‹ Le Maroc pittoresqueChapitre 8 sur 29 · P0RT-SAY-SA1DIA · texte numérisé non relu

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gée au milieu de la face Ouest, elle ne renferme à l’intérieur que des tentes éparses, quelques broussailles et les traces manifestes d’un campement récent de plus grande importance. A huit jours de date, en effet, j’aurais trouvé là la mehalla du sultan ; elle est en route, emchî cl bled , pour maintenir le Prétendant qui, allié désormais avec Bou Amama, razzie les tribus, mitraille les villes, comme Aïoun Sidi-Mellouk, et demain occupera Oudjda.

Et le caouah servi, en l’absence du pacha (gouverneur militaire opposé à caïd, gouverneur civil), Sidi el Adjenan, parti guerroyer dans les Beni-Snassen, son kalifat, le caïd Abdallah, nous accueille avec la plus parfaite amabilité. On cause le moins possible des évènements de l’heure. Il m’est impossible de nier, en effet, que bien pauvre est l’armée du Sultan, dans cette partie du Maroc, bien puissantes les troupes du Prétendant, servies utilement par une artillerie de montagne. Toutefois, n’ayant pas négligé de faire expédier en sûreté, par barque, sur Tanger, les petites économies faites, pacha et caïd envisagent sans trop d’appréhension l’avenir. Les gens du maghzen sont résignés et comme je demandais à Pun d’eux, le fameux Er-Roukina, pourquoi il abandonnait la lutte :

— Il n’y a plus d’herbe! me répondit-il, voulant m’exprimer ainsi l’extrême dénuement des fidèles d’Abd- El-Aziz.

J’ai retenu l’expression pour son charme dénué d’artifice et son poétique réalisme.

La résignation n’est pas si grande dans les tribus d’alentour, dans ces plaines riches et fertiles, plus qu’au-

cime plaine d’Algérie; les labours ont été rares, car feraient la récolte trop probablement ceux qui n’auraient pas semé. Et ces pauvres Oulad Mansour, ces pauvres Béni Snassen, sans cesse entre l’enclume et le marteau, je veux dire les troupes du Sultan et les armées du Prétendant, n’ont pas une minute de tranquillité. Razziées aujourd’hui par l’un, elles razzieront peut-être à leur tour demain, pour après-demain être à nouveau razziées encore. Chaquerazzia, c’est d’ailleurs une perte d’hommes et quelques têtes salées transportées à dos de mulet et exposées soit aux murailles d’Oucljda et de Fez, soit aux tours de Taza. Et pourtant, bien que beaucoup parmi ces tribus désirent le repos, souhaitent un travail exempt d’inquiétudes, je ne crois pas qu’elles soient déjà prêtes â accueillir favorablement le roumi qui viendrait à leur secours pour rétablir l’ordre, quand bien même ce roumi serait un français.

En attendant la préparation des tadjinn de poulet au piment et aux aromates, que l’on va bientôt nous servir, le caïd Abdallah nous fait visiter l’enceinte de la lcasbah. Il sait que je suis un lettré de Paris et m’autorise volontiers â me servir de ma machina , ma jumelle photographique. Nous passons à travers la cour immense et voici des prisonniers chargés de chaînes; l’un d’eux est mort hier dans cette case de terre sèche et reste encore enchaîné avec ses compagnons de captivité. Je presse le pas.

Yoici une quantité considérable de sacs de farine; mais au toucher, ils sont durs comme des blocs de pierre.

— Ah ! me dit Abdallah, il y a eu beaucoup d’orages,

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ces jours-ci, et nous n’avons rien pour mettre ces sacs à l’abri. Mais le Maghzen est riche ; il paiera....

Que leur importe à eux-mêmes, en effet, puisque « le maghzen est là » et que — c’est le serviteur du pacha qui me l’assure — les Français ont prêté beaucoup d’argent au maghzen !

N’empêche que si cette insouciance est générale et si les pluies d’orage se renouvellent, un nouvel emprunt, la guerre aidant, sera tôt nécessaire.

Nous rentrons chez le kalifat. Inutile de retracer les services du repas traditionnel... ni les ultimes hoquets réglementaires. On cause et, à mon grand étonnement, ce sont des invitations â m’établir dans le pays.

— Tu vois, nos terres sont fertiles, je te les céderais volontiers.

— Quand?

— Quand je serai certain qu’elles sont à moi.

Ceci dit pour montrer tout â la fois le bon vouloir des Marocains et la constitution foncière indéchiffrable du pays, rendant impossibles toutes transactions, partant toute pénétration pacifique, tant qu’un agent consulaire de France ne sera pas là pour authentifier les actes.

Et la conversation reprend :

— Tu as vu nos farines perdues et nos orges mouillées; si tu venais ici, tu nous construirais un vaste abri pour tout cela et nous te paierions...

Et puis, la Moulouïa est un grand fleuve ; elle a toujours beaucoup d’eau ; on pourrait faire un barrage et irriguer toutes ces plaines, et alors argent beaucoup : fl o u ss besef.

J’étais quelque peu décontenancé; je me remémorai mille et une conversations avec nos nomades algériens, avec nos Kabyles du Djurjura et nos Ksouriens du Sud.

Quelle mentalité différente ! Des Arabes travailleurs, sachant le prix des choses, appréciant l’importance des irrigations et projetant sérieusement des contrats d’as-

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sociation pour l’établissement cle travaux sur leurs rivières.

Ce Maroc, où je me trouve, malgré sa parenté étroite avec tout le monde cle l’Islam, présenterait-il des caractères si opposés avec lui? J’avouerai qu'il ne faudrait

Intérieur de la Kasbah de Saïdia. (Au milieu, la prison ; au fond, les sacs de farine avariée.)

pas juger de tout le Maroc par ce coin de notre frontière ; on ne le verra que trop par la suite. Seulement, je me félicite d’avoir pu, ici même, toucher du doigt le pourquoi et le comment de semblable métamorphose. La leçon est bonne à retenir; l’exemple est utile à suivre.

Un murmure que j’ai entendu toute la matinée, à

mon approche des tentes ; d’où les enfants accouraient pour me saluer au passage, le chuchotement d’un nom, toujours le même, pendant plus de trente kilomètres, de douar en douar, serait peut-être le mot de l’énigme. Voyant un roumi à cheval parcourir le pays, tous et chacun ne savaient que dire en m’abordant : « Msieu Say ! Bonjou, Msieu Say ! »

Et, de fait, on doit le reconnaître, si j’ai pu en toute sécurité franchir la frontière, si demain, je peux parcourir impunément les terrains des Kebdana farouches, c’est que depuis quatre années, sur les bord de l’Oued Kiss, un Français, M. Say, a établi son camp, fait travailler les indigènes, les paie, a rendu possibles les échanges commerciaux et, de proche en proche, est devenu l’ami, presque l’associé en définitive des agriculteurs de la plaine, des éleveurs de la. montagne, voire des marins bocoyas du Rih si redouté.

Je n’en dirai pas davantage, mais je reste convaincu que si l’on a raison de prêcher la pénétration économique du Maroc, voici quatre années qu’elle fournit des résultats tangibles dans ces régions du Moghreb oriental. C’est de la multiplication progressive sur tous les points de la frontière de terre et de mer d’entreprises audacieuses et persévérantes, comme celle de Port-Say, que l’on doit attendre la pénétration pacifique et définitive du vieil empire du Moghreb.

La nuit est venue. Je vais m’étendre sur la natte tressée d’alfa que vient d’apporter le kalifat. Demain, nous remonterons la Moulouïa pour gagner Charrar, à travers les Kebdana, fidèles alliés du Prétendant.

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