‹ Le Maroc sans les bochesChapitre 13 sur 21 · LE PACHA DE FEZ · texte numérisé non relu

LE PACHA DE FEZ

Sans doute, ce ne sera plus le Maroc fermé d'il y a vingt ans ! quand Chevrillon, Loti, ne s'y aventuraient que dans le cortège d'une mission diplomatique, protégée, du Sultan. Encore moins, le Maroc du R. P. de Foucaut ou du marquis de Segonzac... L'ère du mystère est près d'être révolue. Nous ne connaîtrons plus la sensation de fouler la

piste vierge de pas mécréants, de contempler des sites éternels et des monuments millénaires, survivants des siècles et des siècles, croirait-on, poilr le seul regard d'un écrivain nomade, jaloux de perpétuer sa vision intacte. Ecoutez Loti :

— « O Moghreb, sombre, reste, bien longtemps encore, muré, impénétrable aux choses nouvelles, tourne bien le dos à F Europe et immobilise-toi dans les choses passées. Dors bien longtemps et continue ton vieux rêve, afin qu'au moins il y ait un dernier pays où les hommes fassent leurs prières.,.

(( Et qu'Allah conserve au Sultan ses territoires insoumis et ses solitudes tapissées de fleurs, ses déserts d'asphodèles et d'iris, pour y exercer dans l'espace libre l'agilité de ses cavaliers et les jarrets de ses chevaux, pour y guerroyer comme jadis les paladins, et y moissonner des têtes rebelles. Ou' Allah conserve au peuple arabe ses so?iges mystiques, son immobilité dédaigneuse et ses haillons gris ! Qu'il conserve aux musettes bédouines leur voix triste que fait frémir, aux vieilles

LE MAROC s'ouvre III

mosquées, V inviolable mystère, et le suaire des chaux blanches aux ruines.,, » -

On ne peut chanter mieux. Mais un peuple ne vit pas de têtes coupées, en tournant le dos à la civilisation irrésistible.

André Chevrillon, aussi, s'était complu, dans r ombre de Fez, à Vidée du crépuscule définitif de F Islam, Mais il a médité, oii Loti se contentait de rêver, de s'abîmer dans une contemplation des ruines, bercé d'un pieux murmure des foides^ ou de quelque flûte berbère ; l'historien, le penseur a réagi ; après avoir connu l'attrait, le charme engourdissant des ruelles sans soleil, des « cimetières où les Fahsis aiment à venir s'asseoir au crépus cide avec des roses », il s'est repris : .

« Ici, vraiment, la mort a commencé... Il est clair qu'on n'y connaît plus l'élément vital d'une société: l'effort. A cette immobilité des corps qui se pelotonnent dans les burnous et s'accroupissent par milliers, du matin au soir, sous les sombres murailles militaires du

passé, correspond la léthargie des âmes... Qu'on se penche sur ce monde, dont les rigi^ dites farouches semblent si belles quand on songe aux fiévreux labeurs sans âme, aux bruyants ébats de nos foules, et Von reconnaîtra r odeur qu'il exhale. Il a la majesté du cadavre, et V artiste ne voit rien d'abord que cette majesté. Avant de savoir, on désire passionnément que jamais industriels et locomotives d'Europe ne viennent violer de tels silences, tant d'immobilité millénaire, que Fez ne soit jamais ce qu'est le Tanger d'aujourd'hui, avec ses affiches criardes et tout le charivari rastaquouère dont les vrais musulmans s'écartent, réfugiés dans le souvenir des âges antérieurs et la blanche paix hautaine de leur kasbah. J'ai souhaité que dans l'univers enlaidissement de la planète par la civilisation du type industriel que nous appelons la civilisation, ce pays-ci demeurât intact... ))

Oui, le souhait artiste d'André Chevrillon se confondait avec la nostalgie médiévale de

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