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CHAPITRE I

La frontière franco-marocai ne.

En 1845, après les victoires de notre armée d’Afrique sur les troupes réunies de l’Emir Abd-El-Kader et du Sultan Abd-Er-Rhaman, un traité fut signé entre la France et le Maroc de façon à délimiter les possessions des deux États : une frontière, précise dans la région maritime, des plus vagues au Sud, à travers ces pays qu’on appelait pittoresquement alors la région des fusils . Des négociations récentes ont complété l’oeuvre de 1845, si bien qu’aujourd’hui sur plus de huit cents kilomètres, il existe une frontière algéro-marocaine . Avant de pénétrer le mystérieux Maroc, il n’est pas inutile sans doute de parcourir ces terrains de bornage, d’autant que leur pittoresque est aussi intense que varié.

Dans le sud, c’est la voie ferrée d’Aïn-Sefra vers Figuig et Bechar, qui fait successivement passer sous les

regards du voyageur les panoramas enflammés du Sahara Marocain.

Nous voici donc confortablement installés dans un wagon-salon en gare d’Aïn-Sefra. Une oasis minuscule aux dunes couleur de safran “ Aïn-Sefra”; c’est déjà un émerveillement des yeux que ce spectacle tout oriental dont on jouit trop peu au royaume de Fez. Mais nous avons quitté la petite ville aux sources jaunes (Aïn, source; Sefra , safran, jaune) et la voie déroule son double lacet d’acier au milieu d’un plateau presque désertique. Un premier arrêt à Tiout, un Ksar renommé pour ses vignes, ses vergers, sa rivière qu’un barrage naturel transforme en une superbe pièce d’eau où viennent baigner les pieds de palmiers gigantesques et se mirer toute une végétation digne des tropiques. Tiout m’a laissé le plus délicieux souvenir; c’est un paysage d’Islam, une de ces visions de paradis coranique où, dans les prairies fertiles, sourdent les sources et s’épanclent les rivières claires.

Et le train reprend sa marche : ayant franchi sur un pont métallique l’Oued Sefra, il monte par des lacets nombreux une rampe escarpée dans un col désolé afin de gagner la plaine des Moghars.

Ici le décor change : on approche du grand désert ; les oasis se font riantes. Et le rail de s’enfoncer vers le Sud, laissant loin vers l’Est Moghar Talitani qui vit naître le fameux brigand Bou Amama tandis qu’il traverse le Ksar de Moghar Foukani, aux murailles écroulées, aux minarets branlants et la palmeraie aux troncs ridés, antiques vestiges d’un autre âge.

La palmeraie de Tiout.

LA FRONTIERE FRANCO-MAROCAINE

La voie s’engage maintenant dans une gorge resserrée, le dédié des Moghars, parsemée ici et là d’immenses blocs errants, témoins de cataclysmes préhistoriques ou diluviens ; le regard s’étend ensuite sur des montagnes aux flancs arides et déboisés dont il entrevoit les profondeurs par l’échancrure du col de Founassa ; plus près, la pittoresque “ Montagne Verte ” vous intrigue de ses reflets de cuivre et d’émeraude jusqu’à l’arrêt de Djenien bou-Resg.

Ce sont alors des steppes et des dunes de sable, égayées parfois de quelques touffes de r’them , aux blancheurs parfumées ; c’est déjà le désert, le pays de la soif et du sirocco brûlant. Qu’il vienne à souffler, ce vent de fournaise, et nous n’en serons pas gravement incommodés, car le chemin de fer nous épargne la fatigue ; mais comment ne pas plaindre ceux qui, avant nous, durent en subir les bourrasques.

Le sirocco ! Est-ce une brise plus violente qu’une autre, est-ce un vent plus brûlant?

Sa violence est si grande que les tentes les plus solidement campées ne résistent pas une minute à ses assauts ; sa brûlure est telle que les plus courageux, les yeux injectés de sang, la bouche desséchée, ne peuvent parvenir à desserrer les lèvres, sans force même pour prendre un breuvage réparateur. Ce qui fait pourtant du sirocco le plus cruel fléau des déserts marocains, c’est qu’il n'est pas seulement un feu, mais une muraille épaisse, infranchissable, de sables en mouvement. Cette muraille se dresse comme un obstacle, enveloppe tout d’un voile si opaque qu’il est impossible de se guider, la

vue la plus perçante ne parvenant pas a distinguer quoi que ce soit â un mètre de distance. Et ce sable impénétrable vous pénètre, envahit vos paupières, vos narines, . vos oreilles, entre dans vos dents, se mêle â votre nourriture pour achever de la rendre immangeable, â votre breuvage déjà trouble ; il s’attache à vos cheveux, se colle à votre front, à vos joues, aux commissures de vos lèvres, avec la sueur qui coule abondante sous les effets d’une température de 48 et 50 degrés.

Par grâce, les solitudes aujourd’hui sont vites franchies, car voici la vallée de l’oued Dermel, Duveyrier et plus loin, quelque peu vers la droite, se dressant vers le ciel, les pics élancés des monts de Figuig.

Le Figuig, c’est exactement la réunion de neuf Ksour (1) (villages fortifiés) dont chacun a ses jardins, ses palmiers, ses champs d’orge ; le territoire ainsi occupé comprend une superficie d’un millier de kilomètres carrés. Toutefois, cent kilomètres carrés environ constituent seuls l’ensemble habité de Figuig, la muraille en pisé, ou terre séchée, n’enfermant même qu’une sorte de quadrilatère irrégulier, mesurant sept kilomètres dans sa plus grande longueur sur trois et demi de profondeur.

Le rempart, muni par intervalles de grosses tours carrées, également en pisé est en ruines : elles sont partout les mêmes dans ces Ksour du Sahara marocain, comme dans les Kasbahs de l’Est et du Sud-Ouest, ces ruines de

1. Ces ksour sont à l’Est : El Hammam Tahtani, El Hammam Foukani; au Nord : El Maïz Tahtani, El Maïz Foukani, Ouled Sliman, ElOudaghir; à l’Ouest : les deux ksour d’El Habid Foukani et Tahtani, du; L’a, t e Sud-Oue^t : Zenaga, la capitale de l’oasis

LA FRONTIERE FRANCO-MAROCAINE

pisé, dérobant aux regards les activités d’une population nombreuse et ressuscitant elles-mêmes chaque jour, aux heures crépusculaires, dans l’apothéose la plus lumineuse d’un coloris de feu.

Le site est merveilleux, incomparable : trois chaînes de montagnes ( djebel ) le djebel Grouz, le djebel ben Saïecl, le djebel Maïz, l’entourent de leurs pittoresques sommets

Zenaga, le plus important des ksour du Figuig.

au Nord, découpant l’horizon de leurs brusques arêtes; loin vers l’Est, se profilent les crêtes, neigeuses l’hiver, des Beni-Smir, tandis qu’au Sud une succession de collines brunes lui font un bouclier de rochers. Au fond de ce cirque, dominé par ces faîtes de cinq et six cents mètres, des sources coulent, des rivières serpentent, des moissons grandissent. Les dattiers, formant le ghaba de Figuig, élèvent leurs frondaisons de palmes aux lourds régimes, dont les fruits mûrissent facilement, abrités des vents

froids du Nord par ces monts élevés qui couronnent l’oasis.

Tel est le cadre où vivent dans le recueillement de l’Islam près de quinze mille âmes ; seuls troublent le silence de ces lieux les appels à la prière, ces sons lugubres et plaintifs que répandent avant l’aurore, au milieu du jour et vers neuf heures du soir, les nfirs (1) des veilleurs de la mosquée.

Quels que soient le charme et la mélancolie d’un tel lieu, il faut savoir s’en détacher ; la frontière marocaine s’imprécise de plus en plus vers le Sud ; pour la retrouver et continuer notre voyage au Maroc, force nous est de remonter vers le Nord. Je n’abandonnerai point pourtant la région de Figuig sans faire une excursion rapide à ces étranges vestiges d’un passé mystérieux, les stations de Pierres Écrites du Kheneg Tachtoufelt, entre Ich et Figuig.

Les Hadjra Mektouba, ou pierres écrites sont assez fréquentes dans le pays des Touareg Aclzger comme dans le Sud de la province d’Oran : c’est toutefois au Maroc et, sur la route qui y conduit de POranie, que l’on en rencontre les plus singuliers spécimens. Quelle que soit leur situation géographique, ces inscriptions se diversifient en ce que les figurations des unes sont gravées sur la surface verticale de rochers gréseux, véritables marches d’escaliers de Titans, dont le long alignement se poursuit, en formant ces étranges murs géants naturels, appelés delaa, tandis que celles des secondes sont incrus-

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