‹ Le Maroc sans les bochesChapitre 16 sur 21 · LE MAROC S OUVRE · texte numérisé non relu

LE MAROC S OUVRE

face polie. Il n'y a pas de silence dans un pays surpeuplé oîi tant de générations^ de machines, dHnstrumeîits , lui disputent la place. Car, le silence existe,,. Ne souffre-t-on pas, pour lui, de tels éclats de voix insolites, irrespectueux, qui sonnent faux, dans le profondeur des bois, parmi les ruines, à travers des demeures vétustés,,.

Entre Fez-Bâli et Fez-Eljedid, le quartier de Bou Jeloud, avec un Palais Impérial, des campements vagues, qui sépare et relie les deux villes, subit, à peu près seul, les atteintes de l'occupation étrangère...

« Comment se rassasier de ces champs du silence et d'abandon ?... » écrivait Chevrillon.

L'esplanade de Bou Jeloud a bien un peu changé :

« Pierraille, poussière, décombres, étendues muettes, »

où viennent camper les nomades... C'est cela, un peu, encore. Et nous retrouvons,

contre les hautes murailles crénelées^ des jongleurs^ le charmeur de serpent, le conteur gesticulant dans un cercle attentif. Mais là où le voyageur dHl y a dix ans n^ osait descendre de cheval, s'attarder :

« Notre présence nest tolérée que si nous passons, »

nous stationnons impunément. Les rangs se creusent pour faire place à l'étranger, et les bateleurs n'ont garde de commencer par lui leur quête, entre deux exercices.. :

« Sublimes terrains vagues. Je m'y arrête et chaque fois longuement. Si je ne pouvais emporter d'ici qu'une seule image, c'est bien celle-là que je choisirais, Grandeur désolée, muettes suggestions du passé légendaire... ))

Or, les autos, sans cesse, évoluent à travers cette populace, parmi les mules, les chevaux, prenant les « tournants » impossibles, de Bob Segma à la Machina et à la Kasbah !

LE MAROC SOUVRE 121

C'est r école supérieure du chauffeur.

D'ailleurs ils n'iront guère plus loin que Bou Jeloud, oii la Résidence générale occupe l'ancien palais du Sultan — quand le général Lyautey monte à Fez.

Mais ce n'est encore qu'un campement de quelques semaines.

Les trompes des autos, le mouvement des plantons, les bureaux militaires et civils, le tac tac des machines à écrire, évidemment, troublent les merveilleux jardins. Pas autant qu'on l'imaginerait... Ces Palais ont été aménagés pour une vie intime nombreuse, avec une garde, un harem, des esclaves, des serviteurs, un entourage considérable... Les hôtes actuels n'emplissent pas ces cours démesurées ; c'est un voyage que de traverser le long cloître de Dar Bâtha, réservé au Cercle des officiers. Et si quelque va-et-vient précipité des uniformes français peut offusquer le délicat silence de ces jardins, endormis dans leurs compartiments symétriques, ce n'est pas pour longtemps. Le calme reviendrait vite... Et, malgré tout, persiste la

séculaire torpeur musulmane^ rythmée^ ici, étrangement, par le grincement d^une très ancienne roue, dhine noria inépuisable, qui monte Veau d'un canal dans un autre. Au nom de Bou Jeloud, à l'évocation de ce décor oriental de fleurs et d'arbres enclos dans leurs cadres de faïence, c'est une vasque au jet bouillonnant, c'est surtout la vieille roue noire, aux caisses d'eau basculantes que j'entends, qui accompagne de son gémissement sans fin les conversations de la popote voisine, — inoubliable ; il y avait là des camarades qui savaient recevoir, — oui, vraiment...

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PAR LE DÉDALE DES SOUKS. — AU SEUIL DES MOSQUÉES. — DANS l'OMBRE DES MÉ- DERSAS. — LA VIE ENCLOSE. — l'HEURE DU MOGHREB

En un quart d'heure, on peut être loin de cette jeune enclave française ; il suffit de quelques centaines de ?nètres, pour recider de huit ou dix siècles en arrière ; à chaque instant, le voyageur, pour peu qu'il s'écarte de l'itinéraire habituel des Souks et des mosquées, peut prétendre à quelque découverte

personnelle ; sa vue peut se poser où ne s^est point fixé le regard d'un devancier européen, sensation merveilleuse, vierge délice d'une jouissance sans réminiscence aucune de littérature ou de peinture. Oui, la locomotive est là, et le photographe guette. Mais pour longtemps encore il y a du mystère où la curiosité hâtive du passant ne saurait pénétrer...

Les Souks !

On y pourrait errer des années, sans en connaître la profondeur htnomhrable. On prend quelques points de repère, à travers les ruelles inextricables, on adopte quelque boutique, oïl Von se laisse conduire par d'amusants gamins, qui ont vite flairé la vie facile, comme cireurs et pisteurs, et voilà Fez pour tant de promeneurs rapides...

Les Souks de Fez !

Ils ne ressemblent à rien d'autre.

Je songerai à Canton, pour le grouillement populaire, les cris des porteurs, la poussée

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UNE PORTE A MARRAKECH

des mules comme des chaises parmi la foule > Pourtant, rien de pareil. En Chine, les commerçants sont debout, les gens circulent, pénètrent dans les boutiques. Ici, la marche des burnous blancs est comme une coulée de neige, canalisée entre les échoppes où Von n* entre pas ; des caisses à mi-hauteur d'homme, le devant seul ouvert — et qui se referme avec quelle énorme ferraille ; une corde terminée par un nœud pend, de la paroi d'en haut, dont s'aide le propriétaire pour monter sur son estrade, oii il s'installe, — d'apparence, bien indifférent au trafic. C'est une apparence. Les Fahsis sont de rusés et avides négociants. Ces hommes dans leur haute stature, sont là, assis, immobiles, comme des idoles dans leurs niches, au milieu de leurs marchaîidises, comme des offrandes... Ils paraissent si peu soucieux de vendre...

J'aurais voulu donner une vue d'ensemble et je tombe tout de suite au détail, tant chaque alvéole de ces interminables enchevêtrements capte l'attention. Souvent, ce sont des passages couverts d'un treillis de

roseaux, quelquefois, de planches, d'une vétusté indicible, qui ne tiennent plus, peutêtre, que par les toiles d'araignée. Dans ces couloirs si diversement abrités, nulle part la lumière ne tombe la même ; ici, elle croule comme une cascade ; là, suinte comme une eau sur la mousse ; au bout d'un couloir d'ombre, où cheminent des fantômes, c'est une trouée où les gens sont des blancheurs de marbre.

Parfois, à quelque étroit carrefour, monte un cep énorme, dont les bras noueux décorent de branlants logis.

Des poutres qui s'effritent, menacent de choir, des bois dont la sculpture s'émiette, des murs lézardés et chancelants, et ce silence des marchands et la plainte des aveugles sous leurs loques effarantes, tout ce décor d'abandon incroyable et d'humanité affaissée, dans la splendeur de la lumière, — c'est d'une irréalité fantastique.

Tout cela compose la plus prodigieuse nature morte.

O peintres ! Misère de vos palettes» Voici

des jaunes, des verts, des violets, des rouges, qui font à ce ruisseau de neige des rives multicolores. Des tapis, des couvertures, des babouches, des sacoches, des cuirs ouvragés et brodés, des harnais, des selles triomphales, des étoffes, des faïences, mais surtout, des fruits, des fleurs, des légumes, des graines, des herbes, — si artistement disposées... Le raisin, en grappes énormes, les citrons, les piments, les grenades, les olives, les dattes, les figues concourent à de fastueux étalages... Ce seraient des pages d'énumération, cent tableautins savoureux... Fermons les yeux, respirons seulement la senteur qui se dégage de cet entassement de provisions fraîches, d'épices, d'aromates,, des cuisines, du peuple, des bêtes ; et c'est, d'une exquise, d'une ardente fraîcheur, la menthe qui domine, la menthe en bottes vertes, dont la consommation est vaste, pour aromatiser le thé.

(Les immondices, la pourriture des cités d^Islam ? Les voyageurs précédents ne le

croiront guère ? Une voirie combative est venue à bout de F or dure. Elle n'existe plus dans Fez, nettoyée y raclée , balayée infatigablement par une administration indigène, sous le contrôle de notre Bureau de Renseignements) .

Mais ce n'est plus le bouquet viride de la menthe aux éventaires, la vapeur chaude de r infusion des cafés maures.,.

Une traînée d'encens : la Mosquée.

Il faut passer, sans s'arrêter,,.

Le lieu demeure sacré, impénétrable,,.

Les fidèles enlèvent leurs babouches... on aperçoit un bassin de marbre rouge, une fontaine, entre des colonnades, des arcades ogivales, des alignements d'horloges, des lustres.. ^

Des pèlerins embrassent un revêtement de céramique, sur le mur, glissent une offrande, une prière par un orifice de cuivre.,, Elkarouiyin, la plus importante mosm'cc du

Moghreb,.. où se lisent les proclamations au peuple...

On s'est amusé à marchander quelque tapis, quelque bijou, aux éventaires où Von ne demande pas à Vinfidèle d'où vient V argent...

On se promène sans difficulté.

Tout d'un coup, le gamin qui vous accompagne presse le pas, tourne court, ou disparaît.,. L'atmosphère est changée... La ctiriosité vous collerait la semelle au sol, et vous avez hâte de vous éloigner... Quelque chose est dans l'air de rude, de fermé et d'hostile... Cent fois, dans vos courses, vous vous heurtez à ces murs derrière lesquels se passent les choses de l'Islam... A Mouley Idris comme à El andalou, à l'approche de tant de zaouyas qui font de Fez la capitale religieuse du monde musulman occidental, la même impression, la même oppressioji contraint la voix et le regard... On sent le fanatisme muré, le fossé farouche, qui n'est pas près d'être franchi encore...

Et pourtant...

Les Médersas se sont ouvertes^ les Medersas jusqu'ici fermées, — les universités où les tolbas font leurs études coraniques.

Avec un tact précieux, notre compatriote, M. Tranchant de Lunel, a fait céder les portes.

Le chef du Service des Antiquités, Beaux- Arts et Monuments historiques du Protectorat est d'une compétence en art musulman, qui s'est formée de toute une vie de voyages à travers la Chine, l'Inde, la Perse,

Le général Lyautey a su. retenir cette destinée vagabonde,

M, Tranchant de Lunel est chez lui par tout le Maroc.

Les indigènes ne s'y trompent pas. Ils sentent hieii que celui-ci a la baraka — la grâce — d'une initiation lointaine. Ils acceptent qu'il aurait pu naître musidman, M, Tranchajit de Lunel est l'homme des Médersas ; naguère, elles étaient horm, consignées à l'infidèle ; désonnais, elles sont ouvertes :

« Ici nous touchons au seuil du mystère. Une Médersa^ n'est-ce pas pour nous un peu comme le château de la Belle au Bois Dormant. Ne vous offre-t-elle pas le même parfum aimable et vieillot ? Ne contient-elle pas de la légende et du rêve ? Ces portes splendidement massives, ces portes aux lourds marteaux et aux ferrures brunies, ces portes vieilles de six siècles et que, depuis six siècles aucun Européen 71 a franchies, il nous est donné de les entr' ouvrir. Silencieux, ému, le cœur battant un peu, nous les poussons doucement... Elles cèdent... Elles nous livrent passage et que trouvons-nous derrière ? Peu de choses en somme : une cour avec son bassin en son centre, une petite mosquée sur l'un de ses côtés, quelques arcades tout autour ; cependant, à cette vue, notre émotion redouble : car ce peu de chose est immense ; d'une pleine beauté, d'un art complet : car ce peu de chose peut, sans hésitation, être mis en parallèle avec les chefs-d'œuvre les plus incontestés de l'Andalousie au temps des Maures.

« L'art des Médersas n'est pas seulement

im. art de justes proportions ; c^est encore un art parjaitement rationnel ainsi qu'en témoigne rheureuse distribution des matériaux employés. Le sol foulé par le pied des tolbas, les lambris inférieurs soumis au frottement des burnous sont construits en matière dure : sol d'onyx ou de faïence, lambris de mosaïques. Toute la partie basse de la Tour oit Veau doit pouvoir ruisseler librement, se montre à nos yeux comme la grande vasque d'un bassin aux revêtements de céramique. Mais, à mesure que le regard monte, il rencontre les matériaux de plus en plus légers, les ornements de plus en plus délicats. Audessus des zelliges chatoyants et lisses, rayonne toute une floraison de plâtre, du plâtre amenuisé, travail fouillé, aussi souple qu'une dentelle et rappelant les délicieuses fantaisies de ce grand artiste qu'est le givre .Après le plâtre, le regard, montant toujours, rencontre le bois ; le bois de cèdre aux teintes chaudes des corniches avancées et des corbeaux aux fines sculptures. Enfin, plus haut, plus haut encore, de folles avoines

courent sur les tuiles vernissées s'échevelant en fil d^or dans Vazur ardent du ciel.

(( Remarquons-le bien : alors que nous ne voyons dans les musées que les reflets plus ou moins éteints de quelque époque disparue^ nous nous trouvons ici en présence d^un art vivant, La princesse du comte de Perrault n'' était pas morte ; elle n'' était qu^ endormie. De même la Médersa a continué de respirer d'un souffle égal, dans le calme sommeil de rislam. Aujourd'hui, comme autrefois, les tolbas, après avoir laissé leurs babouches sur le seuil, viennent faire leurs ablutions dans la vasque du bassin. Nous les voyons prier à genoux au fond de la mosquée ou encore étudier les Saints livres étendus sur les dalles ; da7is quelque coin ombreux, parfois, un chat maigre, génie familier du lieu, passe en frottant son échine contre les zellijes ensoleillés et sa silhouette s'inscrit étrangement dans r entrelacs des mosaïques. »

Petit à petit, Von se risque à aller sans guide. La pensée n'est plus écartelée, de r Europe quittée à la terre de conquête... Les nouioelles se raréfient, le temps perd^ de sa valeur ; on vit parmi des camarades dont la vie est ici, depuis des mois, des années... On a des journées sans mélange de passé, sans empiétement d'avenir... On goûte pleinement r allégresse de Vazur, la limpidité ineffable des nuits... On sort du cercle officiel... On pénètre dans quelques intérieurs. On dîne chez le riche marchand qui a passé la mer, jusqu'à Londres... Et Von comprend, peu à peu, cette existence close... On attend que Vhôte ait « fait le chemin », préveîiu le gynécée. Dans le patio de marbre, d'eau, de fleurs, de colombes énamourées, il ne reste que les noires esclaves...

— Vous avez mangé le mouton avec vos doigts ?

Et ce mouton, ainsi cuit, est délectable, et ce n'est pas si dégoûtant de manger avec les doigts, lavés à chaque service...^

Oh ! que je ne vous raconte pas le menu

arahe : il est dans toutes les relations de voyage. Ce qu'il faut goûter ici, c'est d'être retranché du monde, parfaitement emmuré, n'ayant de vue que par en haut, vers le soleil, les étoiles...

Mais les terrasses ?

Ah I cela pourrait durer des pages et des pages...

Et puis, relisez Loti. Il a tout dit, de ce désert des toits, soudain peuplé, au crépuscîde, de toutes les femmes de la ville ; les captives font leurs tours de préaux aériens : toute la journée, on n'a vu que les burnous de laine pâle, à travers la ville, blême, et voici que chaque compartiment des toitures est hanté comme une boîte de jouets, de créatures bariolées, — une floraison subite, comme des jardins suspendus, des femmes aux accoutrements de toutes couleurs, des marionnettes aux gestes gourds, qui se dressent

quelques instants, puis retombent dans leurs tiroirs... Brève apparition du couchant, qui se décolore avec la minute oii le soleil cesse de dorer les pierres blêmes, d'allumer la poterielvernissée des minarets...

C'est V heure du Moghreb...

La flamme blanche est hissée, et le muezzin, — le mouedzen — pousse son appel farouche à la prière.

— Allah Akbar...

qui ricoche de mosquée en mosquée.

— Allah Akbar...

Déchirem^efît lugubre à nos oreilles, accoutumées au carillon des cloches, aux mélancoliques angélus, si doux à comparer avec ces âpres voix hurlantes qui n'ont plus rien d'humain, percent l'étendue comme des sirènes de bateaux à travers la tempête.

— Allah Akbar.

Fuyons la lividité brusque du Moghreb, l'heure blême où, pareils à des fantômes, les

Fahsis cheminent^ s' éclairant de la haute lanterne à coupole ouvragée — sur le modèle ancien^ aujourd'hui découpée dans le fer blanc d'une boîte de conserve ou d'une touque à pétrole...

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AU MELLAH. — LA ROMANCE QUI VIENT DE FRANCE. — LE DAR BEN DAOUD. — LA BOUTIQUE DU RELIEUR.

Quelques centaines de mètres, et nous sommes à des siècles et à des lieues du pays musulman... Les fantômes blancs se sont évanouis y les minarets se sont tus, le décor s'est retourné... Voici des maisons ouvertes sur la rue, avec des boutiques, des escaliers, des fenêtres, des balcons, tout un quartier d'Extrême-Orient, aux audacieuses couleurs.

Contraste de la plus extrême violence y — avec la monotonie sévère de la foule voisine,,, C^est le Mellahy dix mille juifs, le ghetto adossé aux murs et au. parc du Palais... Calottes noires, lévites noires, babouches noires des hommes... Voici des femmes, une multitude de femmes, aux visages découverts, des femmes aux bras nus... Elles circulent en robes éclatantes, chargées de colliers, coiffées d'une mitre de soie rigide, serrée autour du front d'un bandeau, d'une couronne de bijoux... Des femmes, des jeunes filles, — des enfants richement par es.. \ Et le grouillement de la misère, aussi...

Le Mellah...

Par toutes les capitales marocaines, c'est le même lot toléré d'Israël, mais nulle part plus réprouvé qu'ici, au bout de la ville sainte... Cependant, ici, l'on respire, dans les douceurs de la rue accueillante. La protection française s'est ajoutée à celle, quelquefois insuffisante, du Sultan. Naguère, l'entrée du Mellah était souillée de l'ordure musulmane, le pourtour encombré, comme

muré de cadavres et de charognes de hêtes. Tout cela a disparu y et c'est dans le Mellah que se logent les jnagasins européens y — ou plutôt coloniaux...

Je pourrais m' attarder dans le souvenir d'heures curieuses à telle ou telle' porte ; nous avons déjeuné à la juive , chez le grand négociant, les femmes debout,, massives et douces, buvant avec F invité le vin de l'hospitalité, les bras passés sous le sien ; des musiciens jouaient des airs arabes, alternant avec la musique hébreuse, d'une somptuosité passionnée, après quoi ceux-là n'étaient plus que d'indésirables charivaris ! Aussi, nous avons conversé avec le grand rabbin, à la longue barbe blanche, que l'on nous dit bigame, le dernier de la tribu, dans ce cas, autrefois régulier chez les Israélites marocains.

Mais j'ai hâte d'arriver là-bas, au bout du Mellah, à la Place du Commerce...

Bien banale, pour beaucoup...

Des cafés, restaurants, concerts, disons le

moty beuglants, ' — avec leur public de coloniaux... Je n'en avais pas vu encore y à V intérieur de Fez... Je les retrouvais y tels que dans un autre empire du monde... Ici y ils étaient mobilisés... Ils avaient les accents de nos terroirs méridionaux... Ils faisaient terrasse par groupes de pays... Ils avaient des plans de colonisations naturellement... Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que, dans la foule des territoriaux involontairement émigrés, il en est qui sont capables de rester... Ils étaient, d'ailleurs, pour l'occupation pacifique. Seul, un habitué, menaçait d'abattre demain tout ce qu'il avait épargrié la veille ; c'était un civil revenant de la chasse, très monté contre les perdreaux, qui ne tenaient pas...

Le soir c'était plus colonial encore ; sur une courte estrade, une robe rouge succédait à une bleue ou à une noire, des chanteuses poussant des romances qui venaient de France...

Nous écoutions- du dehors, et ne voyions

qu'en partie « Vartiste lyrique » annoncée à V extérieur. Mais elles sortaient pour quêter.

J'étais avec quelques officiers^ rapides et sûres connaissances que Von fait à quelque poste d'Extrême- Asie et que Von retrouve, quinze ans après, à quelque conquête d'Afrique,

Savoureuses et fiostalgiques amitiés, oii se suppriment le temps et les lieux, tout de suite renouées, par quelque souvenir commun de la brousse ou du bled, d'une étape à la popote accueillante, ou d'une randonnée à cheval, d'une navigation sur quelque raffiot de la Méduse, d'une « Fluviale » française ou d'une chaloupe a7inamite. Nous nous disions bonsoir, quand un de mes cofnpagnons me pria de rester encore :

, — Lisez ceci.

Je lus :

« Mon petit Hejtriot,

« Je t'ai aperçu hier... Malgré les galons qui se sont ajoutés, fai reconnu mon souslieutenant d'il y a quinze ans... N'auras-tu

pas peur de revoir ta Mariette, — étoile de Caf-conç\ chez les Bédouins ?... Viens donc un soir, mais n'entre pas dans la salle, — je serais capable de rater tous mes effets... »

— Une femme adorable, artiste, lettrée, pleine d'esprit, je vous assure... Elle était dans sa famille, mais d'une indépendance...

Je faisais la part de Villusion ; le cœur reste si naïf chez les soldats aux juvéniles aventures...

— C'est elle...

Presque pas de voix, mais sûrement conduite, une tenue de femme qui a appris, sait se tenir...

La robe blanche descendit, la soucoupe à la main dans la salle, sortit, vint à nous, commanda une boisson...

— Sans ça, je n'aurais pas le droit de m' asseoir. Eh ! bien, oui, voilà... Je ne te dirai pas que tu n'as pas changé... Ce serait comme si tu me le disais à moi... Mais tu es

vraiment jeune... Enfin, je nai pas à me plaindre...

Elle balaya le passé en quelques. phrases.

' — Je n'étais pas faite pour brouter à un piquet. J'ai suivi « des amis » à travers le monde... Je ne chante que depuis quelques semaines... J'étais venue ici, pour l'Exposition, où, j'avais espéré trouver un emploi... Ah ! je n'arrive pas de France... J'avais (( quelqu'un » en Algérie, — qui est parti pour le front, disparu... Alors, je chante, en attendant ^ la fin de la guerre... Et toi ?

— Je reviens de 'Salonique, et j'y retourne...

— On m'appelle, tu reviendras...

— Certainement...

Pendant que le garçon relevait les consommations, debout, nous attendîmes quelques minutes; M^^^^Eva, des Grands Concerts Parisiens, reprenait son numéro avec :

Ah ! mes amis !

Qu'il est gentil, Mais sacristi, Qu'il est petit L'œil à Kiki...

Lentement, sous la joaillerie d'or de la pure nuit d'Afrique, nous regagnons le Dar Ben Daoud...

Il m'avait fallu des semaines, avant d'être sûr de mon chemin.

Maintenant, je me guidais à des cimes adorables de peupliers, qui fusaient des jardins dont on ne sait rien que ces élancées d' arbres du Nord, dont le clair feuillage est comme u?î souple et transparent jet d'eau verte.,.

L'eau..,

Jusqu'à présent, à ce mot, je voyais des sources, des fleuves, V océan, les fontaines de Rome, C'est à Fez, désormais, que je songérai...

UOued...

C'est le' plus souvent, quelque triste méandre, entre des berges de terre, à travers le bled...

UOued F es se répand dans une course enchantée en mille ruisseaux « qui s'entrelacent sous terre » ; en même temps que la ville est sur V enchevêtrement des racines de tous ses iardifts, elle baigne parmi les rarnifications liquides de l'oued paradisiaque. C'est un ravissement de toutes secondes. Dans le dédale des rues hermétiques aux murs rigides, soudain, c'est la chanson de l'eau. Elle dévale comme un torrent de montagne, s'engouffre sous un moulin, ressort toute échevelée, pour retomber à une autre roue qui la déchire, puis, l'on ne sait plus. C'est la même qui s'alanguira dans les vasques des Palais, coulera aux bouches d'une fontaine, emplira les cuves d'ablution de la mosquée, tantôt doucement captive, tantôt courante en jolie liberté. A travers le pays, l'œil s'est déshabitué du spectacle de Veau, qui rassemble et disperse ici toutes

ses forces natives et ses artifices les plus brillants,..

Le Dar ben Daoud avait son bassin oblong et sa vasque centrale — et d^autres dans les salles du rez-de-chaussée ; tous les habitants n'aimaient pas également leur chanson intarissable^ — témoin la voisine qui tentait avec torchons et serviettes d'étouffer la belle voix liquide sans autre résultat que V inondation...

Au Dar Ben Daoud logeaient des hôtes de passage de la Résidence générale ; il en passa des plus divers. Comme je séjournais quelques semaines, je m'étais habitué à la présence du jet d'eau, qui était comme une fleur jaillissante, parfumée des daturas et des orangers voisins.

Ce à quoi je ne m'accoutumai pas, c'était à l'appel nocturne du muezzin...

— Allah Akbar...

Dans l'immense silence oii l'eau monte et descend en gerbes de murmures, ce n'est pas un appel à la prière, mais au silence ; tout

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