l’honneur de Guillaume II.
leuses ; enfin, a Fez, on peut affirmer l’existence, dans les magasins, d’une trentaine de canons de campagne, (de Bange, Krupp, Schneider-Canet, etc.), bien qu’à l’exercice un seul canon soit toujours en fonctions, les artilleurs devant apprendre le maniement des divers systèmes sur le même modèle !...
Ajoutons que ces canons sont là. avec leurs caissons,
leurs munitions, et j’ai pu même entrevoir les chevalets de bois disposés pour les bats des mulets et les harnais des attelages. Les bons artilleurs manquent, et, du reste, seraient inutiles avec le fanatisme déconcertant des Marocains les plus instruits : cette histoire toute récente du lieutenant indigène Ben Sedira et de son canon en est un significatif exemple.
Le maghzen, dans sa lutte à Oucljda contre le Prétendant, pouvait compter sur deux canons et six artilleurs ; c’était peut-être le salut ! Que non pas : quinze mois auparavant, à Oudjda même, un canon et un officier d’infanterie firent merveille. Pour rétablir le sort des armes, seuls ce canon et cet artilleur pouvaient lutter. Et voici pourquoi partit de Tanger un beau matin,- le lieutenant Sedira; « le canon victorieux » l’accompagnait.
Je ne voudrais pas donner de l’armée marocaine une idée inexacte et je sens que l’on pourrait être induit en erreur, si je ne présentais pas une mehalla en marche.
Une mehalla, c’est généralement une petite armée tenant campagne; mais en ce moment, vu la pénurie des troupes, les soldats réguliers ne figurent point dans les mehalla; seuls y prennent parties contingents de tribus, levés pour une mission déterminée ; sans uniforme, chacun doit apporter son cheval, son fusil, ses munitions et vivre par ses propres moyens dans les pays parcourus. Or, voici ce qui se passe ; on dit : « Une mehalla de deux mille hommes est envoyée à Azilah» (1); « Une forte mehalla, cinq ou six mille hommes, est partie de Fez pour châtier
1. Petite ville sur l’Atlantique, à quelques lieues de Tanger.
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les Ivlott, vers El-Ksar ». Vous avez la bonne fortune de rencontrer cette mekalla et vous êtes tout étonné de , compter au plus trois à quatre cents fusils. Il y a bien deux et cinq mille âmes, mais pas plus de trois ou quatre cents combattants, car chaque homme emmène deux ou trois femmes, non les épouses, mais ce que l’on pourrait appeler ici, tant la chose est régulière et consacrée par h usage, des filles de tente; et il y a les esclaves pour établir le campement, diriger les mulets des bagages, préparer le couscoussou, etc. A telle enseigne que si jamais vous entendez dire que le maghzen a fait partir une mehalla de dix mille hommes, vous pourrez en conclure avec certitude qu’ils étaient huit cents; si on vous épouvante de vingt mille, de quarante mille soldats, vous saurez qu’ils sont réellement quinze cents ou deux mille.
Entre Marocains, d’ailleurs, la lutte n’est jamais terrible. L’ennemi est-il aperçu quelque part, on crie, on gesticule, on brandit en l’air les fusils et, éperonnant les chevaux, on se précipite à bride abattue sur les adversaires ; à quarante pas, brusque arrêt ; pif ! paf ! pan ! et demi-tour. La bataille est gagnée ou perdue, si vraiment ceci peut s’appeler une bataille.
Au Maroc donc, il n’y a pas à proprement parler d’armée, au sens européen du mot : point de soldats par conséquent, mais des guerriers, c’est-à-dire des hommes habitués dès la plus tendre jeunesse à avoir un fusil entre les mains, un cheval entre les jambes. Aussi, quand le Sultan décide l’envoi de renforts ou encore la création d’une mehalla (colonne expéditionnaire), est-il assez facile de réunir le nombre voulu de guerriers. Il va sans dire
que ces braves gens n’ont jamais fait l’exercice, n’ont jamais été astreints à aucune discipline et encore bien moins n’ont appris le plus élémentaire principe de l’art de la guerre. Il n’y a pas non plus de conscription qui oblige tel ou tel au service, ce qui fait toute la difficulté dans les époques troublées comme celle-ci pour réunir des bataillons. Au surplus, voici ce qui se passe :
De même que pour l’impôt, les tribus dites soumises doivent fournir au Sultan un certain nombre de guerriers. L’impôt n’est plus perçu dans aucune tribu de l’empire et les amina, ou percepteurs, sont toujours mal reçus au cours de leurs voyages, souvent assassinés. Ainsi en advint-il, on s’en souvient, presque en ma présence, lors de mon retour de Fez, pour un amin chargé de recouvrer les taxes parmi les tribus du Zerhoum. Les caïds des tribus sont plus spécialement chargés du recouvrement de l’autre impôt : un contingent déterminé ayant été fixé à chaque tribu, c’est au caïd de s’arranger, pour que le nombre de guerriers réclamé se trouve au complet. Impossible d’esquiver ce devoir pour le caïd, sous peine de destitution, d’emprisonnement et du reste.
Aussi, toutes les ruses sont-elles de bonne guerre; les indigents, avec l’espoir de recevoir une somme journalière, se laissent toucher les premiers ; les exhortations du caïd déterminent quelques jeunes gens désireux de voir du pays ; enfin, pour parfaire le contingent, le caïd n’hésite pas â tenir des raisonnements tels que celui-ci, dont je garantis l’authenticité :
— Pourquoi refuses-tu de partir? Tu n’es pas obligé d’aller au loin. Laisse-toi faire; à Tanger, avant de t’em-
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barquer, tu trouveras bien l’occasion de déserter, et tu reviendras sans bruit au milieu des tiens. Quelques jours d’absence et tout sera dit. »
Tout sera dit, en effet, car le caïd de la tribu, responsable des hommes demandés par le maghzen, ne l’est plus dès que ceux-ci ont rejoint la mehalla : qu’ils désertent et reviennent au foyer, ce n’est pas le caïd qui s’en trouvera fâché : ce sera un bon numéro à fournir pour la prochaine réquisition.
Supposons, par exemple, les cinq cents hommes demandés, réunis à Fez pour le départ ! C’est un pittoresque spectacle que cette cohorte invraisemblable de pauvres diables recrutés au petit bonheur, sans égards pour l’âge ou les infirmités qui devraient les faire écaner de tout service de guerre. A côté d’un vieillard aux cheveux blancs, voici un gamin d’une quinzaine d’années à peine, et voilà un borgne, un malheureux secoué par la fièvre, et les phtisiques ne se comptent plus... Sous l’uniforme de leurs haillons informes, quelques-uns montés sur des chevaux faméliques, les autres courant le plus qu’ils peuvent pour ne pas se séparer de trop loin d’avec leurs frères d’armes plus fortunés, les renforts se sont mis en marche. A la première étape, presque tous sont encore là; mais, dès le deuxième jour, la débandade commence, et il manque bien vingt ou trente askris à l’appel. L’appel ! une façon de parler, car vous pensez bien qu’il n’y a pas davantage d’appel que de numéro matricule. Officiellement, les cinq cents soldats arrivent pourtant à Tanger, où le plateau du Marschan voit se dresser le campement. Officiellement, ai-je dit, car le
pacha de Tanger, auquel incombe le soin de nourrir ce beau inonde, tient essentiellement à ce qu’on lui alloue une indemnité de cinq cents rations.
Trois fois, des renforts campèrent ainsi au Marschan pendant mon séjour à Tanger ; trois fois, les cinq cents ne dépassaient pas cent soixante. Le matin de l’embarquement, une vingtaine de retardataires disparaissaient à leur tour, sans laisser de traces. Malgré tout, le pacha accroupi sur le wharf de Tanger, au moment de rembarquement, et dirigeant ces opérations, le crayon à la main, ne manquera pas de compter le départ des cinq cents hommes, pas un de moins. Ceci pour toucher la petite commission que lui allouera l’armateur chargé du transport. Car le Sidi-es-Turki, l’unique spécimen de la flotte chérifienne, est quelquefois en réparation ; d’autres fois, occupé sur la côte de l’Atlantique, ou retenu par une barre infranchissable â Rabat ou Larache : il ne peut suffire à tout. L’armement européen entre en scène, et, à la grande confusion des Français, c’est le pavillon anglais qui reçoit le connaissement, en dépit des bons offices de notre nation envers le maghzen.
Suivons les infortunés « renforts » sur le pont du vapeur, pittoresquement encombré dans un pêle-mêle indéfinissable, de burnous, de sacs d’orge, de munitions, de bâts et de selles, enfin de mulets et de chevaux. Les pauvres bêtes! Comme elles font mal à voir, maigres, efflanquées, l’échine atrocement dévorée par des plaies hideuses. On les dirait incapables d’aucun effort, d’une marche de quelques kilomètres, et pourtant, habituées â ce manque absolu de soins, d’égards, elles fourniront
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peut-être bien deux ou trois étapes encore, â moins que la traversée ne soit trop dure.
Arrivées en face de Saïdia, un nouveau supplice lés attend, et, à défaut de moyens moins rudimentaires de débarquement, on les jettera par-dessus bord, une poutre, dont l’extrémité est engagée sous le poitrail, faisant à la fois office de levier et de bascule. Une fois à la mer, elles nageront de leur mieux vers le rivage et y attendront, patientes et résignées, leurs charges ou leur cavalier.
Or, il se trouve que bien des fois, ce dernier n’apparaît point : il a, certes, quitté le pont du vapeur, mais sitôt à terre, dans le désordre du débarquement sur la plage, il a échappé â la surveillance des caïds mia et s’est enfui, emportant son fusil et ses cartouches. C’est que la frontière algérienne est proche, et que, grâce à notre sérieuse organisation, l’ordre et la paix régnent dans le pays. On peut y travailler sans crainte au temps des moissons et de la vendange, y amasser même un petit pécule qui permettra , de retour au Maroc, dans sa tribu, de se payer quelques douceurs, de se marier en grande fête,- jusqu’au prochain envoi de renforts, qui fournira une fois de plus l’occasion de s’engager en Algérie, en faisant acquitter les frais du voyage d’aller par le maghzen.
Et voilà : en arrivant à la kasbah de Saïdia, les cinq cents hommes solennellement envoyés de Fez, campés au Marschan et embarqués sous le regard vigilant du pacha de Tanger, ne se trouvent, tout bien compté, qu’une soixantaine.
Pourtant, -voici vingt-neuf années que des officiers français sont installés auprès du souverain du Moghreb comme instructeurs des troupes chérifiennes/puisque le traité nous conférant ce droit date de 1876; et ce sont des hommes de valeur qui se sont succédés à la cour du sultan, et ils n’ont épargné ni leurs peines, ni leurs encouragements .
Comment concilier notre effort et l’action de la mission militaire avec ces lamentables résultats? Je le dirai tout à l’heure, mais il convient d’abord de présenter les divers membres de notre mission actuelle, dont j’ai eu l’honneur d’être l’hôte plusieurs fois.
A Fez, un commandant, le commandant Fariau, auparavant attaché à la direction des affaires indigènes de la division d’Oran, deux lieutenants, l’un d’artillerie, le lieutenant Schneider, l’autre d’infanterie, le lieutenant Anis, celui-là même que le sultan refusait naguère de recevoir à son arrivée à Fez, pour marquer sa tentative de libération des traités existants. Quatre sousofficiers secondent intelligemment ces dévoués serviteurs de notre influence, dont le plus bel éloge qu’on en puisse faire est contenu dans ces paroles que me disait notre consul à Fez : « La France a eu ce bonheur de trouver pour sa mission militaire des officiers comme ceux-ci, dont le tact et la connaissance parfaite des situations vraies n’excluent en rien une juste fermeté ».
A Tanger, une mission spéciale et d’une importance considérable a été confiée au capitaine Fournié. Il y a cinq ans, le capitaine Fournié voyait sa santé ébranlée par les fatigues éprouvées dans le Sud-Oranais; pour se
Le Capitaine Fournié, investi par le Sultan de la direction des troupes et de la police de Tanger.
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rétablir, il demanda et obtint, poste de confiance et de privations, de commander une des compagnies sahariennes des oasis nouvellement créées. Le repos, il le trouva ensuite à Fez, où ses exceptionnelles qualités le firent désigner par le sultan pour venir organiser la police de Tanger.
Le capitaine Fournié permettra à une amitié née dans les sables du désert de lui dire la vérité sur son œuvre : que sa modestie ne s’effarouche point si j’affirme que des progrès énormes ont été réalisés en cinq mois et que les soldats informes, que j’avais vu manœuvrer naguère, se sont réellement métamorphosés. Sans doute, leur uniforme n’est pas complètement « uniforme » ; sans doute, les canons des fusils ne sont point d’un alignement rigoureux ; mais, enfin, il y a un certain entrain, un rythme suffisant dans les mouvements' d’ensemble, une cadence réelle dans le pas et la marche, de l’ordre dans les défilés; que peut-on demander encore? D’autant que C(y n’est là que la partie visible des transformations opérées et qu’il y a tout lieu de se féliciter, non tant à cause du résultat obtenu que des difficultés vaincues. Le lieutenant algérien, Ben-Sedira, et trois sous-officiers, complètent les cadres français de la police marocaine de Tanger, forte de douze cents hommes.
A Oudjda, c’est au lieutenant Mougin, à ses trois sous-officiers et à six canonniers qu’incombe le soin d’instruire les recrues du sultan envoyées contre le Prétendant. Lorsque la cour marocaine quitte Fez pour aller à Marrakech, la capitale du Sud, — ce qui ne saurait arriver d’ici longtemps dans l’état actuel du pays — la
l.E MAROC PITTORESQUE
mission militaire cle Fez suit le souverain ; pour le moment, elle ne possède clone aucun représentant à Marrakech. A Rabat, un seul sous-officier exerce quelques canonniers.
Sans doute, c’est peu que ce commandant, ces deux capitaines, ces trois ou quatre lieutenants — auxquels je n’aurais garde de ne pas adjoindre le très aimable médecin-major Jafïary — pour instruire les troupes marocaines et l’on conçoit que la France réclame un accroissement considérable du nombre des unités de sa mission militaire. Mais ce qui contribue surtout â rendre inefficaces les efforts de nos officiers, c’est le fonctionnement même de notre mission, laissée sans autorité, sans possibilité de contrôle au milieu du désordre et de l’impéritie administrative du maghzen.
Ainsi, pour ne donner que quelques exemples, nos officiers n’ont aucun moyen de contrôler la présence des hommes aux exercices. Bien plus, alors que tel s’est évertué quatre heures durant à apprendre le commandement : « Portez armes, reposez armes », à cinquante recrues et s’apprête le lendemain à continuer l’apprentissage par ces nouveaux appels : « Arme sur l’épaule
droite, etc. », il constate avec un profond découragement que les premiers mouvements sont oubliés, inconnus de ses hommes. En y regardant de près, il est tout étonné de ne plus reconnaître ceux de la veille : ce sont de nouveaux visages ; le surlendemain, ce sont d’autres figures encore.
En effet, le caïd, obligé de présenter tant d’hommes, mais résolu à ne pas les payer, enrôle pour les heures
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d’exercice des « figurants », quelques mendiants vite revêtus d’une vieille tunique rouge à boutons d’or, et le lendemain n’est pas davantage embarrassé pour renouveler le stratagème, contre lequel protestera bien vainement l’officier français. Résultat? Il est double : impossibilité absolue d’avoir un seul soldat instruit, et.... notables économies pour le caïd qui touche la paie régulière de tous.
Inutile d’insister ; voilà suffisamment démontrée la valeur de l’armée marocaine ; voilà, fondées sur des données certaines les espérances qu’il est permis d’avoir en ses manifestations tant que dureront les routinières méthodes en usage.
Il est intéressant de mettre en parallèle ce qu’a pu produire l’initiative audacieuse de l’Europe, lorsqu’elle s’est résolue à agir seule, par ses propres forces, en dehors du maghzen marocain. Justement la création de services postaux demeure la meilleure, pour ne pas dire la seule, de ces tentatives de téméraire indépendance et c’est ce qui fait que l’organisation du service des postes au Maroc n’est point une des institutions les moins curieuses du pays; on en a une première impression rien qu’à voir sur le petit Socco se dresser les façades des hôtels des postes. Chaque service a ses timbres, ses facteurs, etc. Seul, le gouvernement marocain n’a ni postes, ni timbres, ni courriers ; il convient d’excepter toutefois les courriers spéciaux au maghzen qui parcourent le pays pour porter les plis officiels.
Rapidement, exposons le mécanisme des relations avec
l’Europe : chaque jour, les dimanches exceptés, un petit vapeur de la Compagnie Transatlantique espagnole apporte, soit de Cadix, soit d’Algésiras, toutes les correspondances acheminées d’Angleterre, d’Allemagne, de France et d’Espagne; les sacs sont tous remis au représentant des postes espagnoles qui en fait la distribution aux autres offices postaux. Toutefois, les chargements constituent un appât trop considérable sans doute pour les employés espagnols, car la règle veut que ces sortes de plis à valeur déclarée ne soient dirigés sur Tanger que par les paquebots nationaux. C’est ainsi, pour les Français par exemple, que des chargements attendant à Marseille le premier paquebot en partance peuvent être remis seulement aux destinataires quinze et dix-liuit jours seulement après leur envoi.
Le même vapeur espagnol emporte chaque jour les correspondances à destination d’Europe; le service est fait de façon très régulière, et si j’ai ouï parler d’interruptions de deux et trois jours, les années précédentes, je n’en ai pu constater une seule pendant mon séjour ici.
Voici quel est le fonctionnement des postes à l’intérieur du pays. Pour les ports de la côte, les départs de Tanger sont assez fréquents et le service est aussi assuré par vapeurs ; il n’en est pas de même avec l’intérieur, et notamment avec Fez et Méquinez, El-Ksar et Tetouan. IL n’y a pas d’autre moyen de correspondance que celui de confier les sacs de dépêches à des piétons.
Des Marocains, secs, nerveux, musclés, habitués à la dure et vivant de peu, assurent le service : on les nomme des « rakkas » ; ce sont des gens bien dignes de figurer
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dans l’histoire à côté des coureurs de Marathon. Le labeur qu’ils effectuent tient du prodige, en effet. A peine vêtus, munis de ces vareuses imperméables, qu’endossent les marins pour se préserver des embruns, afin de garantir les correspondances contre l’humidité, ils n’ont comme arme qu’un seul bâton noueux, bâton qu’ils emploient le plus
L’arrivée au camp de l’Ambassade de deux Rakkas.
souvent comme soutien des bras, jetés en arrière sur les épaules ; ces rakkas mettent trois et quatre jours seulement à franchir les 250 kilomètres qui séparent Fez de Tanger.
Par beau temps, ils couvrent le parcours plus rapidement encore; il est vrai qu’ils marchent jour et nuit, ne s’arrêtant que quelques instants dans les nzalas pour
y prendre un café ou y manger une galette d’orge. Que Ton veuille bien se souvenir qu’il n’y a ni routes ni ponts au Maroc, mais seulement des pistes souvent détrempées, des rivières nombreuses à courant rapide et on avouera que ces rakkas sont bien une classe d’hommes tout à fait extraordinaires. Il est juste de dire qu’ils touchent généralement une grosse paie relative, 60 francs en moyenne par voyage à Fez.
La poste française a des bureaux à Arzila, Larache, Salé, Rabat, Casablanca, Mazagan, Saffi et Mogador sur la côte; à Tetouan, El-Ksar, Fez et Fez-Mellah, Mequinez et Marrakech dans l’intérieur.
La poste allemande, de création plus récente, a prospéré rapidement, grâce” aux sacrifices consentis par le gouvernement et à l’esprit de méthode qui caractérise nos voisins d’outre-Rhin. Payant mieux ses rakkas, organisant des départs plus fréquents, obtenant une plus grande rapidité dans la transmission des courriers, de Laveu de tous, même des Français, la poste allemande est des plus prospères (1). Sans doute, ce n’est pas là un des moindres efforts déployés ici par l’Allemagne pour s’implanter dans le pays, elle aussi, pacifiquement.
Je ne voudrais peint terminer ce rapide exposé du
1. Dédié à ceux que les chiffres intéressent : remarquons toutefois que les guichets allemands ne sont ouverts que depuis 1900, alors que les nôtres sont de beaucoup antérieurs.
Les statistiques officielles de la poste allemande établissent, pour 1903, un total de 726.100 lettres arrivées ou parties: or, ce total atteint 1.125.221 pour la même année, selon les statistiques des bureaux français au Maroc! Nous dépassons donc Y Allemagne ; sommes-nous, cepen-
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fonctionnement des postes au Maroc sans en rappeler les origines.
C’est un Français, M. Gautsch, commerçant au Maroc, qui a établi le premier service postal régulier entre Fez et Tanger. En 1893, le gouvernement français priait M. Gautsch de lui céder ce service afin de le faire gérer par l’Administration des Postes. M. Gautsch s’exécuta de bonne grâce. A la même époque, l’Angleterre et l’Espagne suivaient notre exemple; en 1900, l’Allemagne créait ses offices postaux. A part leurs bureaux de Tanger, les postes anglaises et espagnoles ont cessé de vivre mettant en seule et directe concurrence notre pays et l’Allemagne.
Une supériorité nous reste : celle de notre câble vers Oran et Marseille, posé depuis juin 1901, doublé maintenant^ par celui de Tanger à Cadix, vers Bordeaux et Dakar. Le câble espagnol — quelques kilomètres — est depuis deux ans abandonné, et le câble anglais, avec un tarif de 0 fr. 75 par mot, éloigne toute concurrence. Nous n’avons qu’à persévérer dans cette voie : les
dant, en progrès ? l’année 1904 accuse 1,237.056 expéditions ; l’augmentation est assez sensible.
D’ailleurs, si l’on s’en réfère à la vente des timbres-poste, nous constatons :
En 1902, 48.465 francs ; en 1903, 52,579 francs ; en 1904, 55.994 francs.
Pour 1905, le premier semestre est seul établi : il donne 29.255 francs : contre 21.727 francs pour les six mois correspondant en 1904.
L’augmentation est encore plus sensible pour les mandats : 1.795.330 francs, en 1903, et 2.481.148 francs en 1904, à l’émission ; 705.618 francs en 1903, et 1.249.762 francs en 1904 pour les paiements
communications rapides, postales et télégraphiques, sont pour beaucoup dans la pacification d’un pays, dans la conquête morale et économique des indigènes.
Sur ce champ de bataille, du moins, ne nous laissons point battre par l’Allemagne. Il importe que les Marocains, qui, de plus en plus, affirment le besoin qu’ils ressentent à leur tour de correspondre, prennent l’habitude de jeter leurs lettres dans les boîtes françaises. C’est une sorte de protectorat que nous exercerions ainsi; il serait a souhaiter qu’il embrassât le plus de personnes possible.
Ruines du Dar-maglizen, à Fez, écroulées dans le ravin de l'oued ez-Zittoun.
SOUS FORME DE CONCLUSION
SOUS FORME DE CONCLUSION
J’ose espérer que, parvenu aux dernières pages de ce volume, le lecteur aura du Maroc une notion suffisamment exacte et complète.
Pays d’avenir, avec ses plaines fertiles, ses pâturages immenses, toutes ses autres richesses (forêts et mines), impossibles encore à évaluer, mais certainement considérables, le Maroc est resté un pays fermé depuis des siècles aux influences extérieures, un peu par l’indifférence ou les craintes jalouses des nations européennes, beaucoup grâce au fanatisme irréductible de ses habitants .
Mais précisément, de constituer un vaste champ de travail â l’activité de l’ancien et du nouveau monde, d’avoir conservé intactes à la fois ses capacités de production et d’absorption, â une époque où le sol et le sous-sol de la terre entière ont été labourés, fouillés, exploités, à une époque aussi de surproduction uniververselle, le pays de « l’Extrême-Occident » se trouve désigné impérieusement aux invasions prochaines.
Comme pour les précipiter, le Maroc, par de regrettables incidents, que multiplient le désordre et l’anarchie de ses populations et de son gouvernement, contraint l’Europe à fixer sur lui ses regards. Et l’Europe se persuade de plus en plus de toute l’ironie d’une politique qui l’a lancée à la conquête des antipodes, alors qu’il se trouvait tout près tant de lauriers à cueillir, tant de moissons à récolter.
C’est devenu une obsession : on a uni les flots des Océans opposés pour abréger les voyages vers les Indes ; on a transpercé les montagnes par des souterrains de vingt kilomètres de longueur pour décupler les échanges; on parle sérieusement de cheminer sous les ondes pour unir par le rail les puissances continentales à la dominatrice des mers. Comment ne songerait-on pas â souder l’Europe à l’Afrique, en dépit du détroit de Gibraltar, deux fois moins large que celui du Pas-de-Calais !
Et la France aussi, entraînée, comme malgré elle, dans cette politique des réalisations, s’interroge, inquiète :
— Le Maroc est-il destiné à devenir la proie d’autrui, le fief d’adversaires? Mais c’est impossible! Il est si près de moi que rien ne m’en sépare, ni mer, ni fleuve, ni montagne. Bien plus, ses sujets sont un peu mes sujets. Certaines de ses tribus deviennent par intervalles mes tribus ; nombre de ses fils fécondent de leur labeur le sol de mon Algérie. Que de familles de celle-ci possèdent de leurs membres dans les plaines et jusque dans les villes de mon voisin ! Les chorfa (1) viennent chez moi, comme