‹ Le Maroc sans les bochesChapitre 17 sur 21 · AVEUGLES A RABAT · texte numérisé non relu

AVEUGLES A RABAT

se tait davantage, après ce cri qui tourne dans la nuit, dévorant tous les autres bruits^ comme font, pour les ténèbres, le phare intermittent, sur les flots plus noirs après son pinceau de lumière:.,

— Allah Akbar,.,

Ce 7i'est pas une voix d'homme^ mais un hurlement de bête, pour nos oreilles chrétiennes une plainte déchirante, dont V étendue vibre longtemps angoissée.,,

— Allah Akbar,,.

A cette vocifération lugubre, fai dû plus d^une heure d'insomnie... Je ne m'endormais qu'au jour, pour peu de temps — trop tôt éveillé, bizarrement ;

— Agi, agi... Viens, viens.

C'était « l'ordonnance », qui essayait de mettre à l'ouvrage son escouade de vieilles servantes indigènes.

— Agi, criait la voix de Carcassonne.

Les vieilles écoutaient, mais la phrase

était finie...

— Agi...

Sans doute, le seul mot que possédait notre

maître d'hôtel, qui devait, alors, prendre les ustensiles pour indiquer le travail, arroser, balayer...

Souvent, notre territorial en exil s'écroulait dans le plus morne désespoir :

— C'est terrible de ne pouvoir pas se faire comprendre, tout de même.

— Agi,. Agi...

Les vieilles approchaient... et rien de plus ne venait...

Je vais quitter le Dar Ben Daoud...

A mesure que f avance dans la vie, les départs deviennent plus moroses...

Jeune, on peut se promettre : je reviendrai...

Maintenant, je me dis plus souvent que je ne reviendrai pas , jamais plus...

Alors, on voudrait tout emporter, d'un regard, d'une aspiration, la splendeur de l'éther, le parfum de la terre, tout le mystère des êtres...

Pour le dernier soir, retournons au Souk, vers le marchand qui nous fut le plus ac~ cueillant. Il vendait des reliures et des Korans. On se hissait dans sa niche ; il n'entr' ouvrait que la moitié du volet. On palpait les cuirs ouvragés.

Il vous versait une goutte de parfum sur une paume. Et Von n'en finissait pas de s'en aller, tant il avait Vart de raviver la curiosité émoussée, en réservant pour la minute où Von se décidait à se lever, quelque couverture plus rare que tout le reste.

Le poète Wladimir d'Ormesson, V auteur de délicieux Jets d'eau, qui fut notre voisin du Dar Ben Daoud a fixé le charme de ces heures nonchalantes, « dans les Souks de Fez. »

La Boutique du Relieur.

Sidi Drin Lakhali, vieillard doux et poli, Soigné comme il le faut pour un savant classique. Au fond de ce placard qui lui sert de boutique Vend des livres de choix au Souk de Fez-Bali. l

Avec ses longues ?nains, sans mots y sans heurts, sans bruit Il range, un à un, les textes qu'il veut vendre ; Mais dans l'obscurité d'un coin secret et tendre^ Il cache la Sagesse, l'Amour et l'Infini,

A ses pieds, des flacons de cristal et de verres.

Parsemés de dessins où l'or met ses tournois

Sont, comme des jardins, pleins de senteurs légères.

Car, Lakhali, marchand et artiste à la fois. Sachant comment les fous et les sages s'enivrent. Vend ces deux voluptés ; les parfums et les livres.

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